Nous avions laissé Bernie dans Les Pièges de l’Exil en 1956 comme concierge du Grand-Hôtel du Cap-Ferrat mais aussi mêlé à une sombre et épineuse histoire d’espionnage où s’affrontaient en pleine Guerre Froide la Stasi et l’Intelligence Service. Bleu de Prusse commence – manœuvre narrative assez rare dans la série – là où s’est achevé Les Pièges de l’Exil. Bernie se voit obligé par son ancien assistant des années 30 d’éliminer une agent britannique qui n’a pas laissé que de très bons souvenirs à Gunther mais tout de même pas au point de la tuer. Il se dérobe et prend la fuite avec deux supposées victimes à son actif. Abandonnant le Sud-Ouest, il va remonter la France en diagonale – en train, à vélo, à pied – pour gagner la Sarre où il espère bien se faire oublier. Cette cavale hexagonale donne l’occasion, entre autres, à Philip Kerr de dire son fait aux Français (délateur, crasseux, exagérément méfiants…) D’avoir eu affaire à son second prêt à le tuer ouvre une histoire parallèle en ramenant Bernie dix-sept ans en arrière où ils menèrent ensemble une enquête difficile commandée par Heydrich l’encombrant supérieur de Bernie présent dans plusieurs de ses aventures. Dans Bleu de Prusse, le bras droit d’Himmler envoie Gunther sur l’Obersalzberg pour, en plus de salir la réputation de Martin Bormann, secrétaire d’Hitler et seigneur et maître du Berghof, et d’Ernst Kaltenbrunner qu’il déteste (l’Histoire lui donnera raison puisque c’est Kaltenbrunner qui succédera à Heydrich après son assassinat à Prague en 1942), élucider l’assassinat d’un ingénieur, proche de Bormann, commis sur la terrasse même du Berghof. Et ceci avant qu’Hitler ne vienne fêter ses cinquante ans à Berchtesgaden, soit une petite semaine. Dès lors, Bernie va jouer les trouble-fêtes dans la vie bien réglée des nazis alpins et la corruption généralisée qui règne sur l’Obersalzberg. Il va à son tour devenir la cible de ceux qui ne souhaitent pas que l’on vienne remettre en question l’ordre oblique imposé par Bormann sur Le Territoire du Führer nom donné à cette zone montagneuse et tranquille. Une nouvelle fois, Philip Kerr nous régale par son don narratif aux larges vues, aux puissants raisonnements et à l'humour caustique. Réel travail d’historien nourri des moindres détails comme ce name dropping des marques allemandes de l’époque ou encore les portraits précis de personnages peu connus mais ayant bien appartenu à l’histoire honteuse de l’Allemagne. A l'instar de Berlin, le Berghof baignait dans une atmosphère de suspicion et d’intrigues où les guerres de clans faisaient rage en l’absence d'Hitler. Bernie Gunther après avoir frôlé plusieurs fois la mort réussira sa délicate mission sans en tirer une fois de plus la moindre gloire au regard de l’identité de ses donneurs d’ordre. Sa treizième aventure à paraitre sera donc bien l’ultime baisser de rideau de ses inégalables péripéties.
Traduit de l’anglais par Jean Esch