Stéphan Lévy-Kuentz dont nous savons tout le talent et la sensibilité de regardeur escorte de son écriture poétique et hypnotique celle qui décida un jour de se nommer Dora Maar et qui, dès lors, signait un pacte avec la douleur. Née en 1907 sous le nom croate d’Henriette Theodora Markovitch, elle va grandir avec le siècle et ses artistes essentiels (Bataille, Eluard, Ray, Brassaï, Cartier Bresson…) Elle est/veut être artiste – photographe c’est tellement nouveau ! Mais le mâle rôde ! Pablo Picasso, sans jamais quitter Marie-Thérèse Walter, prend Dora dans ses filets. En fera la Femme à la Torche avant la Femme qui Pleure. "L’érotomane abandonnique" comme le qualifie lucidement SLK, moitié homme, moitié centaure, follement peintre, annexera la jeune fille de 1935 à 1943. Sèmera trouble et dépression chez la jeune femme qui servira aveuglement son seigneur et maitre laissant en particulier les photos du work in progress de Guernica. Pablo parti, Dora, comme vidée de sa substance, peindra un peu, trop peu, pour qui ? Picasso décidera qu’elle ne soit rien. Qu’une référence à son seul génie ! Ces horribles pervers manipulateurs que sont les artistes demiurges, les surdoués magistraux adoptent tous la politique de la terre brulée pour qui, un temps, les accompagne. Sans Picasso, le titre, peut se lire doublement : narration d’une absence invivable ou interrogations sur une uchronie qui ferait une réalité de l’inexistence du Catalan. Question oblique qui taraude les critiques. Stéphan Lévy Kuentz, proche parfois d’un Blanchot dans sa tentation d’une écriture hermétique et fragmentée, souvent d’un Leiris dans sa vision critique et son goût pour l’art, aime accompagner ses textes de photos – ici des clichés mélancoliques et inertes de Jérôme de Staël d’une maison/cadeau de rupture brutalement désertée, laissée comme telle - et témoigne avec une sombre délicatesse de la vie minuscule d’une égérie passée à la postérité après avoir vécu quarante ans comme une misérable oubliée. La postface d’Anne de Staël, plus lyrique, aidera peut-être à comprendre. L’indicible.
Cedric BRU

Stéphan Lévy-Kuentz. Sans Picasso. Editions Manucius