La République du Rock est en émoi. Après la publication de chiffres toujours plus alarmants concernant l’industrie du disque, après les décès d’acteurs fondamentaux du mouvement et la parution en forme de bilan superbement illustré du somptueux Rock & Folk, 50 Ans de Rock de Christophe Quillien, nous avons appris il y a peu le départ de son très médiatique ministre de l’information. En effet, Philippe Manœuvre, l’incontournable commentateur des hauts faits de notre démocratie prend sa retraite après vingt-quatre ans de service. Ayant œuvré sous ses ordres au début du siècle, nous lui avons proposé cette rencontre pour tout connaître d’une décision comme d’une carrière. C’est en l’attendant (peu, l’homme est ponctuel) dans la même brasserie, au pied de son domicile, que nous nous remémorons ce premier rendez-vous de juin 2000 où Phil Man (qui fêtait ce jour-là ses quarante-six ans et buvait encore… !) nous avait recruté – séduit par une lettre envoyée au journal – pour nous commander une longue story sur Janis Joplin qui, curieusement n’avait jamais été faite auparavant. Le papier, paru en janvier 2001, nous pris un mois d’aout et notre collaboration dura dix-huit mois. Période pendant laquelle nous récidivâmes avec une autre story Bob Marley très orientée polar tropical et la tenue de la rubrique Livres. L’homme qui se tient devant nous, styliste hors pair vers qui le diable du rock en personne se tourne quand il manque d’inspiration, montre une aménité tranquille qui parvient difficilement à cacher une vivacité et une autorité naturelles (ses "J’ai un journal à finir" prononcés des années plus tôt résonnent encore à nos oreilles) Il nous fait une sacrée fleur en acceptant cet interview-portrait car, même si quand ces mots seront en ligne nombreux auront été à relayer l’information, beaucoup voudraient bien lui prendre quatre-vingt-dix minutes de son temps et approcher ce Chevalier des Arts, des Lettres... et du rock lourd ! Le temps de brancher… deux dictaphones, et l’on démarre. Dernière de couv’ !

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Le rock critic le plus célèbre de France ne laisse pas d’évoquer, pour justifier son départ, la nécessité de céder la place aux jeunes, de tourner la page… Bref, des raisons qui, sans nullement mettre en doute sa parole, semblent aussi légitimes que peu convaincantes car après tout l’homme n’a que 62 ans et, quand on le découvre chaque mois toujours aussi enthousiaste, aussi fédérateur et aussi curieux. En bref toujours aussi jeune… on cherche vraiment la raison d’une telle décision. (Au moment où nous posions ces questions, la toute nouvelle paternité du rocker n’avait pas encore était annoncée et rétrospectivement elle répond à ce leitmotiv qui nous obsédait « Pourquoi Manœuvre lâche l’affaire ? Pourquoi Manœuvre lâche l’affaire ? Pourquoi Manœuvre… » Phil Man en plus de ce qu’il allait nous révéler voulait AUSSI tout simplement profiter de femme et enfants – Ulysse n’a que cinq ans et il ne veut sûrement pas refaire l’erreur de l’absence et de l’aveuglement commise avec Manon, 29 ans). Il nous avait confié en 2000 qu’il avait eu un coup de mou autour de 1997/1998 mais que tout était reparti avec les groupes à guitares du début du siècle. Alors, Phil Man tire sa révérence certes le même jour qu’Aretha Franklin mais aussi quand Les Insus carbonisent les scènes. On veut des précisions et connaitre son état d’esprit...

Les Obsédés Textuels : Commencer un portrait par la fin n’est pas figure courante mais votre actualité l’impose. En effet, c’est ce mois-ci que vous avez décidé de mettre fin à votre poste de rédacteur en chef de Rock & Folk après 24 ans, non seulement, de bons et loyaux services mais aussi, votre modestie devrait-elle en souffrir, d’une saga personnelle à nulle autre pareille dans la presse française.

