L’intrigue oscille entre la voix de la narratrice et celle de l’auteur de Mr Ripley créant ainsi une ambiance toute de vérité et de fiction mélangées qui donne à Sang d’Encre un cachet bien particulier. L’histoire se situe au début des années soixante en Angleterre quand Patricia Highsmith commença son périple européen qui se poursuivit en Suisse pour se conclure en France pour une longue période. On surprend donc l’écrivain près d’Ipswich dans le Suffolk où elle a pris ses quartiers dans un cottage aux allures de masure. Bouteilles de whisky, tableaux inachevés et manuscrits épars constituent un désordre qui reflète assez bien la confusion dans laquelle se trouve l’Américaine à ce moment de sa vie. Elle trouvera, non sans peine, dans ce coin retiré suffisamment d’inspiration pour mener de front son essai L’Art du Suspense, son roman L’Homme qui Racontait des Histoires et le tableau de Samantha Gosforth, belle londonienne mariée dont elle est éperdument amoureuse. Jill Dawson brosse le portrait d’une Patricia Highsmith solitaire, asociale, alcoolique et collectionneuse d’escargots. Rendue irritable par la difficulté de son amante à la rejoindre, elle ronge son frein tout en subissant les assauts d’une jeune journaliste passionnée par son œuvre et secrètement amoureuse d’elle. Alternent les passages où Highsmith prend la narration à son compte, maugréant sur tout et tous, s‘échinant à répéter aux journalistes et aux lecteurs qui l’interrogent qu’elle n’est PAS une auteure de romans policiers mais davantage de trames d’angoisse ou de suspense. Le roman bascule quand Gerald le mari de Sam débarque une nuit, ivre et furieux, pour vérifier que sa femme est bien là - en simple copine de Patricia. Devant le spectacle de cet homme au comportement abject qui s’en prend à Sam jusqu’à vouloir la posséder sans son consentement, Patricia le frappe à l’aide d’une perceuse et le tue. Jill Dawson arrive ainsi à ses fins : faire de Patricia, l’héroïne d’une histoire qu’elle aurait pu écrire. En effet, suite à cet homicide, Miss Highsmith va consciencieusement travestir ce meurtre en suicide, mettant à son service tout son génie de l’art de la machination et de la psychologie. Sang d’Encre se tire plutôt très bien des écueils d’un tel projet tout particulièrement par le ton trempé dans l’humour noir qui s’en émane. Aussi, une approche des plus subtiles de la personnalité de cette auteure hors norme que fut Patricia Highsmith qui nous régale dans ses aventures lesbiennes frappées au sceau d’un bon vieux malt.
Traduit de l’anglais par Pierre Ménard.