Julien Hervier, spécialiste de longue date de Drieu (il a quatre-vingt-deux ans) qui, après les biographies de Dominique Desanti (1978), d’Andreu et Grover (1979), et l’essai littéraire de Bernard Franck, La Panoplie Littéraire (1980) dont de nombreuses pages sont consacrées à Drieu, veille sur les rééditions et nouvelles parutions (Notes pour un Roman sur la Sexualité, le recueil de la Pléiade…) de cet auteur controversé. Il propose fort pertinemment à l’hiver de sa vie un abécédaire choisi qui en dit bien davantage qu’une nouvelle biographie sur l’auteur du Feu Follet. Sous-titré Une Histoire de Désamours, ce portrait alphabétique reprend tous les sujets qui traversent l’œuvre de Drieu et qui portent en eux, certes une forme de désamour – Drieu n’étant jamais aussi à l’aise que dans la plainte et le regret - mais encore plus les nombreux paradoxes de cet écrivain en passe de devenir culte après avoir été longtemps maudit (Céline sut bien autrement gérer sa postérité !). Les femmes, la politique et, à un degré moindre, l’amitié furent les vraies totems de Drieu dont il s’attacha méthodiquement, comme mu par une volonté destructrice, à échouer dans leur approche et leur accomplissement. A les remettre en question quand elles lui tendaient les bras. Julien Hervier écrit : « Tout autant que l’homme des amours intenses, Drieu est celui du désamour cruel. Dans ses passions les plus violentes en politique comme avec les femmes, il oscille constamment entre ces deux pôles, l’amour et le désamour » Tout vient chez Drieu d’un besoin incoercible d’admirer, de mettre sur un piédestal ce qui ne mérite juste qu’une analyse froide (la politique) ou souvent davantage d’égoïsme et de recul (l’amour et l’amitié). Plus fort sera son élan, plus amère sera sa déception. Témoin ses emballements politiques (Bergery, homme politique aujourd’hui bien oublié, écrira : « Il croyait toujours que les hommes politiques allaient faire des choses merveilleuses, accomplir des miracles ») pour une Europe des Nations régénérée par des partis uniques venant au chevet d’une IIIe république décidément irréformable, ses lubies de régimes autoritaires – bolchéviques ou fascistes -, sa foi en des hommes politiques falots, corrompus ou méprisables (Bergery, Doriot, Hitler dont il dira qu’il est « aussi bête que Napoléon »…), son enthousiasme pour la révolte de février 1934 qui accouchera d’un énième triomphe des « vieux » quand Drieu voudrait voir l’avenir se conjuguer avec des responsables de sa génération. Désamour encore dans ses liaisons éphémères brisées par sa capacité à se dénigrer et à cultiver une haine de soi qui lui sera fatale. Il écrit : « J’avais honte d’être celui qui plait aux femmes. Je savais bien que je n’étais pas un vrai homme, pas assez de courage physique » Aussi, son endémique manque d’argent qui a ses yeux est un puissant barrage pour atteindre le cœur des femmes qu’il convoite (Christiane Renault dite Beloukia, la femme du constructeur automobile, sera sa maitresse passionnée pendant cinq ans avant de revenir vers son mari…) Pourtant, Malraux, son ami de toujours même s’il ne furent quasiment jamais d’accord, revenant sur Beloukia écrivit ses lignes édifiantes qui jettent un éclairage plus tamisé sur la figure d’un Drieu impuissant et perdant : « Même sur le plan du donjuanisme, couronner, à quarante-deux ans, une carrière marquée d’innombrables succès féminins par une liaison avec une des plus belles femmes et les plus en vue de Paris » Pour en venir aux qualités humaines évoquées plus haut, Drieu qui se fâcha successivement avec tous ses amis fut néanmoins toujours là quand ceux-ci eurent besoin de lui alors qu’il était près du pouvoir collaborationniste. Que ce soit avec Malraux, Aragon, Paulhan, Colette Jeramec (sa première femme, juive), il les sortit de situations parfois désespérées. A ce propos, et sur la qualité de l’ami Drieu la Rochelle, Emmanuel Berl confiait à Patrick Modiano en 1976 dans Interrogatoire : « Quand il n’a plus été là, je me suis rendu compte de toute l’étendue de sa générosité, lui qui se noircissait et se donnait toujours tort. Je me souviens de sa joie quand quelqu’un avait réussi quelque chose de bien. Sa joie à la lecture des Conquérants de Malraux ou du Libertinage d’Aragon. Il n’a pas été payé de retour » Plus pathétique encore, Berl poursuit : " Son suicide restera pour moi un grand remords. quand j'y réfléchis bien, je m'aperçoit que Drieu a été beaucoup plus généreux avec les autres que les autres avec lui, et qu'au fond nous n'avons rien fait pour le retenir..." Phrases ô combien graves, exemplaires et instructives sur celui qu’on a souvent voulu faire paraître comme égoïste et terriblement navrant. Enfin, un mot de l’écrivain, admirateur de Nietzsche et Dostoïevski, qui aujourd’hui fascine la jeune génération de lecteurs comme d’essayistes en France et à l’étranger. C’est à Malraux que nous laisserons le mot de la fin revenant sur l’homme comme sur l’écrivain : « Rien de ce qu’il a écrit n’est indifférent et c’est un magnifique écrivain, un styliste de premier ordre. Je ne me suis jamais senti en état de supériorité envers Drieu. C’est moi qui admirais Drieu. Je le considère encore comme un des êtres les plus nobles que j’ai rencontrés. »
Cedric BRU