Rouler Plus vite que la Mort est un récit "accidentel".

En effet, en 2010, Philippe Brunel reçoit un appel téléphonique chargé de peur et de mystère. Un certain Istvan Vargas – obscur coureur hongrois à la retraite – veut le rencontrer au prétexte qu’il aurait "des informations à vendre"

En acceptant cet entrevue, Brunel va ouvrir la Boite de Pandore et s’immerger dans le dossier du dopage technologique qui va le ramener à l’homme qui a changé la face du cyclisme : le septuple vainqueur déchu du Tour de France, Lance Armstrong.

Ainsi, comme dans tout bon polar, il y a deux intrigues parallèles qui, à la fin, se rejoignent. En suivant Istvan Vargas, on découvre un homme à la vie et à l’itinéraire peu banals. Devenu par une volonté de fer et un amour du cyclisme chevillé au corps le meilleur routier hongrois après Laszlo Bodrogi, Vargas lutta toute sa carrière de coureur pour se sortir ainsi que son pays de l’anonymat dans lequel ils étaient confinés. Ceci aurait constitué une belle anecdote comme aime s’en raconter les amateurs de vélo si Vargas n’avait pas été aussi un physicien surdoué et iconoclaste qui mit très tôt ses capacités en relation avec sa passion pour le vélo en élaborant un moteur discret adaptable à un vélo. Brevet à ce point convoité que le Hongrois dira à Philippe Brunel l’avoir vendu 2 millions d’euros à des gens peu fréquentables qui achetaient aussi son silence…

A partir de ce moment la vie de Vargas ne lui appartint plus. Philippe Brunel remonte le parcours de ce personnage insolite entre Cagliostro et le Dr Barnard et nous entraine de Budapest à Bruges en passant par la Toscane.

Lance Armstrong, quant à lui, donne matière à l’autre facette du livre. Brunel ne fait pas mystère de préciser qu’entre lui et le Texan, le courant ne passa jamais. Armstrong choisissait ses journalistes comme d’autres leurs classiques. Brunel rappelle qu’avant d’être le champion inatteignable qui en 1999 dans la montée de Sestrières fusilla Escartin et par la même occasion l’ensemble de ses rivaux, il peinait à finir dans les délais les étapes montagnardes trois ans auparavant.

L’auteur met en regard l’Armstrong d’avant le cancer au mince palmarès quelque peu étoffé par quelques éclats (un titre de championnat du monde en 1993 à Oslo gagné sous la pluie faisant chuter ou abandonner plusieurs favoris – soit une loterie !) et l’Armstrong d’après le cancer tournant les jambes plus vite qu’aucun grand grimpeur de l’histoire - laissant gagner Pantani au sommet du Ventoux en 2000 dans une attitude de dédain que le Romagnol n’oublia jamais.

Brunel, très proche de Greg Lemond qui fut le premier parmi les professionnels et vainqueurs du Tour à douter des performances du patron de l’US Postal qui ne lui pardonna jamais, repasse au crible la personnalité et les agissements de ce coureur tyrannique, méprisant et mercantile.

Il n’en fallait pas beaucoup plus pour que ce journaliste à la probité reconnue et à l’image sans tâche ne fasse le rapprochement avec le moteur de Vargas. On suit alors à la lumière d’une grille de lecture jusque-là négligée les concomitances et correspondances entre les résultats de l’Américain et l’utilisation probable du vélo à moteur.

Brunel au cours de l’enquête serrée aux allures d’espionnage industriel qu’il a menée a recueilli nombre de témoignages de coureurs, de scientifiques, de fabricants de cycles qui semblent tous accréditer en les croisant l’idée d’un dopage technologique.

Comme si l’EPO n’avait pas suffi !

Depuis, le vélo à moteur et les fantasmes qu’il inspire ont connu d’autres rebondissements en particulier avec l’affaire Fabian Cancellara en 2010 sur Paris Roubaix jusqu’à Chris Froome quadruple vainqueur du Tour de France dont on vit le vélo avancer tout seul quelques mètres après que le Britannique ne l’ai lâché à la fin d’une étape remportée sur la Vuelta 2017.

Conjectures, complots, évidences, révélations chacun se fera son idée. Reste un livre énigmatique grave et sans illusion, superbement écrit, passionnant pour les amateurs de vélos comme pour les autres. En particulier ceux de la vérité.
Cedric BRU

Philippe Brunel. Rouler Plus Vite que la Mort. Éditions Grasset