Au début des années soixante se constitua une phalange informelle de jeunes guitaristes blancs électrisés par Elvis Presley dont ils n’ignoraient pas les références. Charlie Musselwhite, Elvin Bishop et Paul Butterfield, tous issus des quartiers chics, reprirent le flambeau que B.B. King ou John Lee Hooker semblaient de guerre lasse avoir abandonné. Ces trois mousquetaires trouvèrent avec Michael Bloomfield - surement le plus doué des quatre - leur D’Artagnan. Dès lors, le blues, auquel tout quatre payaient leur dette, sorti du ghetto et se mit à intéresser un public blanc qui l’avait jusque-là négligé d’autant que nombre de groupes mixtes faisaient leur apparition jetant un éclairage radicalement nouveau sur cette musique « d’esclave » en reprenant des titres de Jimmy Reed, Freddie King ou Chuck Berry et glissant du blues traditionnel au blues rock. Tout se précipitera quand Al Kooper – autre instrumentiste de talent - et Michael Bloomfield croiseront la route de Bob Dylan, la star folk du moment qui n’hésitera pas malgré le dépit des fans de la première heure à électriser sa musique au festival de Newport en 1965. Le titre fondateur Like a Rolling Stone influencera durablement les groupes de la British Invasion et constituera le point d’orgue de ce crossover dans lequel les jeunes blancs allaient se reconnaître. Dans Buried Alive in the Blues (du titre de Janis Joplin dans Pearl) le musicologue et spécialiste du blues Eric Doidy remonte ainsi la chronologie d’une musique mutante née dans le Delta, popularisée à Chicago, matrice du rhythm’n’blues, et devenue dans les sixties le meilleur de la musique américaine sous l’appellation "blues rock". C’est l’époque où les groupes poussent comme des champignons de Blue Cheer à Z.Z. Top en passant par les Allman Brothers. Dès lors, chacun sait que le blues est l’ingrédient séminal de ce son lourd et électrique mais c’est vers le rock que les formations se dirigent en masse répondant ainsi à l’attente des jeunes américains ivres de sensations fortes et de musiques musclées. Mais la mutation n’est pas achevée et l’Allman Brothers Band comme ses épigones vont désormais estampiller leur musique "rock sudiste" avec pour colocataires Lynyrd Skynyrd, Molly Hatchet ou Point Blank. Ces groupes aux sonorités hard rock qui remplissent les salles sont désormais loin du blues même si certaines de ces productions peuvent s’apparenter à une sorte de "heavy blues" comme l’avait ébauché John Mayall, Eric Clapton, Peter Green et Paul Kossoff au Royaume Uni. Un artiste, guitariste de génie et bluesman averti, mettra tout le monde d’accord en gardant les fondamentaux du blues et l’énergie du rock. Il s’agit de Johnny Winter, albinos tatoué né à Beaumont et copain de Janis, qui signera avec le live Johnny Winter And en 19710 l’album de référence du blues américain des seventies. Après ces années fastes, la première moitié des eighties sera pour le blues comme pour ses avatars un long chemin de croix où les synthétiseurs mirent à mal guitares et guitaristes. Pourtant, après le succès fugace de George Thorogood (qui ouvrit souvent pour les Stones), un prodige va bouleverser le monde de la musique et démontrer que le blues ne meurt jamais. Stevie Ray Vaughn, né à Dallas en 1954 va rétablir le blues dans ses droits et le replacer sur les podiums. Initiant des disques ébouriffants et solaires, participants aux sessions, concerts ou disques de vedettes telles que Jeff Beck, David Bowie ou Huey Lewis, SRV va devenir une des super stars de la guitare. Malheureusement, sa carrière promise aux plus hauts sommets sera brisée nette lors d’un accident d’hélicoptère en 1990. Stevie Ray Vaughn avait remis le blues sur les rails et dans les bacs des disquaires. A sa suite ou parallèlement, de nombreux talents émergèrent comme Jeff Healey, Steve Earle et surtout Robert Cray, afro américain né en 1953 en Géorgie, qui apparaitra un temps comme le sauveur du blues. De ce long parcours, il faut aussi retenir que l’éclosion de ce blues rock américain eut un effet positif sur les pionniers et anciens champions de la catégorie. Les carrières de Freddie King, Buddy Guy ou Luther Allison connurent ainsi un regain d’intérêt longtemps improbable. L’après Stevie Ray Vaughn fut difficile à négocier. Les majors, en effet, cherchaient à tout prix le nouveau génie sans y parvenir vraiment. Quelques noms émergèrent comme Bill Perry, Poppa Chubby, Michael Powers ou la sémillante Susan Tedeschi mais c’est bien avec l’arrivée de Joe Bonamassa né en 1977 à Utica que le blues rock trouva sa figure de proue et son nouvel ambassadeur. Joe Bonamassa est aujourd’hui l’héritier d’une longue filiation qu’Eric Doidy retrace dans cet ouvrage indispensable à qui pense encore que les Rolling Stones ne sont jamais meilleurs que, à l’instar de leur dernier opus, ils reviennent au blues. A l’essentiel.
Cedric BRU