mari.jpgAu moment où Roger Waters repart en tournée et triomphe avec son éternel, obsessionnel et pharaonique The Wall, Michele Mari, à qui l’on doit le très remarqué Tout le Fer de la Tour Eiffel, nous propose un des meilleurs textes à ce jour écrit sur l’histoire où plutôt le destin d’un groupe de rock.

Car, le rock, et c’est notable, fait désormais partie du matériel culturel du siècle. Comme la littérature, les arts plastiques ou le cinéma, on peut en extraire une morale, une matière et une conscience.

Pink Floyd, auquel s’attache Mari, fut le groupe emblématique du rock progressif des années 70 après avoir été un des maillons forts de la pop music underground anglaise. Mais écrire cela est bien sûr insuffisant. Ce serait seulement du domaine de la rock critique basique quand l’auteur nous propose une sorte de Bible orale, roman polyphonique, sur une formation - damnée dès sa naissance - qui révolutionna la musique du XXe siècle.

Le titre établit d’emblée la signification dramatique dont l’auteur a voulu imprégner son roman : le rouge du sang de Syd Barrett salissant à jamais la robe immaculée de ce groupe sans égal. Sang d’une perte, d’un abandon, d’un remord. Sang d’une longue maladie…

Car le pré-texte de ce livre inspiré est bien le premier leader du groupe, Syd Barrett, compositeur et guitariste génial de leur disque original The Piper at the Gates of Dawn sorti en août 1967 qui constitue un des sommets de la musique psychédélique.

C’est autour de ce destin foudroyé que Mari imagine un invraisemblable forum – un chat – digne du meilleur réseau social où sont convoqués pas moins de 71 personnages authentiques, pour la plupart, ou fictifs qui vont chacun apporter leur pierre (le mur encore et toujours…) à l’édification d’une histoire floydienne.

On verra ainsi prendre la parole : les acteurs directs que sont les quatre membres du groupe (l’homme chien, l’homme chat, l’homme rat et l’homme cheval : comprenez Nick Mason, David Gilmour, Rick Wright, et Roger Waters), puis les proches et amis du groupe, jusqu’aux célébrités à qui ils eurent affaire venus donner leur avis sur l’établissement d’une vérité in progress.

Les témoignages s’imbriquent, se répondent, se complètent dans une harmonie littéraire et fictionnelle ahurissante. Car, même si l’auteur s’en défend dans un avertissement préalable, sa science floydienne est immense, sa capture de l’anecdote passionnante et son rapport musico-psychiatrique envoutant.

Le dossier Syd Barrett est ainsi posé : si Syd n’était pas devenu fou obligeant ses compagnons à l’exclure et laissant ce dernier retourner vivre chez sa mère où il mourra en juillet 2006, Pink Floyd aurait-il été le groupe monumental qu’il a été ? Avec ses succès, son gigantisme mais aussi ses mémorables disputes, jalousies et procès internes.

Interrogations qui ne sont pas sans rappeler le cas Jim Morrison devenu également incontrôlable et gênant pour ses acolytes. Mais c’est une autre histoire…

Le livre répond à sa manière, par le récit d’une présence éthérée et permanente de l’elfe de Cambridge, que non bien sûr, mais il le fait par l’analyse de la conscience des protagonistes, par la comparaison de leurs égos et de leurs motivations.

Il montre que deux membres du groupe (Gilmour et Waters, très proches de Syd) avaient profité du départ du compagnon d’antan pour développer leur nature de leader quand les deux autres, plus suivistes, avaient malgré tout passé leur temps à amortir les coups.

Chaque témoignage ou lamentation ou confession ou exhortation (ce sont les appellations mystiques des interventions) revient toujours, en apportant de nouvelles pièces édifiantes au dossier, vers le fantôme de Syd.

Celui là même qui débarquera pendant l’enregistrement de Wish You Were Here, obèse, rasé et halluciné, provoquant, une fois reconnu, les longs sanglots de Roger et les tourments de David.
Ce même Syd dont ils avaient tous voulu se détourner non seulement pour son instabilité chronique mais aussi pour s’imposer les uns aux autres.
Syd Barrett encombrant génie d’une époque et d'un art qu’ils voulaient révolus. Syd, petit maître du temps passé et perdu à jamais...

Au bout de cette lecture unique, de ce parcours hanté et beau à la fois, une phrase s’impose, écrite par un des personnages, qui pourrait être l'auteur, portant une conviction authentique et militante : « Syd Barrett ne fut pas chassé parce qu’il était devenu fou : il devint fou parce qu’ils étaient en train de le chasser »

Pink Floyd rouge… de honte !
Cédric BRU

Pink Floyd en Rouge. Le Seuil