Nos derniers "Coups de Cœur"

De France...

SR2.jpgSR.jpg Pourvu Qu'elle Soit Rousse & Misere-Sexuelle.com de Stéphane Rose. La Musardine
Vous connaissez les Gérard, cette émission programmée sur Paris Première qui, parodiant les Césars, récompensent le pire de la télé. Stéphane Rose est le gros nounours des trois animateurs. Où les deux premiers rivalisent d’esprit et d’inventivité, Stéphane, bon camarade, passe les plats et fait les transitions. Mais, derrière ce personnage décalé se révèle un esprit original et un auteur doué. Maître es porno, Stéphane, assumant parfaitement son physique d’ours barbu, poilu, chevelu, turlututu... publie simultanément deux petits livres (dont une réédition : Pourvu Qu’elle Soit Rousse) dont la toile de fond est l’univers des sites internet. Dans le premier, paru en poche à La Musardine, Stéphane nous narre sa quête obsessionnelle de femmes rousses, seules à pouvoir "l’émouvoir". C’est un mélange de drôlerie, de romantisme trash et de poésie surréaliste. Bien écrit, à l’ancienne - on croirait du Matzneff jeune. Son second opus Misere-Sexuelle.com publié dans la collection Documents du même La Musardine est plus factuel et reprend en l’approfondissant l’aventure sexuelle numérique que Stéphane a vécu pour tenter de trouver ses rousses. L’intérêt majeur du livre, c’est qu’il paraît à un moment où les sites de rencontres ne sont plus tabous et où les rencontres "sérieuses" s’y produisent de plus en plus souvent. Stéphane Rose, néanmoins, montre le côté obscur du procédé, l’aliénation du consommateur et la manipulation de l’opérateur. En utilisateur compulsif, Stéphane Rose a la lucidité des grands blessés et le regard perçant des rescapés.

SP.jpg Mourir est un Art comme tout le Reste d' Oriane Jeancourt Galignani. Albin Michel
Pour un première roman, une biographie romancée et rythmée par la poésie de Sylvia Plath était un réel challenge. Ne tournons pas autour du pot, c’est assez largement réussi. Oriane Jeancourt Galignani paye incontestablement une dette ancienne à la poétesse américaine et tente par ce joli texte de l’inscrire définitivement dans le panthéon des grandes blessées de la littérature. Le grand mérite de la biographe reste de nous faire partager cette bipolarité (maladie "inconnue" à l’époque) de Sylvia, ce rapport disjoint avec la réalité et sa famille et, enfin son incandescente révolte, une fois bafouée, contre son mari/bourreau – célèbre poète - qui en fit une égérie des féministes américaines. Le pari d’émailler le texte d’extraits de Plath est à double tranchant : était-il pertinent ou non ? Car telle est la question, maintes fois posées : l’œuvre reflète t-elle l’auteur, n’y a t-il pas toujours sublimation par l’œuvre d’une vie forcément en deçà. C’est le bandeau qui ceint le livre et sur lequel est inscrit "Le secret de Sylvia Plath" qui détient la réponse. Le secret de Sylvia n’était pas dans sa vie, il était dans sa poésie, singulière, loin des beatniks (Ginsberg, Kerouac...) ou des classiques (Amis, Hughes...). Sylvia Plath dans son approche confessionnelle était à la fois proche d’un Dylan Thomas et de sa brûlante désespérance, d’une Ingeborg Bachman et de son froid dégoût et plus, inattendue, des nouvelles blafardes d’un Raymond Carver. Comme eux, elle n’y survécut pas.

