A vrai dire tout à commencé par un malentendu. Au mitan des années 60, le rock est encore considéré dans l'hexagone comme une musique exotique venue des États-Unis et de Grande Bretagne (Elvis Presley et les Beatles sont alors des vedettes inatteignables) ou un objet de railleries (Boris Vian ou Henri Salvador s'en moquent ouvertement dans des compositions parodiques). Hormis le son des yé-yé et les magazines associés (Salut Les Copains, Mademoiselle Age Tendre...) qui trouvent un écho chez les adolescents, la musique prise au sérieux par les vrais amateurs reste le jazz. C'est précisément un petit groupe venu de la revue Jazz Hot, qui va, sous la houlette de Philippe Koechlin et attentif aux nouvelles tendances, lancer en 1966 un numéro spécial consacré au rock. Avec Bob Dylan en couverture, cette publication qui ne devait être qu'un unitaire est baptisée Rock & Folk. Elle va signer sans le savoir l'acte de naissance de la presse rock en France et ouvrir la porte à une publication qui court encore aujourd'hui.

Dès lors, le rock ne se contentant pas d'être qu'un simple feu de paille, la concurrence autour de R&F va s'organiser et plusieurs rivaux vont apparaître. Chacun avec une ligne éditoriale qui se veut différente. Best, Pop Music ou Extra, à des degrés divers, constitueront de vaillants challengers qui vont installer la presse rock en France et constituer son âge d'or. Par leur style propre – intellectuel pour R&F, plus factuel pour Best, ou tourné vers le rock français pour Extra -, ces titres affichent des scores orgueilleux (plus de 100 000 exemplaires par mois pour certains) au cours des années 70. Les jeunes à cheveux longs fans des Rolling Stones, Led Zeppelin ou Pink Floyd ont désormais trouvé leurs bibles.

« Beaucoup d'appelés et peu d'élus » restera néanmoins au fil du temps la constante de la presse rock en France. Tous s'étalonnant sur Rock & Folk, les nouveaux magazines vont pourtant sans cesse vouloir le contourner. Actuel sera un temps un sérieux concurrent avec une ligne plus sociétale, et Libération, dans sa quotidienneté saura à sa manière témoigner aussi des secousses rock. Les années 80 verront l'apparition du très élitiste Les Inrockuptibles. Et le nouveau siècle avec Technikart ou Gonzai marquera l'apparition de périodiques ouverts aux nouvelles musiques sans renier leur dette au classic rock. Propositions alléchantes qui ne retrouveront pourtant jamais les tirages flatteurs de leurs ainés.

Seul un genre tirera vraiment tout au long de ces années son épingle du jeu alors que le rock perdra de sa superbe pour s'effacer au profit du rap ou de l’électro. C'est le hard rock, bientôt devenu le métal, qui taillera des croupières à tous ses rivaux musicaux. Au cours des trente dernières années, c'est à une pléthore de titres à la réussite parfois insolente que l'on va assister. Ainsi, Enfer Magazine, Rock Sound ou Hard Rock Magazine vont rallier derrière eux une armée de headbangers, et contribuer à faire émerger une sous-culture très ritualisée dont le succès ne se dément toujours pas.

La presse rock en France fut donc une longue histoire qui, à nos yeux, eut de nombreux mérites. Un en particulier perce. Celui d'avoir fait connaître au fil des années une escouade de signatures de talent telles que Yves Adrien, Paul Alessandrini, Philippe Manœuvre, Patrick Eudeline, Bayon, Benoit Sabatier, Laurence Romance, Thomas Florin, et j'en passe. Ces journalistes, par la liberté de leurs plumes et le style fracassant de leurs papiers ont révolutionné la critique musicale en particulier, et l’exégèse artistique en général. Après Rock & Folk, on n'a plus jamais écrit comme avant quand il s'est agit de traduire une émotion musicale. En se mêlant aux stars qui nous fascinaient, ces spadassins des mots ont fait aussi rêver des générations d'amateurs de rock. Qu'ils en soient tous ici remerciés.

Pour conclure, il convient de saluer l'excellent et difficile travail de Grégory Vieau. La précision et la rigueur avec lesquelles il a mené son étude ajouté au style qu'il a déployé au service de cette passionnante aventure l'honorent, et font de Une Histoire de la Presse Rock en France une référence qu'on consultera encore dans cinquante ans. Comme la chronique d'un monde englouti.

Cedric BRU