Simonetta Greggio avec Elsa Mon Amour nous offre certes une énième biographie romancée mais aussi un remarquable portrait d’une auteure mal connue et pourtant décisive. Esprit libre, rebelle, Morante ne cessa d’aller à contre-courant de ce que l’on pouvait attendre d’une femme née dans les années 10 en Italie. Intellectuelle flamboyante, elle fréquenta tous les génies transalpins de cette époque bénie. De Pasolini à Visconti et Rossellini en passant par Malaparte, les Agnelli (proches du Duce !), le grand éditeur Bobi Balzen, son amie Anna Magnani et Moravia bien sûr. Qui dit mieux ? Pourtant, elle ne perdit jamais de vue son œuvre exigeante et anxieuse. Issue d’une famille pauvre et conflictuelle, Elsa eut la chance d’avoir pour marraine de cœur une grande bourgeoise cultivée et lesbienne Maraini Gonzaga qui ouvrit à la future auteure de La Storia un monde qui privilégiait le bonheur et la création. Inspirée par Simone Weil ("ma sainte") et Katherine Mansfield, Elsa plonge dans l’écriture comme d’autres dans des flots agités. Avec tourmenté et félicité : "Créer n’est peut-être rien d’autre que se souvenir". Le talent de Simonetta Greggio est d’avoir rendu accessible – dans un style incisif et fiévreux – la personnalité complexe de Morante, d’avoir su trouver les mots justes et percutants pour capturer le désordre des sens et la volonté de créer d’une auteure si singulière. Elsa Mon Amour est assurément une des biographies romancées les plus réussies qu’il nous ait été donnée à lire. Certainement grâce à l’implication totale de l’auteure et sa sincère admiration pour Morante. Celle-là même qui vit son parcours triomphant stoppé net à l’âge de soixante-huit ans quand une fracture du fémur la laissa profondément diminuée. Greggio, bouleversante, conclut : "Le monde se divise en deux : ceux qui idolâtrent Elsa Morante et ceux qui ne la connaissent pas"