samedi, août 29 2009, 17:36
Au-Delà du Mal de Shane Stevens
Par Les Obsédés Textuels - Chroniques - Lien permanent
Le chaînon manquant...
En mars dernier - séance de rattrapage pendant l'été ! -, un chef d'œuvre comme rarement il en existe a été publié !
En effet, les éditions Sonatine qui s'imposent de mois en mois comme un acteur majeur du monde du polar (Steve Mosby, Sara Gran, Hugh Laurie...) éditaient sous la codirection d'Arnaud Hofmarcher (avec François Verdoux), éditeur de nombreuses perles au Cherche Midi, ce monstre qu'est Au-Delà du Mal de Shane Stevens.
En dépit d'un titre à la traduction racoleuse (TO : By Reasons of Insanity) et d'une couverture très "hooliganesque", ce thriller écrit en 1979 par un inconnu au pseudo improbable et à la carrière météorique (cinq titres entre 1966 et 1981, puis disparition dans un sombre anonymat) apparaît pourtant comme un texte séminal du genre "serial killer" à l'instar d'un De Sang Froid de Truman Capote quelques années plus tôt.
Contemporain des débuts d'Hannibal Lecter (Dragon Rouge en 1978) et annonçant la trilogie de Lloyd Hopkins de James Ellroy, Au-Delà du Mal, constitue un pavé haletant et démoniaque qui reprend à lui seul tous les fondamentaux et les codes du thriller contemporain.
A sa lecture, on retrouve la panoplie complète du genre dont les meilleurs se sont emparés à partir des années 80 comme Patricia Cornwell, John Sandford, Mo Hayder ou Tom Piccirelli...
Cette évidente connexion montre, non seulement le talent visionnaire de l'auteur, mais aussi à quel point Au-Delà du Mal - qu'ils l'ai lu ou non - renvoie à ces auteurs et constitue bien un chainon manquant entre hier et aujourd'hui.
Juillet 1973, en pleine période d'une administration Nixon agonisante, Thomas Bishop, un aliéné de 25 ans, meurtrier à l'âge de 10 ans de sa mère qui le martyrisait, s'échappe de l'hôpital psychiatrique où il était enfermé depuis une quinzaine d'années en usurpant l'identité d'un malade qu'il a préalablement tué et défiguré.
Dès lors, pendant près de cinq mois, de Chicago à New York, réveillant la figure de Caryl Chessman, il va massacrer dans des conditions indicibles un nombre ahurissant de femmes et défier toutes les polices du pays.
L'argument, ainsi présenté, suffirait déjà au pitch d'un thriller sanglant d'honorable facture. Mais Shane Stevens, maître d'un art consommé, introduit le personnage emblématique et cher à la tradition US (Horace McCoy, Ellery Queen...) du journaliste enquêteur.
Adam Kenton va, en effet, à la faveur d'une traque serrée et d'un instinct proche de celui du tueur, réussir là où les autorités et la pègre associées échoueront.
Le face à face à distance du criminel et du reporter revêt des airs de tragédie antique ou de western moderne.
De plus, dans une composition quasi opéradique, on retrouve au gré des plus de 700 pages du livre toutes les figures du genre : policier solitaire, shérif borné, patron de presse sans scrupule, homme politique dévoré d'ambition, ancien truand faussement retiré des voitures et, bien sûr, diverses femmes fatales ou broyées...
Si l'on y rajoute un style percutant doté de changements de rythmes impeccables au service d'une narration ondoyante, tantôt documentaire, tantôt fébrile, on tient dans ses mains - assurément pour longtemps - une bible noire et frémissante qui devrait faire plus d'un fidèle.
Cédric BRU
Sonatine. 2009
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