Dans les années 1980/1990, Milan Kundera marchait sur l'eau. Principalement en France dont il épousa en 1981 la nationalité à peine deux ans après avoir été destitué de celle de son pays d'origine, la Tchécoslovaquie. Ses romans tels que L'Insoutenable Légèreté de l’Être, Le Livre du Rire et de l'Oubli ou l'Immortalité, best-sellers indépassables, étaient unanimement salués comme des œuvres essentielles qui rangeaient leur auteur parmi les plus grands écrivains vivants.

Sous titrée "Une vie d'écrivain", et ne s'attardant que sur l’œuvre quand sa vie privée est jalousement préservée par Kundera lui-même qui n'a jusqu'à ce jour autorisé aucun réel travail biographique, l'ouvrage donne l'occasion de revenir sur un parcours intellectuel des plus singuliers. En effet, celui qui, depuis trente cinq ans est quasiment retiré du monde, fut dans sa bouillonnante jeunesse en Moravie (il est né à Brno et nourrira toujours un complexe provincial envers Prague) un poète et essayiste communiste en vue et qui n'eut de cesse, les années passant, de faire oublier cette parenthèse devenue infamante.

Marxiste, Kundera, certes mais communiste c'est encore autre chose. Inscrit aux Jeunesses Communistes en 1947, exclu par deux fois du Parti en 1948 et 1978 après y avoir été réadmis en 1956, puis mis à l'index en 1972 et injustement dénoncé pour délation en 2008 suite à une vieille histoire survenue en 1950, le parcours militant de l'auteur de La Plaisanterie est chaotique. Cet homme qui débuta dans la carrière par la musique – son père étant un musicien et musicologue réputé – va tout d'abord se consacrer à la poésie dont la tradition est forte en Europe centrale et tout particulièrement en Tchécoslovaquie. Influencé par le marxisme comme par le surréalisme, Kundera reconnaîtra en 1979 dans Le Livre du Rire et de l'Oubli soit plus de trente ans après le coup de Prague de 1948 qui fit entrer la Tchécoslovaquie dans le bloc de l'est que « les communistes étaient plus intelligents. Ils avaient un programme grandiose. Le plan d'un monde entièrement nouveau où tous trouveraient leur place. »

Pourtant, profitant du Dégel commencé en 1956, il publie Monologues recueil de poèmes sur l’expérience amoureuse que le stalinisme voyait alors comme un sujet par trop individualiste et qui, proche d'être interdit, sera vivement critiqué par le pouvoir en place pour cause de « cynisme » Ainsi, et durant les années à venir, Kundera évoluera sur une corde raide balançant entre lyrisme et totalitarisme, poésies de propagande et tentatives de démarcation du réalisme socialiste jusqu'à son abandon définitif de la poésie en 1963 et l’avènement du bref Printemps de Prague en 1968. Dès lors, l'utopie socialiste qu'il vit longtemps – comme Dubcek et ses amis au demeurant - comme « une idylle de justice pour tous » va chez Kundera, chantre de l'ironie et du scepticisme, laisser la place à un positionnement désormais plus modéré dans lequel, ménageant la chèvre et le chou, il malmène le pouvoir d'une manière « constructive » Ni vraiment opposant ni complètement critique en quelque sorte.

Cette attitude ambivalente à laquelle s'ajouteront des erreurs de jugement politique lui attirera nombre de reproches parmi ses compatriotes, en particulier ceux des écrivains dissidents tel que Václav Havel, futur président de la république entre 1989 et 1992, qui verront en lui un « collabo », et précipitera son départ pour la France en 1975 où il donnera pendant deux ans des cours de littérature comparée à l'université de Rennes. Voyage provisoire qui deviendra bientôt définitif et qui scellera à jamais le destin français de celui qui sera bientôt considéré par beaucoup comme le plus grand écrivain tchèque depuis Franz Kafka. Eloignement ambigu qui renforcera durablement le paradoxe d'un auteur adulé en Occident en étant considéré comme un écrivain résistant et d'un romancier « lâcheur » de son peuple dans son pays natal désormais hostile à son égard.

Comme souvent, la vérité est ailleurs et Jean-Dominique Brierre pointe parfaitement les contradictions et les audaces d'un itinéraire très représentatif de certains intellectuels des anciens pays de l'est. On sourira aussi à cette belle ironie de l'histoire par laquelle celui qui se plaignit souvent d'avoir bénéficié d'un succès basé sur le fait d'être mal compris se verra proposer, en novembre dernier par le premier ministre tchèque en visite à Paris, de recouvrer sa nationalité d'origine perdue il y a quarante ans. On ne connaît toujours pas sa réponse.
Cedric BRU

Jean-Dominique Brierre. Milan Kundera, une vie d'écrivain. Écriture. 336 pages