11 août 1965. Les rues de Watts, quartier populaire de Los Angeles majoritairement noir, s'embrasent après une altercation entre familles noires et policiers blancs. S'en suivront six jours de violence qui feront 34 morts, des centaines de blessés, des milliers d'arrestations et des millions de dollars de dégâts matériels. Ces événements tragiques resteront gravés au fer rouge dans la mémoire afro-américaine et symboliseront à jamais la conscience d'une nouvelle fierté représentée par les émeutiers de Watts qui personnifieront « le nouvel homme du ghetto » et éclaireront à jamais la citation de Chester Himes « Le 20e siècle a inventé l'homme noir... »

20 août 1972. A l'image du festival de Woodstock, qui connu trois ans plus tôt un succès retentissant, est organisé au Los Angeles Memorial Coliseum pouvant accueillir jusqu'à 110 000 personnes, son pendant noir, un concert entièrement consacré aux musiques black (soul, blues, rythm'n'blues, funk, gospel, jazz...) dont les recettes serviront en partie à couvrir les frais d'organisation, et pour le reste, seront reversées à des œuvres caritatives. Bref un concert d'artistes noirs organisé par des noirs pour des noirs. Projet 100% Black Power intitulé Wattstax.

C'est en effet, le label Stax, farouche concurrent de la Motown de Berry Gordy, qui est à l'origine de ce projet. En lisière de l'affirmation progressive d'une fibre noire américaine se sont développés, depuis la fin des années 50, deux labels de musique black : la Motown partisan du crossover comme d'une musique de danse commerciale et plutôt lisse mettant, entre autres, en vedette Marvin Gaye, Les Supremes ou The Temptations et, à son opposé, Stax, créé en 1958 par Jimmy Stewart, affichant pour sa part un catalogue davantage roots et résolument plus sauvage avec comme têtes de pont Otis Redding, Isaac Haye ou Sam & Dave.

C'est donc l’emblématique label de Memphis qui donnera vie à Wattstax, immense jamboree musical entrecoupé d'interventions militantes comme celles de Jesse Jackson, futur candidat à l'investiture démocrate. Se succéderont sur scène, outre Isaac Hayes qui fêtera ici ses 30 ans, Albert King, Rufus Thomas, Eddie Floys ou les Staple Singers. A l'instar de Woodstock, un film sera tiré de l'événement qui sortira l'année d'après et inscrira durablement l’événement dans les mémoires.

Au moment où l'affaire George Floyd a réveillé les consciences et tristement réactualisé le mouvement Black Lives Matter, Guy Darol, spécialiste des cultures underground, dans un style aussi élégant que percutant, documente avec fougue et précision l'histoire d'une injustice ontologique comme celle d'une musique libératrice.

On ne pouvait que saluer un travail d'une telle portée.

Cedric BRU