Voilà bien vingt ans que le Nobel le contourne souvent au profit d’écrivains transparents et que Don DeLillo reste pour les fous de littérature la référence ultime. Post moderne quand le terme était à la mode, proche de l’anticipation sociale quand on vit des passerelles évidentes avec d’abord J. G. Ballard puis à un niveau moindre Chuck Palahniuk, Don DeLillo demeure un inclassable qui ravage toute idée préconçue sur son passage.

D’Americana à Cosmopolis en passant par Mao II ou Outremonde, DeLillo enfile les chefs-d’œuvre comme d’autres les perles rares.

Zero K est, sur fond de vie prolongée dans un centre de recherches dernier cri, l’histoire d’une décision sublime et la difficulté de s’y tenir. Abandonner l’idée de vivre pour mieux renaître tout en accompagnant dans le trépas la personne aimée.

Ross Lockhart, milliardaire new-yorkais finance avec quelques autres généreux donateurs un centre de conservation cryogénique humaine, Zero K, qui permet de mourir quand on veut (qu’on soit malade ou sain...) pour renaître augmenté. L'homme d'affaires croit dur comme fer à cette solution proche d’une œuvre d’art ou d’un média en devenir. Il décide d’accompagner dans la mort sa jeune femme Artis et souhaite que Jeffrey, son fils maudit (il n’a jamais aimé son père mais plutôt sa mère que ce dernier a abandonnée...), assiste à ce cérémonial lui qui, à la différence de Ross, est un passif, contemplatif écrasé par l’ombre de son père, qui diminue sa vie quand son géniteur ne voit que par l’accroissement des êtres et des choses.

Pendant leurs deux séjours ténébreux et labyrinthiques à Zero K, différents protocoles avancés vont dès lors devoir être suivis qui se heurteront à la peur, la lâcheté, l’amour… Et puis, Jeffrey, concentré de sentiments désuets, s’inquiète, s’interroge sur ce mépris de la mort. En faire fi, la supprimer n’est-ce pas définitivement abandonner toute idée d’art ? "Sur quoi écriront les poètes" lâche-t-il.

Chaque phrase qui succède à une autre est chez DeLillo une constante surprise, un accident imprévisible, une mise en demeure littéraire.

L’auteur choisit, à l’instar d’un Philip K. Dick, de nous plonger dans une réalité glacée où les nanotechnologies règnent en maître. On parlera peut-être de science-fiction mais, comme chez Dick, on est davantage dans une littérature spéculative qui nous laisse sidérés par sa force d’investigation et son substrat schizophrénique.

Lire DeLillo, c’est accepter toutes les remises en question et les plus profondes interrogations sur le sens de la vie.

Cedric BRU

Traduit de l’américain par Francis Kerline

Don DeLillo. Zero K. Actes Sud