dimanche, janvier 31 2010, 14:18
Entrée des Fantômes de Jean-Jacques Schuhl
Par Les Obsédés Textuels - Chroniques - Lien permanent
Le mythe de la caverne...
Jean-Jacques Schuhl revient là où il nous avait laissé…
Enfin presque !
Entrée des Fantômes débute par un chapitre intitulé Le Mannequin, 1er acte d’un work in progress inspiré de l’univers de J. G. Ballard, hommage à un auteur récemment disparu dont Jean-Jacques Schuhl reprend, à une lettre près, le nom du héros de Crash, Vaughan (m)…
Rien de bien surprenant finalement dans cette filiation car l’esthétique et la nouveauté sont les deux tropismes de ces auteurs si proches et pourtant si différents.
Derrière cette dette inattendue, Schuhl retourne à ses chers fantômes pour la plupart présents dans Ingrid Caven (Rassam, Pacadis, YSL…) qui se mêlent à des artistes bien vivants (Raul Ruiz, Georges Lavaudant, Bertrand Bonello…) et nourrissent les rêveries de "Charles", éternel jeune homme dont, toutefois, la hanche, selon son médecin, "ressemble à un Bacon".
Jean-Jacques Schuhl est un cas à part dans le panorama. Un site qu’on visite rarement. Quatre livres (textes, romans ?) en 47 ans !
Auteur culte de nombre d’écrivains contemporains (Rey, Beigbeder…) et de rocks critiques passéistes (Yves Adrien, Patrick Eudeline…) pour son warholien Rose Poussière, il connait la consécration avec Ingrid Caven, inclassable Goncourt 2000. Silence à nouveau jusqu’à aujourd’hui.
Schuhl parcoure inlassablement les années pré 85 ou plutôt l’idée de ces années et les souvenirs qui s’y attachent, à l’instar d’un Modiano et de ses intrigues troubles et évanescentes. Car, l’un comme l’autre, auteurs aux romans "sveltes", se nourrissent des mêmes obsessions. Entre autres, de l’ombre de ce qu’ils n’ont pas été.
En effet, un soir de solitude, l’auteur rencontre Raul Ruiz dans un restaurant parisien où il dine en compagnie de John Malkovitch et Willem Defoe. Le réalisateur, un peu éméché, lui propose de jouer le chirurgien dans Les Mains d’Orlac. Le temps passe, plus d’un an, et rien ne vient.
Dès lors, Schuhl, connu pourtant pour sa circonspection, va devenir néanmoins victime de cette vraie-fausse proposition et le livre sonde ce poison qu’est l’exhibitionnisme.
Schuhl, à jamais fasciné par les mannequins, les actrices et les chanteuses, tombe, l’âge venant, dans ce panneau qui lui semblait bien improbable.
Réflexion hautaine et humaine à la fois, écriture de grand style et nerveuse en même temps ; bref, Entrée des Fantômes est une contribution rare à une littérature désormais en apnée.
Au moment de la disparition de Salinger, elle vient à point nommé rappeler que "Croiser des fantômes est un luxe réservé à de riches oisifs aux nerfs fragiles et un peu hors du monde"
Cédric BRU
un commentaire
Imaginez un peu qu’un fantôme vous adresse des SMS !!!? ça se produit dès les premières pages. Et puis on voit le narrateur dîner seul un soir d’hiver, dans un décor déjanté. C’est foutraque. Un cinéaste lui propose de jouer le rôle du chirurgien, dans Les Mains d’Orlac, vieux film culte des années folles. Très morbid chic. Fascination à l’idée d’incarner une créature du mal. Rôle en phase avec le roman noir autour duquel ses pulsions de mort cristallisent son énergie à écrire.
Effet de morphing continuel, « ce procédé électronique par computer utilisé dans les nouvelles images pour transformer quelqu’un en un autre sous nos yeux. .. d’un fantôme l’autre… »
Après L’hyper Justine » de Simon Libérati, le genre morbid chic prend de l’ampleur avec ce livre déconstruit et moderne. Personnage au look aristocrate voyou, paroles d’une chanson électro-pop d’Etienne Daho, fredonnées devant l’aquarium d’un petit chinois lettré. Le décor est planté.
Alors pour se sortir de sa gadoue mentale, le narrateur s’imagine acteur pour mieux s’identifier à des personnages, se lance dans le théâtre, comme dans l’écriture d’un roman « sans savoir du tout pourquoi .» les mots raisonnent dans sa tête « comme quand on est très enrhumé »
Identification constante à tout personnage rencontré. Alors Schuhl s’interroge : « Mais fantôme, fantasme, projection, émanation, qu’est ce que ça changeait ? » Toute situation est transfigurée avec le support de dialogues internes. Le narrateur se parle beaucoup à lui-même, à son alter-ego, au petit autre qu’il porte en lui. Thème constant du double de soi-même car « la créature est une projection ou un double »
Le livre est plein de ces projections enrichies d’une vie sensorielle époustouflante. Ainsi avec la margarita « un tiers téquila un tiers cointreau… et le twist de citron vert, la fine écorce en hélice vient effleurer à nouveau ma lèvre… Au One Fifth on nous le servait en petit carafon évasés, le verre préparé, bien glacé, avec, la blancheur du givre autour, sur les vitres embuées » (p. 69)
Comme le coktail, le livre allume vite et rend léger… comme un fantôme !