La Tournée du Patron...

RG2.jpgQuand en mai 1972, les Rolling Stones s’apprêtent – après 1966 et 1969 – à entamer leur troisième tournée américaine, ils apparaissent déjà comme un "vieux" groupe.

En effet, des groupes de la British Invasion (Beatles, Kinks, Troggs, Pretty Things…), ils sont les derniers représentants authentiques et crédibles à fouler en héros le continent US.

Dix ans d’âge, dès lors, apparait presque comme une incongruité dans un temps où les splits interviennent la plupart du temps dans les cinq années suivant les épousailles. Mais pas de ça chez les Stones ! Ils laissent aux Beatles, leurs copains liverpuldiens, les adieux à la scène et les séparations cruelles. Les Rolling Stones SONT le rock’n’roll et n’ont pas le temps pour les drames intestins même si désormais ces garçons ne se voient que pour de bonnes raisons – financières ou musicales.

Et ce Stones Touring Party revêt une importance cruciale. Décisive tentative de rédemption du précédent raid après la conclusion sanglante d’Altamont, ce cru 1972 doit solder les comptes des Stones avec l’Histoire et faire d’eux les plus grandes stars planétaires.

Robert Greenfield de Rolling Stone s’impose vite après son formidable témoignage de l’enregistrement d’Exile on Main Street un an auparavant comme le chroniqueur indispensable de cet incroyable barnum.

Respectant le saint adage qui prône de ne jamais devenir ami avec les rock stars dont on couvre les hauts faits, Greenfield va pour la première fois dans l’histoire du rock rendre compte d’une tournée rock (qu'aurait été la chronique de la tournée des stades des Beatles en 1965 ?!) Il le fera sans verser dans l’hagiographie ni partager l’intimité toxique des protagonistes. Grace aussi à une traduction très "impliquée" de Philippe Paringaux, le résultat est prodigieux et fera date dans la bibliographie de la contre-culture....

Jamais texte rock ne fut plus littéraire, jamais - et même par les meilleurs (Stephen Davis, Nick Kent, Barney Hoskyns, Barry Miles…) – la dimension romanesque d’un tel événement ne fut rendue. Greenfield réussit la prouesse de faire de chaque évènement de la tournée (il y en avait PLUSIEURS par jour !) et de chaque personnage impliqué (il y en avait pléthore !) les pièces maitresse du plus grand récit rock’n’rollien écrit à ce jour.

Quand la tournée se met en marche, elle implique managers, attachés de presse, comptables, agents de sécurité, bagagistes, groupies itinérantes, techniciens divers et médecin (le fameux Dr Feelgood en charge de la forme des Stones) Son bon déroulement n’est jamais garanti (Led Zep s’en souviendra lors de ses farouches expéditions yankees) : Mick Jagger, autour duquel tout s’articule, doit être en tout satisfait autant que Keith Richard et ses abus chroniques. Chaque date donne matière à scandale. Quand ce ne sont pas les kids – comme c’était la norme en ces temps là – qui livre combat à la police, ce sont les Stones eux-mêmes qui finissent en prison pour de piètres motifs. Les stars anglaises, en plein maelstrom médiatique, découvrent la rugosité de l’Amérique profonde et de ses pratiques, les salles de concert inacceptables, les ultimatums des autorités… ou des Hell’s Angels venus réclamer trois ans plus tard justice pour Altamont !

Au-delà des concerts, inégaux mais le plus souvent faramineux quand on considère l'occupation névrosée des heures les précédant, les morceaux de bravoure du livre restent incontestablement les quatre jours passés à la Résidence, le baisodrome de luxe de Hugh Heffner, fondateur de Playboy, où les Stones vont traverser une centaine d’heures dans un nuage méphitique d’alcool, de drogue et de sexe.

Au final d’une tournée impensable qui accueillit Truman Capote, nombre de stars du rock, de politiciens et de journalistes de renom, on comprend pourquoi les Stones incarnaient (et incarnent encore) le pur rock’n’roll. Ces garçons – à la différence des Beatles ou de Led Zeppelin – ne sont pas d’immenses compositeurs ni de prodigieux musiciens mais ils incarnent la folie, le danger et toute l’inassouvie révolte du rock.

Jagger, invraisemblable Janus, reste le plus grand show man de l’histoire du show business quand Macca, Lennon ou Plant font figure de statues de sel. Keith Richard est le rocker le plus jusqu’au-boutiste qui – sans calcul – revisite à chaque accord son pacte faustien quand ses homologues du Zeppelin ou des Fab Fours imposaient essentiellement la diversité et la virtuosité.

On termine STP lessivé et ébloui. On aurait voulu que cette lecture ne s’achève jamais. Que jamais ne finisse cette épopée unique, cette saga inoubliable, cette geste sauvage racontée par un maitre. En 1972, L’Odyssée avait pour nom Stones Touring Party et Robert Greenfield était son Homère.
Cedric BRU

Traduit de l’américain par Philippe Paringaux

Robert Greenfield. Stones Touring Party. A Travers l'Amérique avec les Rolling Stones. Le Mot et le Reste