La forme du texte – la narratrice alterne son propos entre 2004 et aujourd’hui - est par lui-même source d’angoisse et d’obscurité. Trois gamins – Laurens, Pim et Eva - de Bovenmer, village flamand plombé de tristesse, sont nés en 1988 et ne se quittent pratiquement jamais partageant jeux d’ados scabreux et propos désabusés. Enfants de boucher, d’agriculteur et d’agent d’assurance, ils ne postulent pas à un avenir doré laissant plutôt le temps et l’ennui faire leur œuvre. En 2004, Jan le frère de Pim meurt, plongeant tout le village dans l’abattement. Les enfants, moins affligés comme le sont les gosses quand la mort d’un adulte ou d’un plus grand survient, évitent le sujet préférant se consacrer à une distraction triviale qui occupera leur été. Eva, la narratrice est chargée de soumettre une énigme à une jeune fille choisie par les garçons et qui devra se délester d’un vêtement pour chaque mauvaise réponse. Cette variante du strip poker n’a comme seul but de permettre à Pim et Laurens de contempler des bouts de seins, de fesses et de cuisses qu’ils n’ont l’occasion de voir que dans les films pornos les plus fades. Ce jeu cruel au parfum de morne sexualité va vite tourner à l’humiliation, la colère et la frustration. Eva, prise entre son amitié pour ses complices et son rejet de leurs plates habitudes va au fil du temps nourrir une sourde brulure entretenue par une vie familiale accablante. Le roman passe de 2004 où ont lieu ces pauvres évènements à aujourd’hui où se déroule sous les yeux d’Eva la commémoration de la mort de Jan, lui donnant ainsi l’occasion de revoir amis et parents pour la plupart perdus de vue. Avant qu’elle ne se livre à un acte à la violence inouïe.Débâcle est une plongée singulière dans le monde de l’adolescence et un regard acerbe porté sur des white trash belges. Lize Spit, en effet, à la manière d’un Erskine Caldwell dépeint avec une précision extrême la vie grise de ces gens à l’horizon bouché que seule la bière égaie. On pense aussi à Faulkner. A son univers pathétique et terrible. A sa narration sombre et pathétique. A ses personnages hallucinés et écorchés. Jusqu’au bout de ses 420 pages Débâcle, tour à tour, nous afflige, nous désoriente, nous exténue (aussi) pour finir par nous effrayer et nous laisser proche d’une froide déréliction. Expérience littéraire extrême, Débâcle se classe d’emblée parmi les grandes réussites de la littérature belge mais surtout européenne.
Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuelle Tardif