mercredi, janvier 27 2010, 21:22
L'Ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulvuda
Par Les Obsédés Textuels - Chroniques - Lien permanent
Change de disque !
Décidemment, de Bolano à Padura, ces auteurs sud américains sont épatants !
Cultivés comme des Français, efficaces comme des Yankees et spirituels comme des Britanniques, leurs lectures sont de purs moments de bonheur et d'intelligence rare.
Luis Sepulvuda, dans ce bref roman, ne déroge pas à cette règle.
L’Ombre De Ce Que Nous Avons Eté est une délicieuse farce politique et une fable policière du Chili d’aujourd’hui qui peut élire successivement une femme socialiste et un milliardaire libéral.
Construit à la manière d’un film de Tarantino - qui doît lui-même tout à Elmore Leonard, lequel avant lui à Donald Westlake - où rien ne va s'accomplir comme attendu et où l’imprévisible s’invite dans une histoire apparemment bien huilée, on retrouve trois vieux révolutionnaires pré Pinochet déclinant leur bréviaire politique avec détails et nostalgie, bien décidés à remettre le couvert de leurs engagement passés.
Mais, comme souvent, l'Histoire ne repasse pas les plats et c'est une drolatique scène de ménage qui anéantira leurs projets pour laisser la vedette à un tout autre dénouement.
L’humour de Sepulvuda fait ici merveille quand il s’attarde sur le discours crypto marxiste des militants anarcho-prochinois-vraisfaux-trotskystes-léninistes-révisionnistes et de leurs minuscules guerres picrocholines idéologiques.
Ces références n'étant pas anodines, tant cette culture dialectique est forte chez les intellectuels de sa génération (Sépulvuda avait 19 ans en 1968 !).
Un humour caustique qui s’exerce aussi sur l’évolution de seniors, éternels jeunes hommes, découvrant que l’on peut tchacher sur le web pour rencontrer une femme, ou sur la manière commune qu’ils ont eu de laisser filer leur jeunesse sans en conserver une trace concrète, passés les beaux discours et les chimères existentielles.
Car, le vrai sujet du livre reste la mémoire. "Immuable pays de la mémoire" écrit l’auteur qui fait dire à un de ses personnages : « Ne fais jamais confiance à la mémoire car elle est toujours de notre côté ; elle enjolive l’atrocité, adoucit l’amertume, met de la lumière là où régnaient les ombres. Elle a toujours une propension à la fiction »
Sepulvuda dans un style brillant et virtuose (parfois presque trop) sait toujours nous émouvoir par ses nombreuses évocations culturelles, politiques, sentimentales ou gastronomiques pour nous laisser mélancoliques et grisés, mais toujours partagés entre le rire et les larmes.
Cédric BRU
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