Philippe Manœuvre : Mon état d’esprit est indescriptible car toute ma vie j’ai été rédacteur en chef. J’étais le plus jeune rédacteur en chef de France. A 25 ans j’étais rédac’ chef de "Métal Hurlant", ça a duré sept ans jusqu’en 1984 et je suis redevenu rédacteur en chef de R&F en 1993 jusqu’à aujourd’hui. J’étais donc devenu un chef du rock en France. Un chef très contesté au début mais j’ai réussi petit à petit à imposer mon style, à réunir une joyeuse équipe et à faire de l’animation culturelle un certain nombre d’années. Alors ayant toujours été rédacteur en chef, je me pose désormais la question du futur. Qu’est ce qui va se passer ? Je ne suis plus rédacteur en chef de rien, snif… (rires)

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L’homme qui nous parle semble en effet habité par le doute, presque anesthésié par la vie erratique qui s’impose à chacun qui choisit d’être le témoin d’un monde de fous. Il enchaine :

Vous savez 62 ans c’est rien, je pourrais continuer jusqu’à 70 ans, la loi m’y autorise mais j’ai eu une sorte de révélation quand Patti Smith m’a déclaré il y a quelques jours quand je l’interrogeais sur les modes de consommation musicale "Je trouverais scandaleux qu’une femme de 71 ans juge les pratiques de gamins de 15 ans" (rires) et là je me suis dit : "quelle noble sagesse". Moi j’ai fait le boulot, j’ai formé (au sens éduqué musicalement—NDLR) trois générations d’auditeurs. Maintenant j’aspire à trier mes disques, à réfléchir sur le rock autrement. Bref, ne plus être au cul de la machine. Un journal c’est une maîtresse quand même très exigeante. Depuis vingt ans jamais plus de quinze jours de vacances en été, toujours aux aguets : « Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire pour améliorer le journal ? Ah ce nouveau groupe il faut en parler ! Tiens celui-là est mort il faut vite une nécro. En plus, il y a la lassitude. Il y a des disques qui paraissent pour la quatrième fois ! Public Image par exemple. On en a parlé à chaque parution avec enthousiasme mais là je crains de ne pas être à la hauteur d’un énième laïus. L’an dernier, et pour la première fois dans l’histoire du rock, le profit des rééditions a été plus important que celui des nouveautés. Moi ça ne me convient pas ! Je continue d’aller voir des jeunes groupes (Sore Losers deux jours avant. NDLR) et quand je les entends, pour la plupart, ils me laissent à penser qu’il n’y a aucune crainte à avoir sur l’avenir du rock même si certes ce sont les dinosaures (U2, Gun’s & Roses, McCartney, Les Insus…) qui remplissent plusieurs fois le Stade de France et qui ont entre 62 et 74 ans (rires). Désormais, la nouveauté se cantonne dans les clubs et nous, les rock critics, n’arrivons pas à les en faire sortir, à les faire émerger au meilleur niveau. Au mieux ils passent au Bataclan ! Fini le cursus honorum : Bataclan, Olympia, Zénith, Bercy, Stade de France… Et puis on travaille sur le Titanic. Le bateau coule (depuis 1994 le MP3 a supplanté le disque. NDLR) et les professionnel assistent à la catastrophe sous les lazzis. C’est pathétique…

La lassitude aurait donc le dernier mot ? Aurait raison du bondissant Manœuvre ? De l’homme qui a rendu le rock essentiel, palpable et familier... Nous ne sommes pas le loin de le penser en entendant Philippe parler avec une voix posée, monocorde, quasi sépulcrale ce qui n’est pas dans ses habitudes…

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PM : Non, non mais en tout cas, elle me guette ! Vous savez Cedric, j’ai toujours dit que lorsque je ne me jetterais plus sur la pile de disques envoyé au bureau, il faudrait que je m’interroge. Et bien là, je ne me jette plus dessus parce que je reçois moins de disques, que c’est pour beaucoup des rééditions et puis – ça vous intéressera au premier chef – il y a une pléthore de littérature rock de tout acabit plus ou moins légitime. Je reçois plus de livres que de disques. C’est un délire, un tsunami. Tous les éditeurs veulent avoir leur livres rock, sortent des romans qui voudraient nous faire croire qu’ils vont nous révéler des tonnes de secrets jusqu’ici cachés. Qu’est-ce que des types de 22 ans peuvent nous apprendre sur Kurt Cobain ?!