Caligaris.jpg le Paradis entre les Jambes de Nicole Caligaris. Verticales
Nicole Caligaris s’inscrit dans une tradition littéraire underground poursuivant une œuvre tranchée et sans concessions. Ce dernier opus met à jour la fréquentation essentiellement épistolaire qu’elle entretint avec Issei Sagawa, le meurtrier cannibale de Renée Hartevelt en 1981. Coïncidence hier, réalité aujourd’hui, l’auteure était condisciple des deux sombres héros sans les avoir par ailleurs beaucoup fréquentés. A vrai dire, elle ne les connaissait quasiment pas. Pourtant, quand Sagawa fut incarcéré, Nicole lui écrivit comme pour témoigner d’une présence à défaut d’un soutien. Une correspondance s’en suivra. Regret que le livre se perde un peu, dès lors qu’il s’agit d’en faire le sujet principal. L’auteure vire, tourne, raconte sa jeunesse, son altérité et puis revient à Sagawa via Bacon ou Paulhan. Au final, dans une langue souvent magnifique, toujours ambitieuse, Nicole Caligaris vainc ses scrupules et termine son texte par la publications des lettres gardées secrétés du japonais cannibale. Un document littéraire et criminel.

Osmont.jpg Éléments Incontrôlés de Stéphane Osmont. Grasset
La jeunesse affranchie des années 70 avait deux grilles de lecture : l’engagement politique, généralement d’extrême gauche (manifs, conscience de classe...), et la culture rock (musique, drogues...) Les deux pouvaient cohabiter mais elles restaient des croisades distinctes se jetant des regards méfiants.Stéphane Osmont auteur du Capital, récemment porté à l’écran par Costa-Gavras, nous fait revivre au gré d’une histoire d’amour entre une égérie révolutionnaire et un jeune activiste révolté toute l’effervescence militante qui régnait dans ces années d’utopies violentes. Des manifestations lycéennes post soixante-huitardes aux actions radicales de la Bande à Baader, des Brigades Rouges, de Prima Linea jusqu’à Action Directe, nous revisitons une époque à l’urgence prométhéenne, battant en brèche tous les tabous. Beau diaporama à la couleur sépia qui griffe encore le cœur et nos souvenirs de rêves enfouis, de musiques nouvelles et d’amis perdus.


D’ailleurs…

rees.jpg Adolf Hitler. La Séduction du Diable de Laurence Rees. Albin Michel
Laurence Rees s’est spécialisé par l’image comme par l’écrit dans la sombre fresque hitlérienne. Reprenant quelques éléments d’Ils ont Vécu sous le Nazisme, l’auteur anglais retrace ici l’itinéraire du tyran sous l’angle quasi psychanalytique du leader charismatique. En effet, comment expliquer qu’un homme sans envergure physique ni intellectuelle, sans réseaux ni fortune, refusant tout débat et répugnant à la conversation soit devenu le temps d’une macabre épopée le maître du monde. Rees l’interprète par le charisme (la voix, le geste, la prestance, la capacité d’inspirer et de motiver les gens à faire plus que ce qu’ils auraient fait normalement en dépit des obstacles et des sacrifices) ajouté au contexte historique (esprit de revanche allemand face au Traité de Versailles, crise économique abyssale, faiblesse des partis...) Le bûcher était prêt, Hitler fut celui qui alluma la mèche. Indispensable !

Thompson.jpg L'Affaire du Requin qui Valait Douze Millions de Don Thompson. Le Mot & le Reste
"Ne sous estimez jamais l’incertitude des acheteurs dans l’art contemporain et combien ils ont constamment besoin d’être rassurés" Cet avertissement à l’auteur d’un ancien de chez Sotheby’s éclaire ce remarquable document d’une lumière opaque qui reste la marque ambiguë de ce secteur. Tous ceux qui s’intéressent de prés ou de loin à l’art contemporain auront à cœur de lire cette passionnante et foisonnante enquête (à l'anglo-saxonne...) où rien n’est négligé et où défilent collectionneurs, courtiers, artistes, agents, galeristes, consignateurs et marchands dans un théâtre d’ombres digne des plus complexes scénarios d’espionnage. On comprendra ainsi que l’art contemporain, au demeurant très souvent passionnant, peut-être qu’une simple caution et un prétexte à spéculations et ambitions manœuvrières. Témoin, ce pauvre requin (déjà deux fois reconstitué...) que Damien Hirst avec la complicité de Charles Saatchi, coupa en morceaux, isola les parties dans des produits mal adaptés, présenta de piètre manière et vendit douze millions de dollars pour le voir sensiblement ignorer depuis. Qu’importe, l’improbable avait gagné la bataille du goût. L’art contemporain est indiscutablement, à l’instar de certaines industries de pointe, le règne de "l’innovation radicale". Indispensable et définitif.

