Retour dans les salons du très bel hôtel d’Aubusson rue Dauphine dans le 6e où nous retrouvons Harlan vêtu d’un jean et d’un simple T-Shirt qui renforcent le côté colosse pop star du bonhomme. C’est à la faveur de la publication de son nouvel opus, l’atypique et brutal Double Piège, mené tambour battant par Maya Stern une ancienne des forces spéciales en Irak qui doit faire face à un stress post traumatique en même temps qu’au terrible doute qui pèse sur l’assassinat de son mari qu’elle croit voire réapparaitre que nous interviewons pour la troisième fois en huit ans Harlan Coben, désormais – comme nous l'avions déjà écrit - surnommé le Boss du Thriller. Les congratulations faites et le dictaphone en bonne place, c’est parti pour une interview choc !

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Cedric BRU : Bonjour Harlan. Vous n’en faites pas mystère, on connaît votre goût pour la France.

Harlan COBEN : C’est vrai, la France est le pays que je préfère après les États-Unis. J’éprouve un réel amour pour votre pays et j’ai eu beaucoup de chagrin et de compassion lors des horribles attentats que vous avez subis. En fait, pour moi les Français vivent pleinement la vie !

CB. Maya Stern n’est que votre cinquième héroïne et, de plus, c’est un soldat l’élite en proie au stress post traumatique après une mission sanglante en Irak. Comment avez-vous travaillé ce personnage ?

HC : En 2016, j’ai fait un voyage au Koweit, en Allemage en Grande Bretagne où j’ai rencontré des soldats en vue de les distraire et leur parler de l’écriture des thrillers. A cette occasion, j’ai rencontré une des premières femmes pilote d’hélicoptères ainsi que des militaires atteints de TSPT (troubles de stress post traumatique) Ça a constitué une partie du roman, nourri certains personnages et l’autre partie – celle liée au pouvoir des caméras de surveillance privée ou public - doit à tous les amis, les gens que je connais qui en ont fait l’expérience. Du coup, j’ai mélangé les deux et ça donne Double Piège.

CB : En 2008, pour la sortie de Dans les Bois, nous parlions du concept de disparition que vous aviez en quelque sorte révolutionné et vous nous disiez ceci "dans la disparition, il y a de l’espoir. Les lecteurs arrivent à s’identifier davantage à ces histoires d’espérance de retrouver quelqu’un alors que lorsque l'on a affaire à un mort, les événements sont fixés une fois pour toutes" Au fil de vos intrigues - il arrive même que les morts réapparaissent - avez-vous toujours le même point de vue ?

HC : Mon trentième livre vient de sortir aux États-Unis. Alors bien sûr, il faut que je fasse des choses différentes, que je puisse surprendre, que j’aborde de nouveaux sujets mais en même temps dans Double Piège il y a une disparition et si l’on prend la réponse que je vous ai faite en 2008, je suis raccord. D’ailleurs, quand on voit Joe, supposé être mort, via la caméra espion cela créée de l’espoir même s’il est de courte durée…

CB : Vous nous disiez aussi l’importance qu’avait le fait "que vos personnages principaux changent et que vous souhaitiez camper des personnages ni trop blancs ni trop noirs mais plutôt gris". A cet égard, Maya Stern en est l’illustration parfaite car c’est un de vos héros les plus ambigus. En effet, hormis la légitime défense et la vertu qui peuvent paraitre de son côté, elle commet l’irréparable comme rarement chez vos héros. Étiez-vous tenté par un personnage principal qui, pour une fois, fait passer ses sentiments et ses priorités avant la morale ?

HC : Je ne sais pas s’il y a un rapport avec la morale mais ce que j’ai envie de faire c’est de dépeindre des anti-héros comme peut l’être Win dans les enquêtes de Myron Bolivar. Il est froid, il n’a pas de morale, oui en fait il y a un rapport avec la morale (rires)… Le but c’est de faire aimer des personnages que normalement où ne devrait pas aimer, qui ne sont pas du tout vertueux. Sur ce point, Maya c’est vrai est en effet un personnage extrêmement contrasté. Elle est effectivement grise, ambiguë et c’est avec cette ambiguïté là qu’une vraie relation se créée entre le personnage et le lecteur. Naissent ainsi l’identification, l’intérêt et du coup c’est là où les choses deviennent les plus intéressantes.

CB : Qu’est-ce qui vous a décidé à créer une héroïne comme Maya Stern ?

HC : L’actualité nous rattrape toujours… J’ai parlé avec des soldats de différents grades, avec cinq femmes pilote dans l’armée qui ne voulaient pas être mentionnés. Tous tenaient à exprimer leur admiration pour ces soldats de première ligne qu’ils considèrent tous comme des héros. Et puis je voulais parler de ce syndrome post traumatique ni de manière clinique ni de manière compassionnelle. Je voulais juste que les gens comprennent de quoi il s’agissait et comment ça pouvait toucher tout le monde. J’ai été extrêmement touché par les soldats qui m’ont contacté pour me dire à quel point ma manière de parler de ce problème les avait bouleversés. Enfin, je parle d’un sujet qui fait désormais partie de notre monde mais je n’ai pas envie dans mes livres de porter de jugement. Je privilégie plutôt la stimulation du lecteur à se faire son idée.

