Emmanuelle Richard dans ce troisième opus – certainement son meilleur – travaille sur l’altérité et la construction ou plutôt la déconstruction d’une héroïne blessée, rouée de coups par un système sans pitié et qui va devoir apprendre à survivre dans le territoire hostile que constitue le monde d’aujourd’hui – broyeur de vies et fossoyeur d’espoirs.

Le Monde précisément est le titre de la première partie du livre qui occupe les trois quarts du texte et qui rend compte de la formation aussi cruelle que désespérée de la narratrice incapable de se projeter dans un quelconque avenir et prenant en pleine tête chaque hoquet d’un destin brisé d’avance.

Peinture tremblante d’une jeunesse maussade et toxique, cette longue part de texte pose les bases d’une vie en devenir où l’ambition sans cesse contrarié de devenir écrivaine pour fuir à jamais les tourments de la réalité devient la seule planche de salut : « Je n’avais jamais eu le sentiment de vivre une vraie vie ».

A bord d’un bateau ivre et sans gouvernail, la narratrice tente de remonter un courant contraire en adoptant comme système de défense les attitudes les plus périlleuses et les plus vaines (études chaotiques, petits boulots pléthoriques, dépenses exagérées, insolvabilité récurrente, sexualité grise, apprentissage douloureux de la notoriété…).

Première partie hystérique et désenchantée, Le Monde fait place à La Haine et au conclusif Horizon qui voient la narratrice sombrer dans la précarité - ce nouveau mot pour pauvreté -, exploser de colère et cracher son venin : « J’étais en train de devenir une bombe humaine à retardement » Telle une djihadiste sans cause elle ne rêve plus que de sombres revanches et de violences physiques, se berce de fantasmes ultra-violents au bras d’un « frère d’âme (…), fragile et dur, bienveillant et sauvage (…), un mort de faim (…) un dalleux. » pour enfin, grâce à un succès universitaire inattendu et une publication depuis longtemps inespérée, réaccoster aux quais d’un monde honni.

Désintégration n’est pas un roman de vacances encore moins de détente. Avec sa composition brutale et désordonnée, son emploi singulier de la ponctuation et son pessimisme viral le roman se classe d’emblée dans ces textes ténébreux de maudits et de grands brulés. Avec une littérature de combat, Emmanuelle Richard jette un regard torve sur une société au bord de l’implosion où le désespoir et la pauvreté sont les seuls bagages autorisés aux jeunes impécunieux et fragiles qui postulent à y entrer.