« Plus on est perfectionné et plus on est vulnérable. Nos systèmes de surveillance, de reconnaissances faciales, notre résolution d'images. Comment savoir qui on est ? » C'est le constat amer et désespéré d'une des protagonistes du Silence - drame intime où cinq amis sont réunis pour regarder la finale du Super Bowl, acmé de l'audience télévisuelle américaine - quand avec ses amis, elle assiste impuissante à l'extinction de tous les signaux numériques. Privés d'électricité, de télévision, d'ordinateurs (« Zéro e-mai. A la limite de l'impensable. Qu'est-ce qu'on fait ? Qui est-ce qu'on accuse ? »), les cinq acteurs (Pirandello n'est pas très loin) de cette farce post-moderne devront bientôt réviser leurs certitudes, et affronter un monde devenu désormais hostile et étranger.

C'est l'occasion pour Don DeLillo, témoin à la pointe en dépit d'un age avancé, de rappeler ce qui nous aliène, et nous est cruellement devenu indispensable, comme ces innovations nébuleuses aux contours inquiétants que sont les cryptomonnaies par exemple.

Les personnages du Silence, tels des lapins prix dans la lumière, devenue noire des phares, s'interrogent et palissent devant une réalité qu'ils pensaient à jamais disparue. Les laissant pantois et démunis, elle leur font dire : « Et si nous n'étions pas ce que nous croyons être ? Et si le monde que nous connaissons était en train d'être complètement remanié pendant que nous sommes debout à regarder ou assis à discuter ? »

Quand en 1963, le grand Ingmar Bergman intitula un de ses films Le Silence, il pensait, en choisissant ce titre, à un monde que Dieu aurait abandonné, et qui opposerait aux sourdes prières des hommes un silence de mort. Cet abandon tragique prend aujourd'hui chez Don DeLillo la forme d'un écran noir.

Cedric BRU
Traduit de l'américain par Sabrina Duncan