Serge Loupien, signature phare de la contre-culture à Libération, brosse dans La France Underground. 1965/1979, Free jazz et Rock Pop, Le Temps des Utopies, un portrait riche et exhaustif de l’effervescence culturelle initiée à partir de 1965, confirmée en 1968 et poursuivie après. Contrairement à certaines idées, la France tint le haut du pavé en termes d’underground. Serge Loupien écrit : « Car, comme ensuite nombre de pays européens (…) la France a vu apparaitre, dès 1965, les premiers symptômes patents d’une fièvre underground multidisciplinaire (…) L’Hexagone s’est ainsi trouvé à un moment donné en pole position dans la quête de ce changement. » Et l’auteur de passer en revue ce qu’il nomme dans son sous-titre Le Temps des Utopies. Ainsi, free jazz, pop music, cinéma, théâtre, presse, radio, concerts et festivals connurent des bouleversements aussi soudains qu’inattendus dans une France moisie. La fusion – mot à la mode aujourd’hui – prit tout son sens au moment où les musiques (jazz, rock, chanson…) surent imposer un pertinent mélange des genres en regardant, l’espace de quelques mois, dans la même direction et avec des motivations voisines. Les maitre-mots étaient subversion, contestation, inventivité, risque et désintéressement. Loupien revisite cet underground français aux multiples facettes et aux ambitions universalistes en donnant la parole à des acteurs-clés de cette culture spontanée et utopique. Les héros de cette parenthèse enchantée eurent pour nom, entre autres, Triangle, Martin Circus et les Variations dans le pop rock, Komintern, Red Noise, Catherine Ribeiro et Heldon dans le rock contestataire, Leo Ferré, François Béranger dans la chanson protestataire, Lard Free, Gong, Magma et Bernard Lubat dans la musique expérimentale. Le cinéma avec Marc’O et ses séminales Idoles qui révéla Pierre Clementi, Jean-Pierre Kalfon et Bulle Ogier connu aussi une emballée novatrice. La free press, de son côté, avec nombre de fanzines mais aussi avec des titres comme Actuel et Le Parapluie sans oublier Rock & Folk imposa une inventivité et une qualité d’écriture jusque-là négligées. Évoquons enfin la littérature de rupture – le situationnisme entre autres – portée par Guy Debord, Guy Hocquenghem ou Gilles Deleuze qui infusait dans des lieux alternatifs comme l’emblématique faculté de Paris VIII Vincennes. La France Underground, à l’image de cette épopée, a la mémoire désordonnée et ses chapitres s’enchainent parfois anarchiquement mais tel était l’esprit du temps. Pour conclure, si l’on ne devait retenir qu’une chose – difficile pari – c’est, avant la récupération, la quasi inexistence de l’argent dans les motivations des acteurs de cette époque inégalée.

Notre second choix : La Chienlit. Le Rock Français et Mai 68 : Histoire d’un Rendez-Vous Manqué est un livre monde, document fleuve de 350 pages qui revient dans le détail sur le rock français de la fin des sixties et début des seventies. A vrai dire, pour beaucoup – hormis pour ceux qui l’ont vécu – le rock français commença avec Téléphone et dans une moindre mesure avec Trust au mitan des 70’s. Pourtant, la pop music (comme on l’appelait à l’époque) connut en France un véritable essor avec une variété musicale inouïe et un nombre de groupes à faire pâlir toute l’Europe excepté l’Angleterre. La Chienlit (synonyme de désordre) qui vint même aux lèvres du Général de Gaule quand il s’exprima vertement sur les événements de Mai 68 en lâchant : « La réforme, oui ; la chienlit, non ! » coalisait alors tout ce qui n’était pas sous contrôle et que Mai 68 avait mis à jour en particulier dans le domaine musical, porteur de toutes les espérances. Serge July résume parfaitement le mouvement : « Mai 68, c’est la rencontre entre une vague internationale partie des États Unis et de Grande-Bretagne, amplifiée par la guerre du Viet Nam, avec la rythmique de la rock music… » Néanmoins, la thèse de Marc Alvarado, signataire de cette saga prolixe, défend l’idée que le rock français aurait manqué Mai 68. Qu’autant de forces vives comme Triangle, Magma, Martin Circus, les Variations, Total Issue, Dynastie Crisis, Zoo, Ame Son ou Ange soutenus (souvent mollement) par une presse logiquement dédiée à sa cause (Rock & Folk, Best, Pop Music, Extra…) et des émissions de télé ou de radio (Bouton Rouge, Pop 2, Point Chaud, Monsieur Pop…) portées par des visionnaires (Pierre Lattès, Michel Lancelot, Patrice Blanc-Francard ou Jean Bernard Hebey) n’est pas pu éclore et se développer comme aux States ou en Angleterre, en effet, interpelle. Le sous-titre de cette bible qui pointe « un rendez-vous manqué » peut prêter à confusion et faire croire que les artistes en seraient la cause - car peu politisés ou rarement concernés par le changement de société inexorablement en marche. Nenni ! Il est clairement établi aujourd’hui que (voir plus haut) l’underground et par extension le rock français était des plus vivaces rassemblant sous sa bannière un grand nombre de formations subversives ou pour le moins contestataires. C’est bien davantage à la France elle-même et a son manque de structures ouvertes au rock qu’il faut s’en prendre. C’est cette France repliée sur elle-même, rétive aux changements et craintives devant ces bataillons de post hippies qui constituaient le rock français et que Marc Alvarado nomme très pertinemment la « génération sacrifiée ». Sacrifiée au nom de quoi et par qui ? Dès lors, l’accusation porte sur l’industrie du disque frileuse et peu encline à signer des groupes hexagonaux alors qu’elle faisait fortune grâce à la manne d’artistes anglo-saxons plus talentueux les uns que les autres. Coupables aussi les médias traditionnels hermétiques aux remous de la jeunesse et à son cortège d’excentricités. Coupable même la presse spécialisée qui hormis de rares titres (Extra, Pop Music, Pop 2000…) laissa peu d’espaces aux groupe français dans leurs colonnes. Coupables, les autorités qui limitèrent drastiquement les lieux de diffusion reléguant les concerts dans des festivals improvisés ou des scènes guère adaptées voire dangereuses. Enfin, - mais est-il vraiment fautif devant tant de barrières ? -, le public qui n’entendait pas d’une bonne oreille le rock en français en préférant s’éclater avec Led Zep ou Pink Floyd. La Chienlit avec son iconographie pléthorique, ses témoignages de première main, la richesse de sa documentation et la précision de ses informations s’impose comme la biographie d’une musique oubliée, continent perdu d’une civilisation à jamais éteinte. Nous laisserons le mot de la fin à François Jeanneau (Triangle) : « C’est sans doute ce couvercle qui a été mis sur mai 68 qui a été fatal à la pop française. Ça a été une période. Et après on est passé à autre chose. »
Cedric BRU

La France Underground. 1965/1979, Free Jazz et Rock Pop, le Temps des Utopies. Serge Loupien. Rivages Rouge
La Chienlit. Le Rock Français et Mai 68 : Histoire d'un Rendez-vous Manqué. Marc Alvarado. Éditions du Layeur