Ca y est, On le retrouve ! Peut-être rassuré par nos propos, notre homme mets les gaz, adopte une vitesse de croisière plus conforme aux cylindres qu’il cache sous son blouson. Quand on prend la peine et le temps de s’intéresser à son parcours professionnel, c’est inouï ! Commencé à 20 ans Manœuvre a eu mille vies. Pigiste, rédacteur, patron de presse, rédacteur en chef, animateur radio et télé, producteur, éditeur, directeur de collection, conférencier et on en passe. Pour couronner le tout Phil man a été l’un des premiers si ce n’est le premier (avant T. Ardisson, C. Hanouna & Co) à se créer un personnage à jamais identifiable : sorte de Tintin rock’n’roll immanquablement chaussé de ses Ray Bans et vibrionnant à l’envie. Philippe Manœuvre ou le rocker jovial et omniscient. Manœuvre l’Honoré de Balzac du binaire. Le monsieur Rock des quarante dernières années…

Amours de Jeunesse

LOT : Un exemple et un fantasme pour des générations de lecteurs ?

PM : Si vous le dites. Je suis un des rares de notre génération à avoir vécu son fantasme par ma détermination. Vous savez, j’ai reçu il y a quelques jours une lettre de ma mère qui me dit que dès l’âge de 16 ans j’affichais ma volonté d’être journaliste à Rock & Folk. Les dissertations sur Robin Trower par Yves Adrien qui parlait de Procol Harum sur dix-huit pages, les réflexions de Paringaux, le côté très universitaire de Paul Alessandrini, les articles de Garnier, de Vassal… Tout ça me berçait et m’avait donné envie de rejoindre cette équipe. Les conseillers d’orientation de mon lycée de Châlons/Marne ont demandé à mes parents (enseignants-NDLR) s’ils connaissaient quelqu’un à Paris – où tout se passait – qui pourrait m’aider à rentrer dans ce journal, dans ce monde... Mes parents ont dit non. Le conseil du monde pédagogique a alors été très clair : Stop ! Tout mais pas ça ! Mais, quand mes parents ont pris la mesure de ma détermination et de mon envie, ils ont décidé de me donner les moyens de ma politique, de me payer des études à Paris. Ils m’ont inscrit à l’EFAP (École Française des Attachés de Presse) rue Pierre Charon et à l’Université d’Assas en sciences économiques. Un an plus tard j’étais dans le courrier des lecteurs. Deux, trois plus tard j’étais à R&F sans compter un stage à RTL qui me conduira dans le train des Stones (suite à une condamnation pour détention de stupéfiants, les Stones étaient interdits de concerts en France et RTL avait organisé un concert à Bruxelles et mobilisé les trains nécessaires. NDLR) En 1974, je rentre à Rock & Folk et écrit mon premier article sur Lou Reed. Et aussi c’est le moment où les concerts arrivent enfin en France et où l’on peut voir les Who, Led Zep, Pink Floyd… Ce qui est effarant c’est que dès le début les gens du métier me disent « C’est fini, c’est terminé les années 60, réveillez-vous ! ». En même temps arrive David Bowie… Je rencontre tous mes héros : Lynyrd Skynyrd, Steve Marriott, Johnny Winter, Led Zeppelin, les Stones... C’est fabuleux et puis en même temps – Paringaux ne voulant plus écrire, c’est moi qui raconte l’histoire et je me dis « Comment peut-on faire un nouveau Paringaux pour la génération actuelle dont je fais partie ?''

