Les années 64/66 avaient couronné la British Invasion qui laissa les USA KO avec l’apparition de groupes talentueux et bruyants qui révolutionnèrent le monde de la musique. Les Beatles, Stones, Kinks, Who et consorts, au prix de raids apocalyptiques, mirent la jeunesse américaine à genoux et prirent par surprise toute une industrie soudain ringardisée par ces combos surnaturels.

Deux années passèrent et l’Angleterre musicale que l’on voyait au travers du prisme de la lente agonie des Fab Four et de l’aboutissement de la suprématie stonienne ne réussissait pas à se renouveler. Les Animals, Pretty Things, Shadows, Small Faces ou Cream rendaient l’âme, incapables de suivre le sillon des deux grands ainés.

Dès lors, la revanche yankee guettait et bientôt sous l’impulsion d’un Bob Dylan rapidement sacralisé et de tout un contingent d’artistes venus de Californie (Jefferson Airplane, Grateful Dead, Janis Joplin…) qui constituaient l’avant-garde du mouvement hippie, les States reprirent la main. Entre les groupes de San Francisco qui occupaient le créneau rock, Crosby, Stills and Nash, les Byrds ou The Band celui du folk rock jusqu’aux Carpenters régnant désormais sur le easy listening ainsi que les afro américains (Jales Brown, Marvin Gaye ou Jackson Five) pour le rythm’and blues, la musique américaine inondait les ondes et faisaient rêver les kids.

C’est dans ce contexte particulièrement stratégique que le rock anglais sut se ressaisir en lançant à la face du monde une armée de nouveaux talents qui allaient bouleverser à jamais l’histoire du rock.

Christophe Delbrouck se livre ici à un travail remarquable et singulier. A la manière des meilleurs historiens anglo-saxons (Barney Hoskyns, Nick Cohn…) il réussit la prouesse de raconter sans énumérer, de témoigner sans trahir, de révéler sans plagier.

Chaque groupe, chaque acteur essentiel de cette période cruciale a droit de citer dans cet évangile. A sa juste place. Chacun face à son destin – béni ou contraire. Tous ces artistes, pour la plupart influencés par le blues qu’Alexis Korner ou John Mayall avait popularisé et que des guitaristes virtuoses (Clapton, Hendrix, Beck…) avaient immortalisé, et aujourd’hui mythiques accédèrent aux affaires.

Certains réussirent d’une manière éclatante et durable tels Jethro Tull, Ten Years After, Black Sabbath, Joe Cocker ou Elton John... Sans parler des monstres sacrés de Led Zeppelin qui poussèrent le rock anglais à un point sommital. D’autres, pourtant bien nés, ne trouvèrent pas la martingale gagnante, tels Family, Free, Colosseum ou Humble Pie. D’autres encore, stars précoces, ne purent conserver leurs galons à l’instar de Procol Harum, des Moody Blues, de Manfred Man ou des Them. Delbrouck sait trouver les mots pour narrer ces destins hors norme faits de gloire, de succès, d’échecs et de malédictions.

Enfin, entre 68 et 72, les pensionnaires du rock anglais inventèrent – parallèlement à l’éphémère mais fondamental glam rock et ses stars pailletées (David Bowie, T-Rex, Gary Glitter, Slade…) – le rock progressif (inexistant ou anecdotique aux States) qui participa au renouveau et au succès du Britich rock. Sous l’autorité de Pink Floyd, groupe psychédélique séminal d’une part et de Soft Machine combo underground exigeant d’autre part, virent le jour des poids lourds comme Emerson, Lake and Palmer, Yes ou Genesis. D’autres, guère moins talentueux, ratèrent partiellement le coche (Gentle Giant, Caravan, Nucleus, Hawkwind ainsi qu’une bonne partie de l’école de Canterbury…)

C’est de cette formidable épopée et de sa périphérie (festivals, drogues, cinéma…) que Christophe Delbrouck rend compte en nourrissant son propos de mille et une anecdotes qui nous éclairent sur les trajectoires de ce bataillon d’élite qui constitua la plus extraordinaire aventure artistique de la deuxième partie du XXe siècle. Pour ça et pour beaucoup d’autres raisons (style, intensité, précision, agencement du récit…), saluons le travail de l’auteur.
Cedric BRU