CB : Une fois encore, votre relation au progrès, représentée en particulier par Internet, est assez ambivalente. Vous acceptez et vous vous servez du monde moderne mais vous ne cessez de faire quelques notations nostalgiques qui attestent d’un regret, d’une mauvaise utilisation de la technologie, d’une perte de valeurs… ?

HC : C’est une remarque juste. Ce que doit faire l’écrivain c’est être empathique, savoir présenter tous les points de vue même ceux qui ne sont pas les siens. La technologie, je vois les bons et les mauvais aspects. Après, je crois qu’on est tous nostalgiques d’une certaine manière mais il y a une chose dont je suis sûr cependant c’est que les enfants qui grandissent aujourd’hui avec toutes ces technologies ont la vie plus difficile que nous on l’a eue (HC est né en 1962. NDLR) parce que j’ai le sentiment que ce n’est pas très sain (HC a quatre enfants. NDLR) mais peut-être que le futur me donnera tort.

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CB : Vous semblez de plus en plus intéressé dans votre travail de création par le cinéma et les séries.

HC : Oui car c’est une suite logique à l’écriture même si je ne pense pas en écrivant à ce que va être l’adaptation télé ou cinéma sinon c’est "le baiser de la mort" mais il faut bien reconnaître que ma manière de voir les choses est cinématographique. Tout écrivain de ma génération a grandi avec le cinéma donc c’est nécessairement une chose qui nous a influencée. Sauf avec mes adaptations britanniques où là c’était vraiment écrit en fonction d’une version télévisuelle. Même si tout compte fait ce n’est pas très différent au final. Actuellement, il y a deux projets : une série avec Audrey Fleurot (Engrenages) qui tient un rôle à contre-emploi pas très glamour ou elle incarne la mère d’un ado difficile et avec également Michael C. Hall (Dexter). La série aura huit épisodes, c’est une coproduction Canal +/Netflix et elle sera diffusée en France sur C8 et puis bien sûr l’adaptation de Double Piège avec Julia Roberts.

CB : Je vous cite encore mais cette fois en 2014 pour Six Ans Déjà où vous nous disiez : "J’ai écrit vingt-six livres et aucun n’ont le même sujet, je crois qu’il n’y a pas un thème que je n’ai abordé et la manière que j’ai de me renouveler c’est essentiellement dans le fait que mes personnages principaux changent." Après avoir souvent habitué vos lecteurs à des histoires parallèles, vous revenez dans Double Piège à la base, à l’os du thriller : une héroïne sur qui repose toute l’intrigue et une seule histoire mais terriblement tortueuse. Peu de fioritures, large place faite aux dialogues et tout qui se joue dans les 40 dernières pages ? Choix de mettre le lecteur KO ?

HC : Je ne sais pas en fait ce que c’est la définition du roman policier à l’os (rires). J’imagine que c’est le cœur de l’écriture policière. Chaque livre est en effet différent. Dans son rythme, son déroulement. Après, c’est moi qui décide des points de vue. Par exemple Dans Ne le Dis à Personne, le livre commençait à la 1ere personne puis autour des pages 70/80 j’ai senti qu’il fallait que j’adopte un autre point de vue. Avec Double Piège, je savais dès le début que je voulais qu’on est que le point de vue de Maya ou presque.

CB : Pour finir, Harlan, c’est la 4eme fois que nous nous rencontrons et votre comportement est resté le même. Votre disponibilité est toujours intacte avec les lecteurs et les journalistes…

HC : Je crois qu’en fait cela vient de ma prise de conscience de la chance que j’aie. Et aussi de me dire que rien n’est jamais acquis. Ce n’est pas quelque chose qui va de soi. Quand je parlais de l’empathie que je devais ressentir vis-à-vis de mes personnages, cette empathie je dois aussi l’avoir par rapport aux gens qui me lisent. Si l’on prend l’exemple d’une séance de dédicaces, je pense au trajet qu’a fait la personne pour venir jusqu’à la librairie, au temps qu’elle a passé dans la queue. Si c’est juste pour échanger deux mots et faire ça "par-dessus la jambe", ce n’est pas la peine. Je n’ai pas été élevé comme ça, avec ces valeurs là et ce n’est pas ma manière de faire voilà tout ! Du coup, je me dis cette personne là a passé du temps pour faire dédicacer son livre, dépensé 20€, elle va consacrer 5 ou 6 heures à le lire. Je me sens flatté de cet intérêt à mon égard et cette attitude c’est ce que je donne en retour à tout ça.

Harlan Coben. Double Piège. Belfond

Merci à Pascale Fougères pour la traduction