C'est à ce destin hors norme que Steven Jezo-Vannier, davantage habitué aux contre-cultures, s'attaque dans Frank Sinatra. Une Mythologie Américaine. De loin la meilleure biographie de l'artiste écrite en français tant par sa documentation foisonnante que sa passionnante narration.

Dès 17 ans donc Francis Sinatra rejoint différents jazz bands pour tenter d'imposer sa voix encore mince mais si prometteuse. Les band vocalists comme lui ne manquent pas et souvent pas des moindres. Mais Frankie n'a pas peur du travail et croit en sa bonne étoile. Il s'intègre parfaitement aux formations dans lesquelles il chante, partage la vie des musiciens et apprend beaucoup à leur contact. Pour muscler son organe, il fait du sport et aligne les longueurs de piscine.

Fort de ces sacrifices et solidement armé, il rallie l'orchestre de Harry James puis celui, très coté, de Tommy Dorsey et commence ainsi son irrésistible ascension. Quittant Dorsey, comme on tue le père, pour une carrière solo qui le démange, Frank accède à la célébrité en 1944 et électrise bientôt des foules constituées principalement d'adolescentes et de jeunes filles, baptisées les bobby-soxers, lors de galas enflammés qui préfigurent les concerts rock des années 60/70. L’Amérique n'a pas connu pareil engouement depuis les funérailles de Rudolph Valentino.

De 1944 à 1950, Sinatra tutoie les étoiles. Il enchaîne les enregistrements (il sortira jusqu'à sept albums par an !) et sillonne le pays. Son succès ne semble pas avoir de limites pas plus que l’intérêt croissant qu'il suscite chez les journalistes. En effet, le crooner adulé des teenagers est aussi un homme aux engagements politiques forts qui le font surnommer « Sinatra le rouge » dans une période de chasse aux sorcières orchestrée par le sénateur Mac Carthy.

Ce sont aussi ses fréquentations qui font jaser. Le petit gars d'Hoboken a grandi dans la mythologie des mafieux italiens qui n’hésitent pas, face à sa gloire naissante, à dire qu'ils « sont très fiers de lui ». Cette fascination trouble pour les voyous auxquels il aime s'apparenter le suivra toute sa vie. Plus d'une fois Sinatra, par ses apparitions le montrant avec Sam Giancana et ses sbires, prêtera le flanc à de légitimes interrogations. Le chanteur s'en moquera tout en étant conscient que ses fréquentations nuisent à son image mais le frisson de l'encanaillement sera toujours le plus fort.

Pendant cette période où tout lui sourit, Sinatra aborde des rives qui lui tendent les bras. Le cinéma américain a dans son ADN de souvent recruter parmi ses meilleurs chanteurs. C'est alors vrai pour Bing Crosby, son ami et rival, comme ça le sera quinze ans plus tard pour Elvis Presley. Malheureusement, la place qu'Hollywood fait à ces vedettes est rarement de premier choix et Sinatra enchaîne des bluettes sans grand intérêt quand ce ne sont pas d'authentiques navets.

Qu'importe, Frankie est célèbre et rien d'autre ne compte. C'est aussi pendant ces années de grâce qu'il a séduit de haute lutte la sublime et convoitée Ava Gardner. Cette passion toxique et tumultueuse le laissera exsangue. D'autant qu'en 1951 le vent a tourné pour le chanteur. Son public a vieilli et les bobby-soxers sont devenues des femmes rangées qui remise Sinatra au rayon des souvenirs de jeunesse.

Alors, si la musique semble lui tourner le dos, c'est par le cinéma qu'il va effectuer un come-back que peu de gens croyaient encore possible. C'est Tant qu'Il y Aura des Hommes de Fred Zinneman sorti en 1954 qui va signer son grand retour et lui assurer l'Oscar du meilleur second rôle. Sa remarquable prestation aux côtés de Burt Lancaster et de Montgomery Clift lui vaudra tous les éloges et replacera sa carrière sur des rails dorés qu'elle ne quittera quasiment plus.

Dès lors, l’itinéraire de The Voice se conjuguera avec désinvolture, argent, alcools forts, femmes et relations douteuses. C'est à Las Vegas qu'il plantera son drapeau pour en devenir le roi. Avec ses copains, chanteurs et fantaisistes, Dean Martin et Sammy Davis Jr, il écume les scènes des casinos de la ville, coiffé de son célèbre fédora pour cacher sa calvitie naissante, jusqu'à en posséder un (The Sands). Ensemble, ils se font appeler le Rat Pack et font rire aux éclats des États-Unis conquis par leur naturel et leur talent sans égal.

Au début des années 60, Frank nouera une relation contrariée avec JFK qu'il aimera sincèrement avant d'être meurtri par le désintérêt progressif du président. Démocrate de toujours, il soutiendra pourtant Ronald Reagan qui deviendra son ami en l'honorant bien davantage qu'aucun des Kennedy n'avait su ou voulu le faire.

Amateur de jolies femmes, on le verra aux bras de Lana Turner, Marilyn Monroe, Lauren Baccal ou Mia Farrow avec qui il convolera éphémèrement. Décédé en 1998, celui qui initia le 33 tours ou l'album concept, aura influencé autant Jim Morrison, Iggy Pop que Bruce Springsteen ou Bono.

Au final, Frank Sinatra c'est plus de mille chansons enregistrées dont les inoubliables Lady is a Tramp, My Way, New York, New York, ou Strangers in the Night, 600 millions de disques vendus, un record juste derrière les Beatles et Presley, et 74 films tournés dont les inoubliables Tant qu'il y Aura des Hommes, L'Homme aux Bras d'Or ou Un Crime dans la Tête.

Que dire de plus ? Chapeau l'artiste !

Cedric BRU