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Cedric BRU : Bonjour Arnaud. Qu’est-ce qui vous a amené à la littérature ?

Arnaud HOFMARCHER : Le fait d’être fils unique, peut-être. Le temps est parfois long, la lecture est une solution. Avant les ordinateurs, avant internet, la littérature était à la fois le meilleur remède à l‘ennui et un excellent terrain de jeu pour une curiosité bouillonnante. Que demander de plus ?

CB : Votre formation ?

AH : Un bac scientifique, quelques mois de fac de philo, beaucoup d’heures allongé à lire, surtout.

CB : Le polar a-t-il toujours été votre genre préféré ?

AH : Le polar non, la fiction oui. Mais ce que j’ai toujours aimé dans le polar c’est la façon dont l’auteur, quand il est bon, arrive à faire passer des choses parfois profondes de façon pas trop emmerdante, presque clandestinement, en nous tenant rivé à l’intrigue.

CB : Comment devient-on éditeur ou directeur éditorial ?

AH : Par hasard, souvent. Pour moi, cela a été une question de rencontres. On pensait à l’époque que pour dénicher des romans singuliers, qui sortaient des sentiers battus, ou pour les publier de façon un peu originale, on pouvait s’adresser à des gens aussi peu formatés que possible. Ce qui n’était pas idiot. C’est hélas un peu moins le cas aujourd’hui, où l’on a tendance à considérer la singularité non plus comme un atout mais plutôt comme une tendance un peu déviante à aller à contre-courant du grand public. Ce qui, à l’aune, du compte d’exploitation provisionnel d’un livre, fait un peu tache. Heureusement il reste quelques niches où la personnalité et l’instinct comptent davantage qu’un CV dans les normes.

Seullesilence.jpg CB : Avant Le Cherche Midi et Sonatine, que faisiez-vous ?
AH : Pas grand-chose. J’étais surtout allongé à lire. Je me relevais parfois pour aller voir des films. Essentiellement.

CB : Vous vouliez publier des auteurs "à l’opposé de Harlan Coben"…

AH : C’est un raccourci. Pas si mauvais que ça, finalement. Lorsque nous avons crée Sonatine, les thrillers qui tenaient le haut du pavé étaient, à la façon de Coben, très calibrés. Presque mathématiques. Des chapitres courts, un retournement tous les trois chapitres, la surprise finale, où l’on découvrait, ô stupeur, que le coupable était le gendre ou le beau-frère, pourtant tellement insoupçonnable ! C’était un jeu avec le lecteur, souvent efficace d’ailleurs, puisque conçu uniquement en fonction d’une efficacité maximale. François Verdoux et moi avions grandi en lisant Simenon et Chandler, des auteurs chez qui l’intrigue n’avait que peu d’intérêt, voire aucun. Pour qui l’humanité, le style, la vision du monde, appelez cela comme vous en avez envie, passaient avant les mathématiques. C’est un peu ce que nous avions envie de retrouver en créant Sonatine.

Lareligion__1_.jpg CB : Quels ont été vos premiers succès notoires et votre réaction à ceux-ci ?

AH : Seul le Silence de RJ Ellory, La Religion de Tim Willocks, Au delà du Mal de Shane Stevens. Trois livres qui, lorsque nous les avons publiés en français, étaient sortis nombre d’années auparavant dans leur langue d’origine. C’était une autre de nos résolutions, sortir un peu de « l’actualité » du monde de l’édition. Lorsque l’on reçoit de la part des agents des dizaines de manuscrits par semaine, on finit par avoir l’impression que la perle rare ne peut se cacher que dans cette nouveauté. Or la bonne littérature n’a que faire de l’actualité. De Sang Froid de Truman Capote ou Le Chant du Bourreau de Norman Mailer sont des bons livres, pas des vieux livres. S’apercevoir que les lecteurs nous suivaient sur ce point fut une excellente surprise.

CB : Même si votre modestie doit en souffrir : Y a-t-il une recette Arnaud Hofmarcher et laquelle ?

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AH : Faire ce que j’ai envie de faire et publier ce qui me plait. Si cela rencontre un écho, tant mieux, si cela n’en rencontre pas, je me serais au moins fait plaisir ! Un Long Silence de Mikal Gilmore ou En Mémoire de la Forêt de Charles T. Powers n’ont rencontrés que peu d’écho, mais je suis foutrement fier et heureux d’avoir publié ces deux chefs d’œuvres. L’essentiel est qu’ils soient disponibles pour qui saura les trouver.

CB : Récemment vous avez publié le deuxième roman de G. Seymour traduit et publié chez Sonatine En Route vers la Mort alors qu’il en était à 22 romans publiés au Royaume Uni faisant figure de star et d’héritier de John Le Carré. Comment se fait-il qu’à l’heure d’Internet, un tel auteur soit resté inconnue en France jusqu’à 2013 où vous publiez Dans son Ombre ?

Danssonombre.jpg AH : Le cas n’est pas isolé. Notre société aime la nouveauté. Il suffit que, pour diverses raisons qui n’ont rien à voir avec la qualité des livres, les deux ou trois premiers romans d’un écrivain n’aient pas trouvé preneurs à l’étranger pour que l’enthousiasme retombe. L’agent devient moins pressant, l’éditeur moins pressé. Si l’auteur n’est pas encore tout à fait considéré comme un loser, disons qu’il ne fait plus partie des priorités. Il y a toujours plus neuf, plus jeune, plus urgent. Aujourd’hui, le système est davantage structuré pour « faire des coups » que pour construire un auteur. On a vite fait d’acquérir de mauvais réflexes quand on reçoit presque quotidiennement des manuscrits de premiers romans dont les auteurs sont systématiquement vendus comme les nouveaux Gillian Flynn ou Paula Hawkins. Cela attise la curiosité. On finit par mettre de côté ceux qui, disons, sont moins brûlants, moins marketés par leurs agents. Pour ceux-là le purgatoire peut durer longtemps avant qu’un éditeur désœuvré ne sachant pas quoi faire de son dimanche finisse par ouvrir un de leurs livres qui traine à portée de main. Et s’aperçoive, ô stupeur, de la qualité d’un texte qu’on a sottement oublié de lui vanter. Cela a été le cas pour Seymour, mais aussi, par exemple, pour Ellory, qui avait déjà publié quatre superbes romans en Angleterre avant que nous tombions sur Seul le Silence.

CB : Sonatine a désormais des liens avec un gros groupe Editis. Ça change quoi pour vous ?

AH : Je pourrais vous vanter tous les avantages qu’il y a à être dans un groupe de cette taille, mais pour faire simple et rapide, disons que l’idée générale est que cela ne change rien à ce qui reste fondamental dans notre métier, la recherche des textes, l’enthousiasme de l’équipe Sonatine à la lecture de ceux-ci, et l’envie de partager cet enthousiasme. Ce qui compte ce n’est pas le « gros groupe » mais la petite maison. Lorsque Marie Misandeau, Léonore Dauzier, Anne France Hubau, François Verdoux, éprouvent la même émotion que moi à la lecture d’un manuscrit, l’essentiel est là.

CB : Votre plus belle réussite ?

AH : Être parvenu, de temps en temps, à faire partager cet enthousiasme au-delà des murs de la maison.

CB : De nouvelles belles surprises à venir ?

AH : J’espère bien ! C’est notre principal carburant.

Propos recueillis par Cedric BRU
Merci à Muriel Arles pour avoir rendu cette interview possible.