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LOT : Philippe Garnier et Paringaux et Dister avaient toujours pensé que c’étaient vous les rock critics de l’âge d’or qui avait créé la légende du rock…

PM : En effet, Yves Adrien qui était une sorte de chaman nous entrainait très loin, Paul Alessandrini révélait des pans méconnus de l’histoire de chaque groupe. Et puis surtout comme vous l’avez dit, ce sont eux qui ont créé ce qui allait devenir la légende du rock à partir de saillies d’interviews ou de légendes urbaines. Les stars étaient loin d’être toujours faciles ou même respectueuses. Je me souviens d’Eric Clapton me regardant avec mépris et ne me le faisant pas dire quand j’évoquais la possibilité d’une réédition des Cream. "Les Cream, ça intéresse quelqu’un ? pfff…" Mais bon en résumé, j’ai rencontré tous les géants qui ont fait l’entertainment du XXe siècle. J’aurais une anecdote sur chacun…

Dylan is Dylan

LOT : Étonnement, vous qui en rêviez avez laissé à Nikola Acin (disparu en 2008. NDLR) l’interview de Bob Dylan au début des 00’s…

PM : Ah cette histoire ! Tout le monde se posait des questions. Ça été un scandale incroyable. Et puis Nick Kent (auteur de "l’Envers du Rock" et rock critique anglais culte. NDLR) m’appelle et me dit « Tu envoies le gamin là. T’as raison j’aurais fait pareil » Parce que si il y avait quelqu’un qui devait y aller c’est bien ce gamin de vingt ans qui connaissait les chansons de Dylan par cœur, qui essayait d’écrire comme lui, de jouer de la guitare comme lui et qui avait tous ses disques et était intarissable sur le Zim, moi franchement je lui ai dit : tu es plus qualifié que moi vas-y. Et il a fait un super boulot et Dylan lui avait dédicacé sept albums ce qui était rarissime chez Dylan.

LOT : Phil Man altruiste ?

PM : Oui c’était de l’altruisme parce qu’être chef ce n’est pas tout le temps se servir en premier à la différence des hommes politiques. C’est avoir beaucoup d’abnégation, je veux le mieux pour le journal, tirer le meilleur de mes pigistes. Mais parfois cet altruisme se heurte au mur de l’habitude, les Stones par exemple ne voulait être interviewé que par moi parce qu’on se connait depuis 1973 et que des liens se créaient. je suis aussi très proche d'Iggy Pop. En quarante ans, rien que de très humain…

Pour notre part nous pouvons témoigner de cet altruisme et de ce désintéressement quand Philippe nous a offert de – fait rarissime - cosigner un éditorial que nous avions remanié à sa demande en juillet 2000…

LOT : La transition est toute faite pour vous demander votre avis sur l’attribution du Prix Nobel à Bob Dylan (Barry Miles nous confiait en octobre que c’était une plaisanterie et que nombre d’écrivains le méritaient bien davantage…)

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PM : Eh bien moi, pas du tout ! Moi je dis Bob Dylan a été la voix d’une génération. Il nous a dit des choses sur lesquelles des gens ont calqué leur vie, comme "Pour vivre hors la loi il faut être honnête", il nous a dit aussi : "Tu n'as pas besoin de Monsieur Météo pour savoir d’où vient le vent". Il nous a alerté sur les maîtres de guerre, ceux à qui profitait la guerre. Il nous a posé un certain nombre de questions tout ça très bien écrit. La littérature elle est là et en plus il y a du sens. On a décidé d’honorer un homme qui a écrit 600 poèmes que les gens connaissent et qui ont une grande puissance. Ce sont des incantations modernes. La poésie moderne c’est le rock, c’est la musique. Rimbaud c’est Syd Barrett, le brillant génie qui se saborde et qui fout tout en l’air. Alors ceux qui sont contre cette distinction sont des jaloux. Les littérateurs hurlent en disant qu’on vient braconner sur leur terre. Et alors ?!

LOT : Vous avez autre autres fréquenté les plus grandes stars celles des seventies – les vraies, les demi dieux… mais vous avez toujours conseillé aux plus jeunes « N’essayez jamais de devenir ami avec vos idoles » Avez-vous toujours respecté ce principe et à quoi vous a-t-il conduit et que vous a-t-il épargnée ?

