A partir de 1973, le rock est à l’agonie. Dénaturé par un glam rock et une musique progressive à bout de souffle, la "musique du Diable" se cherche un nouveau souffle. Dans un premier temps, elle va le trouver grâce à ce qui est considéré comme un des pères du punk, le pub-rock. Typiquement britannique, ce nouveau genre ramène le rock à ses racines et le dépouille jusqu’à l’os privilégiant l’énergie et les mélodies punchy à la mise en scène et les partitions sophistiquées. Ses principaux porte-voix seront Eddie and the Hot Rods, Dr Feelgood ou encore Ducks Deluxe. Voici pour le Royaume-Unis dont beaucoup de kids ne veulent plus écouter les Stones ou Yes.

Aux Etats Unis est apparu en 1973, un groupe hard glam follement excitant baptisé New York Dolls qui va incendier au propre comme au figuré la scène new-yorkaise. Outrageusement maquillés, débitant un rock speedé et tonitruant, les Dolls s’inspirent des Stooges d’Iggy Pop avec un bonheur inégal et deux albums qui ne recevront pas l’accueil leur permettant de jouer en première division. Arrivés peut-être trop tôt, les Dolls constituèrent néanmoins un groupe séminal qui allait bouleverser le rock américain et inspirer nombre de nouveaux groupes comme les Ramones, Television ou Blondie et envoyer au placard Fleetwood Mac, Toto et consorts.

La France n’est pas en reste. Portée par des personnalités comme Marc Zermati, Yves Adrien, Alain Pacadis ou Patrick Eudeline, elle s’impose avec des groupes ambitieux comme Asphalt Jungle, Metal Urbain ou Stinky Toys.

Le monde est dès lors prêt à vivre "l’aventure punk" qui va révolutionner non seulement le rock’n’roll mais aussi l’approche artistico-sociologique d’une jeunesse se revendiquant sans idéaux ni projets et pratiquant une musique sauvage, décomposée et balbutiante. No Future sera son slogan et manifeste informel.

C’est de ce mouvement unique et singulier qui a su sans cesse muter et se renouveler depuis quarante ans que Caroline de Kergariou retrace l’histoire dans un ouvrage roboratif facturant à l’arrivée quelques 640 pages. Remarquable travail qui ne laisse rien ni quasiment personne sur le bord de la route de la punkitude.

S’attachant aux précurseurs comme aux héritiers, aux initiateurs comme aux suivistes, l’auteure s’appuyant sur une épaisse bibliographie et son expérience de rock critique passe au cible cette saga artistique, culturelle et politique (sans maîtres à penser !) qui reste encore floue pour beaucoup l’associant définitivement à une musique énervée et à des zonards ivres de bière portant crêtes et Doc Martens et flanqués de chiens faméliques.

Non seulement No Future. Une Histoire du Punk revient sur la genèse de ce mouvement hors norme "nihiliste et négatif" mais observe son développement et son évolution dans le monde entier jusque dans les contrées les plus « exotiques » comme la Chine, la Pologne ou l’Afrique du Sud…

Le livre nous replonge autant dans cet "été de la haine" de 1977 qui constitua l’acmé du phénomène et où l’imagerie rock fut à jamais bouleversée que sur les émanations musicales du punk (new wave, oi!, grunge, rock gothique, riot grrl…)

Côté personnalités, on a aussi droit à une large galerie d’acteurs de premier plan qui se singularisèrent par leurs profondes différences et leurs sourdes rivalités. En effet, ce furent les managers des groupes phare (Sex Pistols, Clash, Damned…) et autres inspirateurs du mouvement (Malcom Mac Laren, Bernie Rhodes, Nick Kent, Marc Zermati…) qui se tirèrent dans les pattes et revendiquèrent qui l’expression punk, qui la pince à nourrisse, qui l’iroquoise, etc.

Après cette passionnante lecture légèrement entachée de quelques rares redites, coquilles et confusions, on se pose naturellement la question – même si, et le livre le prouve, le genre vit encore sous d’autres avatars – que reste-t-il du punk ? Incontestablement, viennent aussitôt à l’esprit les Sex Pistols et Sid Vicious comme incarnations du phénomène et dynamiteurs en chef. Suivent les Clash comme caution rock’n’roll et crédibilité musicale. Caroline de Kergariou évoque pourtant des centaines d’artistes et groupes prépondérants (Buzzcocks, Siouxsie and the Banshees, Talking Heads…) mais les faits sont têtus : restent farouchement ancrées dans les esprits ces deux formations historiques. C’est peu mais c’est aussi beaucoup.

Cedric BRU

Caroline de Kergariou. No Future. Une Histoire du Punk. Perrin