Dès lors, entre ses piges dans de nombreux magazines et revues, pour certains prestigieux, ses chroniques sous pseudos dans des parutions moins glorieuses et sa mince rubrique télé sur Paris Première, il gagne un maigre salaire dont la courbe ne cesse de baisser d’années en années. A vrai dire, sa réputation le rassure et lui suffit. Pourtant depuis quelques temps, il observe d’un œil torve et inquiet le travail d’une jeune booktubeuse (pléonasme !) Bettie Book qui met en scène depuis sa chambre sa passion pour les dystopies, ces nouveaux territoires littéraires dont les jeunes raffolent et qui ont été initiés par les vieux maitres (Orwell, Bradbury, Dick…) du 20e siècle. Ces utopies qui tournent aux cauchemars et dont Hunger Games ou Divergente sont les têtes de gondole ont donné à des millions de jeunes l’envie de lire. Ont rassemblé autour d’elles des armées de Youtubeurs impatients que Bettie Book et ses consœurs ne leur révèlent les dernières parutions. Sorge, à la faveur d’un article mal compris sur un auteur américain chéri de la critique et paru dans Le Monde des Livres va devoir essuyer une tempête médiatique via les réseaux sociaux dont il mesure à cette occasion la puissance de frappe. Trainé plus bas que terre, devant renoncer à plusieurs de ses collaborations, S.S ourdi alors une vengeance machiavélique contre Bettie Book, à ses yeux gamine inculte juste bonne à s’extasier en live de la sortie de telle nouvelle histoire fantastique, captant désormais l’attention d’une nouvelle race de lecteurs alors qu’elle n’écrit pas une ligne et se contente de montrer les jaquettes des ouvrages qu’elle a sélectionnés en gloussant de plaisir. S.S va se rapprocher d’elle au prétexte d’enquêter sur l’univers des booktubeuses, la séduire et monter un revenge porn qui a pour but de décrédibiliser à jamais l’impétrante. Frédéric Ciriez dont on aime le charme subtil et la modernité jamais tapageuse propose avec BettieBook un petit chef d’œuvre d’anticipation sociale mâtiné de baroque cruel et d’un fantastique obsessionnel proche de Brett Easton Ellis (S.S et sa lecture compulsive de Détective…). La critique littéraire et la lente agonie qui l’afflige était un sujet idéal pour mettre en scène les nouvelles pratiques du web comme ses sociétaires désormais starifiés par la religion du clic (le roman débute par l’enterrement de Norman !). Ciriez réussit également la prouesse d’écrire un roman cousin de ceux de Chuck Palahniuk (Choke. 2002) – souvent imité, rarement égalé. Récit polymorphe et protéiforme aux multiples clés, BettieBook devrait vite devenir la référence et la hantise de tous ceux exerçant notre métier.