self2.jpg Le Piéton d'Hollywood de Will Self. L'Olivier
Dans les dernières pages de l’ouvrage, l’auteur, à l’instant du bilan, qualifie son texte de "tordu, décousu et mélancolique". En effet, Le Piéton d’Hollywood est une déliquescence consciemment entreprise de l’œuvre de Will Self. Le génial – le mot n’est pas trop fort, personne ne l’égalait ! – auteur de Vive Versa, Des Grands Singes ou de No Smoking, passe du côté obscur et au prétexte de l’écriture schizophrénique (Qui suis-je vraiment ? Jouons nous nos vies ?...) nous propose un Lunar Park à la Ballard. Ceux qui tiendront la lecture – les plus farouches d’entre nous -, comprendront vite que l’art n’est malheureusement que balbutié dans la littérature d’aujourd’hui et qu’Ellis, Nick Baker, entre autres, ne sont pas à la mesure de leurs pensées. Seul, Orson Welles avait compris cela et La Soif du Mal tuait définitivement le cinéma pour éviter qu’il se reproduise mal. On comprendra dans les toutes dernières lignes qu’une œuvre a ses lignes de force. Celle-ci n’y échappe pas même si elles déconcertent

soler.jpg Lausanne d' Antonio Soler. Albin Michel
Une femme prend un train de Genève à Lausanne durant quarante cinq minutes. Dans ce temps bref, pris dans un wagon anonyme, Margarita va tirer les fils de sa vie et du souvenir cuisant, jamais éteint, de l’adultère, de son mari Jesùs, homme faible et terne, atteint désormais d’un cancer, avec l’olympienne Suzanne, beauté inaccessible morte depuis, qui renvoya pendant sept ans durant Margarita à sa condition de femme sans grâce. Antonio Soler, en l’espace de ce court voyage plonge dans un climat qui n’est pas sans évoquer celui d’un Hermann Hesse ou d’un Patrick Modiano. Compartiment d’ombres – la Suisse s’accommode bien de ces ambiances -, le wagon est peuplé de voyageurs qui évoquent à Margarita tous les protagonistes de son drame intime. Lausanne, ultime étape de son calvaire où elle annoncera la mort prochaine de leur père à ses enfants. Margarita qui sait que "le cœur est fabriqué avec des mensonges" tentera de continuer à vivre. C’est superbe d’émotions indicibles et de temps suspendu.

Au rayon polar...

Rolon.jpg La Maison des Belles Personnes de Gabriel Rolon. Belfond Noir
La psychiatrie a pris dans le polar moderne une place de plus en plus envahissante : mémoire en miettes, troubles comportementaux, désordres cognitifs font la joie des auteurs retrouvant dans ces pathologies la Mère des sujets à énigme : la Folie. La singularité et surtout l’attrait de ce premier roman est non seulement qu’il soit écrit par un homme de l’art (un psychanalyste...) mais surtout qu’il n’est pas absolument chercher à jouer aux écrivains policiers. Ce Pablo Rouviot, psy sans concessions, va mettre sa science de l’écoute et des conséquences qu’elle entraîne au service d’une histoire trouble et malsaine où il doit confirmer le parricide d’un jeune psychotique quand tout l’entraîne à penser le contraire. Mieux qu’un Kellermann ou qu’un Grangé, Gabriel Rolon nous guide dans le labyrinthe de la pensée tout en nous donnant un peu à connaître de la psychanalyse. D’une pierre... deux coups !

