schuhl.jpgJean-Jacques Schuhl revient là où il nous avait laissé…

Enfin presque !

Entrée des Fantômes débute par un chapitre intitulé Le Mannequin, 1er acte d’un work in progress inspiré de l’univers de J. G. Ballard, hommage à un auteur récemment disparu dont Jean-Jacques Schuhl reprend, à une lettre près, le nom du héros de Crash, Vaughan (m)…

Rien de bien surprenant finalement dans cette filiation car l’esthétique et la nouveauté sont les deux tropismes de ces auteurs si proches et pourtant si différents.

Derrière cette dette inattendue, Schuhl retourne à ses chers fantômes pour la plupart présents dans Ingrid Caven (Rassam, Pacadis, YSL…) qui se mêlent à des artistes bien vivants (Raul Ruiz, Georges Lavaudant, Bertrand Bonello…) et nourrissent les rêveries de "Charles", éternel jeune homme dont, toutefois, la hanche, selon son médecin, "ressemble à un Bacon".

Jean-Jacques Schuhl est un cas à part dans le panorama. Un site qu’on visite rarement. Quatre livres (textes, romans ?) en 47 ans !

Auteur culte de nombre d’écrivains contemporains (Rey, Beigbeder…) et de rocks critiques passéistes (Yves Adrien, Patrick Eudeline…) pour son warholien Rose Poussière, il connait la consécration avec Ingrid Caven, inclassable Goncourt 2000. Silence à nouveau jusqu’à aujourd’hui.

Schuhl parcoure inlassablement les années pré 85 ou plutôt l’idée de ces années et les souvenirs qui s’y attachent, à l’instar d’un Modiano et de ses intrigues troubles et évanescentes. Car, l’un comme l’autre, auteurs aux romans "sveltes", se nourrissent des mêmes obsessions. Entre autres, de l’ombre de ce qu’ils n’ont pas été.

En effet, un soir de solitude, l’auteur rencontre Raul Ruiz dans un restaurant parisien où il dine en compagnie de John Malkovitch et Willem Defoe. Le réalisateur, un peu éméché, lui propose de jouer le chirurgien dans Les Mains d’Orlac. Le temps passe, plus d’un an, et rien ne vient.

Dès lors, Schuhl, connu pourtant pour sa circonspection, va devenir néanmoins victime de cette vraie-fausse proposition et le livre sonde ce poison qu’est l’exhibitionnisme.

Schuhl, à jamais fasciné par les mannequins, les actrices et les chanteuses, tombe, l’âge venant, dans ce panneau qui lui semblait bien improbable.

Réflexion hautaine et humaine à la fois, écriture de grand style et nerveuse en même temps ; bref, Entrée des Fantômes est une contribution rare à une littérature désormais en apnée.

Au moment de la disparition de Salinger, elle vient à point nommé rappeler que "Croiser des fantômes est un luxe réservé à de riches oisifs aux nerfs fragiles et un peu hors du monde"
Cédric BRU