Sous titré Destins de femmes incroyables au XIXe siècle, cet excellent livre a le grand mérite de faire revivre six femmes déchaînées, à l’étroit dans leur époque, et rejetées pour leurs comportements inacceptables au vue d'une morale machiste qui n'accordait qu'aux hommes la liberté de l'excentrisme et du scandale.

Qui sont donc ces grandes oubliées qui traversèrent leur temps comme autant de comètes noires ?

- Geneviève Lantelme était une comédienne des plus singulière dont le physique superbe fit tourner la tête des hommes comme des femmes. Son tempérament volcanique et capricieux lui joua souvent des tours. Elle périt mystérieusement à 28 ans lors d'une croisière sur le Rhin.

- Henriette Maillat dont l'obsession fut de séduire la plupart des grandes plumes contemporaines (Barbey d'Aurevilly, Huysmans, Peladan...) auxquelles elle écrivit quantité de lettres qui révélaient une nature douée, instable et pathétique. Après s'en être souvent servi, ces grands hommes l'abandonnèrent sans ménagement ni égards.

- Berthe de Courrière, demi-mondaine, occultiste et sataniste peuple elle aussi l’œuvre de Huysmans et de Rémy de Gourmont dont elle fut la maîtresse et qu'elle « lança » en littérature. Qualifiée de nymphomane par les tenants de la moralité, elle incarne la figure même de la sorcière fin de siècle.

- Madeleine Deslandes fut une écrivaine très célèbre de son vivant. Tenant salon, elle fit connaître le mouvement pictural des Préraphaélites. Esthète et extravagante, attirée autant par les hommes que par les femmes, elle fut la maîtresse, entre autres, de Maurice Barres et de Colette. Elle finit ses jours dans l'oubli et le dénuement.

- Minna Schrader est certainement le personnage le plus touchant du livre. Toute droite sortie d'un roman de Zola elle est la représentation même de la bohème tapageuse et violente. Anarchiste, écorchée vive, elle fut modèle et femme de lettres avant de terminer les trente dernières années de sa vie dans un asile.

- Gisèle d'Estoc est aussi une femme de lettres célèbre en son temps. Rebelle mais aussi par réaction à un mari particulièrement dominateur, elle adhère à la récente Ligue d'affranchissement des femmes puis au Groupe des escrimeuses, d'où ce surnom. Maîtresse passionnée de Maupassant qui la considérera longtemps comme son « parfait miroir », Gisèle meurt à quarante neuf ans loin de Paris et dans l'indifférence générale.

Ces brefs résumés ne sont rien si on ne lit pas avec attention chacune des parties consacrés par Louise Ebel à ces héroïnes inoubliables et fantasques. L'auteur, blogeuse et historienne de la mode, nous plonge avec talent dans cette passionnante fin de XIXe siècle où l’effervescence créatrice faisait rage. Dans un style chamarré et remarquablement abouti (nous regretterons juste l'abus de citations qui nuit à la fluidité du texte) elle rend justice à un bataillon de femmes intelligentes et énergiques – la plupart sont des écrivaines habiles – qui ont bousculé habitudes et conventions en voulant juste faire entendre des voix certes stridentes mais terriblement sincères.

Central est aussi le sujet de la sexualité. En effet, quand on reconnaissait aux hommes tous les droits dans le territoire des antichambres, on était vite qualifié, au mieux de belles horizontales ou de demi-mondaines mais plus souvent d’hystériques ou de nymphomanes, quand on avait le malheur de naître femme et d'aimer les plaisirs de la chair.

Critiquées, trompées, trahies, calomniées, malmenées, enfermées, oubliées. Tel furent les sorts cruels dans lesquels furent souvent abandonnées ces femmes que le mépris et l'ignorance d'une société laissèrent exsangues. Malgré elles, leurs souvenirs aujourd'hui nous parviennent davantage pour leurs fréquentations masculines célèbres que pour leurs indéniables talents.

Bien excessif décidément.

Cedric BRU