Une nouvelle fois donc c'est bien la quête du bonheur perdu qui est au centre de la réflexion de l'auteur. Bonheur perdu ou ici, plus exactement, ce qui ressembla un temps à une vague idée occidentale de ce qui s'en rapproche le plus et que Florent-Claude tente désespérément de convoquer tout au long d'un road-trip déprimé dont on aurait pu confier la réalisation à Michael Haneke.

Personnage flou – voire flouté – à la limite de l’inconsistance comme ces hommes très maigres de Giacometti, le héros de Sérotonine, ingénieur agronome solitaire et asocial, arrivé au point de rupture d'une vie invivable entreprend de revenir sur son passé pour, en particulier, retrouver une femme avec laquelle il aurait éprouvé en son temps un semblant de joie. Ainsi, abandonnant tout, petite amie, boulot, appartement, il va, à l'instar des témoins de meurtres couverts par le programme de protection, changer de nom comme de vie pour, le croit-il, se donner une dernière chance de renouer avec l'amour.

Cette perte de l'amour prend chez Houellebecq on le sait des allures de grandes catastrophes car il y subordonne tout considérant que seul l'amour peut nous sauver pour nous accompagner sereinement vers la mort. Étrange attitude chez cet écrivain du désenchantement dont on aurait pu penser qu'il ne tombât point dans le cliché de l'amour rédempteur seul capable de grandeur. Mais peut-être est-ce aussi un pied de nez fait aux bons sentiments ?

La première partie du livre à la ponctuation sauvage et débridée (procédé nouveau chez l'auteur) est consacrée à une sorte de tabula rasa de la vie du héros. En effet, celui-ci, avec la décision d'une disparition volontaire veut croire encore, alors qu'il n'a ni ami ni famille ni encore moins passions ou ambitions qu'il peut rebondir et s'ouvrir le chemin d'une vie nouvelle. Hors sa jeune compagne japonaise avec laquelle il entretient une relation détestable et arrivée depuis longtemps à son terme, F.C va tenter de renouer le temps d'une soirée pathétique avec une ex aussi démolie que lui-même peut l'être et qui le renverra à l’extrême bassesse de son état.

Convaincu que seule Camille, connue une bonne quinzaine d'années plus tôt, peut lui redonner cette joie de vivre qui lui manque cruellement F.C va suivre sa trace en Normandie et l'observer, tel un sniper, pendant des jours afin de se préparer au mieux, le croit-il, à ces retrouvailles. Cette recherche d'un amour fantasmé et révolu va conduire Florent jusqu'au château d'Olonde habité par Aymeric d'Harcourt-Olonde, son condisciple à l'Agro et seul vrai ami. Dès lors, le roman bascule et, se concentrant sur le personnage d'Aymeric, fait place à une peinture plus globale de notre société déliquescente.

Par la figure de ce gentleman farmer alcoolique et dépressif, Houellebecq introduit un personnage radical et jusqu'au boutiste qui relègue le héros quasiment au second plan pour endosser la panoplie de l'homme blanc de cinquante ans aisé, solitaire et désabusé. Par l'introduction de ce personnage tristement héroïque Michel Houellebecq renforce sa vision cabossée d'une France désormais sans repère, aux abois, plongée dans un mal être chronique à l'image de ces agriculteurs – préfiguration des Gilets Jaunes (ou des participants à L'Amour est dans le Pré...) - aux prétentions comme aux espoirs brisés.

Avec Sérotonine, roman intimiste et maussade, Michel Houellebecq, toujours premier sur le front du malaise, livre une peinture réussie des malheurs du temps où, dans un pays noyé dans la mondialisation inexorable et malheureuse, les trains – comme un symbole - n'arrivent plus à l'heure depuis longtemps déjà.

C'est aussi la représentation de femmes et d'hommes vaincus, privés d'amour dont l'avenir semble irrémédiablement bouché. Définitivement voués aux antidépresseurs.

Cedric BRU