Le narrateur, montparnassien convaincu, s'accorde un moment de répit à une terrasse du carrefour Vavin et, le vin aidant, va dérouler le fil d'une rêverie cajoleuse en remettant en question tout ce qui préside à la pensée solitaire. Ainsi, dans ce moment où tout est suspendu, passeront jugements éphémères et verdicts aléatoires, réflexions poétiques et emballements ironiques. Écrivains et poètes – n'est pas ici le lieu de leur séjour ? - seront bien sûr de la partie : Faulkner, Gogol ou Pessoa montreront leur nez pour trinquer fugacement.

C'est aussi l'instant des bilans encombrants. Amours ennuagées et parcours personnel sont convoqués dans cette réjouissante Métaphysique de l'Apéritif percutant les souvenirs lointains et les espoirs déçus. Portraits délicatement brossés et rendez-vous manqués forment, dans le jour tombant, une bulle de grâce précieuse comme un parfum.

Cette gravité ne doit surtout pas nous faire oublier la belle légèreté de l'entreprise comme l'humour délicat qui s'en détache. Arlequin apaisé mais curieux, le narrateur est un joueur exercé que la diurne fatigue ne saurait très longtemps affecter.

Dans un style ciselé à la musicalité confondante, Stéphan Lévy-Kuentz parvient parfois à se hisser au niveau d'un Pavese ou plus récemment d'un Jean-Pierre Georges. Dans ce livre mince et léger comme la plume, il atteint à une des constantes de la littérature : le voyage immobile.
Cedric BRU