eudeline1.jpgPatrick Eudeline nous rend un peu plus de trois ans mais nous avons les mêmes souvenirs…

En effet, Ce Rue des Martyrs, habile jeu de mots avec les anges déchus de la rock culture et la proximité de son domicile, établit un catalogue sous forme romancée des ombres, des stigmates et des fétiches du monde pop des années 60 à nos jours.

A ce jeu, Eudeline est imbattable et ses interventions mensuelles dans Rock & Folk en sont la parfaite illustration.
Il est plaisant de se rappeler que dans le même magazine, en 1999, avant d’en rejoindre la rédaction, nous avions affirmé dans une lettre : "qu’il était le futur du passé".

Dix ans plus tard, ce joli livre nous rend fièrement justice.

Après avoir été un jeune enfant de bourgeois fréquentant, toujours comme nous, le collège Stanislas et la rue Notre Dames des Champs, Patrick Eudeline se destina, sous forte influence (il ne prise guère ce rappel…) d’Yves Adrien et de Jean-Jacques Schuhl, à la presse rock.

Il le fit avec talent et, parallèlement, devint une icône punk en chanteur titubant et charismatique du légendaire Asphalt Jungle.

Les années 70 s’achevant, Patrick commença une longue traversée du désert où l’héroïne et les fantômes de ses amis défunts furent ses principaux compagnons.

Il nous arrivait, à cette époque, de l’apercevoir dans le métro, fantôme anachronique et méphitique, dévorant des partitions de musique classique.

Mais qui a écrit, écrira ! Fin des 90’s, il publie Ce Siècle Aura ta Peau (Florent Massot. 1997), qui ne connut pas le succès qu’il aurait mérité mais qui reste à nos yeux le plus beau roman sur le romantisme et la cruauté de la drogue.

L’époque célébrait son amie Virginie Despentes. Bon joueur et camarade loyal, il regarda passer les trains et se croiser les rails…

A 55 ans, marié et rendant ses papiers à Philippe Manœuvre désormais suffisamment dans les temps pour éviter à ce dernier et son équipe d'attraper des ulcères, il n’en reste pas moins le parrain de la nouvelle scène rock parisienne qui sévit depuis bientôt 5 ans et le carbone 14 d’un Des Essaintes rock.

Pour ceux, qui avec lui ont vécu dans l’obsession de la transgression artistique et sociale depuis quarante ans, Rue des Martyrs est un bréviaire.

L’intrigue est mince mais son décor est essentiel. En suivant Jérôme, jeune apprenti chanteur, qui rappelle furieusement Alain Kan, le beau-frère de Christophe, artiste camp puis cold wave qui disparut, lui, pour de vrai et sans laisser de traces, un 14 avril 1990, il nous ramène au temps de la Bande du Drugstore, invoque les années 70’s et ses boites à la mode (La Bulle, le Rock’n roll Circus…) puis enfin, Le Palace et son cortège de mythes eighties.

Plusieurs de ses personnages sont autant de clins d’œil à des égéries trop tôt défuntes (Tina Aumont, Pascale Augier...)

Eudeline, en dandy indépassable, nous renvoie à des anecdotes qui sont chères à notre souvenir tant elles renseignent un continent englouti. Combien, par exemple, il était difficile de se procurer un simple t-shirt blanc ou le risque que l’on prenait à se faire "dépouiller" de ses fringues trop modes les soirs de fêtes...

Au final, Eudeline n’a pas vraiment écrit un roman – seule petite déception – avec le style crépusculaire et imagé qu’on lui connaît, mais davantage un livre de mémoires, c’est peut-être (sûrement ?) mieux, qui témoigne d’un âge d’orla musique et l'allure n’étaient pas, comme aujourd’hui, de simples idées, mais valaient bien la peine qu’on vive et meure à les expérimenter.
Cédric BRU

Grasset. 2009