cook.jpg L’Étrange Destin de Katherine Carr de Thomas H. Cook. Seuil Policiers
L'Étrange Destin de Katherine Carr est la nouvelle réussite de Thomas H. Cook. Car il n’est pas d’autres termes pour inlassablement qualifier les opus de ce géant de l’univers policier. Moins sophistiqué que le sidérant Au Lieu Dit L’Étang... mais peut-être encore davantage intriguant, ce plus court roman se lit le cœur au bord des larmes tant l’émotion d’un père rongé par la mort de son jeune fils dont il se sent responsable nous expose aux émotions les plus vives. George Gates, journaliste local, va se prendre de passion, avec la complicité d’une enfant surdouée, mais n’ayant que quelques semaines à vivre, pour la vie et la mort mystérieuses d’une jeune femme du village disparue quelques années plus tôt. Brumes du passé, douleurs à vifs et nuits d’angoisse rapprochent Cook désormais d’un Henry James captivé par Agatha Christie et frôlé par les sœurs Bronte

Lchild.jpg 61 Heures de Lee Child. Calmann-Lévy
Jack Reacher a récemment fait le buzz grâce à l’interprétation très médiatisée qu’en a faite Tom Cruise (drôle de choix quand on sait que Reacher mesure... 1m96! ) récemment au cinéma. Pour notre part, nous apprécions de longue date ce héros récurrent de Lee Child, type même du loup solitaire entre Rambo et Jason Bourne. Ce 61 Heures est à ranger parmi ses meilleures aventures. Comme d’habitude, l’intrigue va s’imposer à Jack plutôt que l’inverse. Fauve en sommeil mais toujours à l’affût, l’ancien militaire d’élite va devoir faire face à nombres d’ennemis intérieurs et extérieurs dans un milieu hostile balayé par la neige. Difficile pour lui de vaincre l’adversité, bloqué dans un bled paumé qui n’a comme seule reconnaissance que celle de détenir la plus grande prison du pays au bord de la mutinerie. Jack n’aura, dès lors, d’autres choix que d’activer ses réseaux secrets et son indestructible "fighting spirit".

Craig2.jpg La Phrase qui Tue de Craig McDonald. Belfond Noir
Après Rhapsodie en Blue, et On ne Meurt qu’une Fois, on a droit avec cette Phrase qui Tue à la dernière apparition de "Papa" Hemingway dans les aventures d’Hector Lassiter écrivain prometteur de la Lost Generation et authentique création de l’épatant Craig McDonald que nous avions mis en avant dès La Tête de Pancho Villa.L’auteur nous entraîne, régal pour nous Français, dans le Paris des années 20 où l’intelligentsia américaine faisait la loi dans les salons et les cafés de Montparnasse quand Hemingway débutait. Mais, ce Paris de la fête va être vite assombri par une série de meurtres visant des directeurs de revues tous américains. Hector, Papa et la belle Brinke vont plonger dans une histoire digne du meilleur Agatha Christie ou bien des surprises littéro-policières les attendent. A noter, que les indications sur le Paris de cette époque et ses intrigues ne dépareraient pas dans les études de notre cher Jean-Pierre Caracalla, maître es littérature de Montparnasse.

thora.jpg L'Ange du Matin d' Arni Thorarinsson. Métailié
Une fois de plus, Arni Thorarinsson nous séduit par sa dernière livraison. Virtuose de l’intrigue policière, l’auteur islandais orchestre ses polars autour de la figure du journaliste d’investigation et signe ainsi sa dette à Horace McCoy. Thorarinsson fait de Einar, journaliste cabossé mais précieux du Journal du Soir, un héros emblématique d’une Islande contemporaine déboussolée dont il écrit "cette société qui oscille entre rêve de grandeur et autodestruction, complexe d’infériorité et mégalomanie". Cet Ange du Matin, est précisément inspiré de la crise financière de 2008 qui vit l’économie islandaise s’effondrer et Les Nouveaux Vikings, hommes d’affaires aux ambitions extravagantes, avec elle. Le petit pays connu, dès lors, une population divisée et maussade prenant conscience du mal. Einar va devoir retrouver l’enfant kidnappée d’un de ces magnats et, en parallèle, élucider la mort d’une factrice sourde. Le haut du pavé souillé et l’éternel malheur des humbles...

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