PM : Oui c’est fondamental. Épargné beaucoup de commisération surtout… J’ai un de mes journalistes qui s’est retrouvé entre Bowie et Jagger qui parlaient du Nouvel An et de l’ile paradisiaque où ils comptaient aller, et qui d’un coup leur sort "Je peux venir ?" Regard et sentiment de mépris le cueillirent sous le menton. Moi–même, je l’ai vécu dans certaines situations… Distance chaleureuse et amitié tacite constituent les bonnes formules.

A ce stade de l’interview, nous restons comme à chaque fois qu’il nous a été donné de rencontrer cet homme, stupéfait par la double personnalité de ce Gémeaux. Derrière cette façade joviale, rieuse, se cache un esprit en action, une intelligence lucide et mélancolique. Le garçon manie les concepts, développe des batteries d'arguments dont tant ne le pensait pas capable. Mais c’est bien connu "on est un con !"

Mélange des genres

LOT : Votre curiosité vous a conduit à privilégier la polyvalence des sujets. Amateur de hard rock, vous avez réussi à ne jamais tomber dans une sur-spécialisation, passionné de BD, vous avez joué un rôle décisif dans Métal Hurlant sans délaisser le rock, fou de cinoche, vous lui avez toujours fait la part belle dans R&F. Enfin, et c’est le domaine qui nous intéresse le plus, lecteur d’à peu près tout, vous avez mis un point d’honneur à défendre l’écrit, à lire en anglais avant tout le monde et de rendre compte des ouvrages rock indispensables (Led Zeppelin, Motley Crue, Dee Dee Ramone…) Vous avez très tôt été poly « contre-culturel »

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PM : Ça c’est à cause de Jean-Pierre Dionnet (Né en 1947, cofondateur de Métal Hurlant et des Humanoïdes Associés-NDLR) Sinon moi j’aurais juste écrit des articles. Un jour Dionnet me dit "Mais tu lis quoi là ?", C’était un bouquin de Bukowski que m’avait passé Garnier. Il voit ça et il me dit "Mais il faut traduire ça !" Avec ton pote Garnier qu’est toujours aux USA…. C’est vrai que d’être là-bas ça permettait de connaître Hunter Thompson et d’autres auteurs inconnus ici. On avait droit à sept ou huit voyages par an donc on était toujours fourrés à New York ou à Los Angeles dans les librairies avec Garnier et on se refilait les bons auteurs. Lui avait découvert James Crumley avant tout le monde, Gregory Dunne aussi. On a retrouvé Selby, on a édité dans Speed 17 (collection dirigée par PM aux Humanoïdes Associés. NDLR) Hunter S Thompson et surtout Bukowski... et Garnier traduisait différemment de ce qu’on pouvait lire habituellement et moi je corrigeais… Avant Internet, traduire c'était l'horreur Par exemple quand Hunter S. Thompson parlait des socquettes Ivy League de l’Université de Boston, si tu n’avais pas la clé, tu traduisais n’importe comment… Ce genre de choses a beaucoup occupé ma jeunesse…

Journaliste médiatique (même s'il s'en défend) par excellence, PM a réussi à passer de la presse écrite à la télévision puis la radio sans peine et en étant à l’aise dans chacune des disciplines. Avec un physique, une voix et une signature qui l’ont très vite inscrit dans le patrimoine immatériel de la presse française. Ne serait-ce que de le voir dans un salon du livre, une conférence ou une présentation cinématographique et de voir le monde qui vient à lui – comme vers un gourou - pour comprendre l’importance de "la marque" Philippe Manœuvre.

Monceaux de bravoure

L’idée est désormais de savoir, au cœur de des aventures multiples et variées et parmi les dizaines de vedettes et stars qu'il a rencontrées celles qui l’ont le plus – ou tout du moins beaucoup marquées.

La-Terre-promise.jpg PM : Attendez Cedric, il y en a tellement. Bon allez comme ça, En 1, le tournage du Mad Max 3 en Australie avec Tina Turner et Mel Gibson pendant dix jours c’était vraiment merveilleux. Passer du temps avec des personnalités pareilles, quelle chance ! En 2, La première tournée des Scorpions Monsters of Rock en URSS en 1987 n’était pas évidente. On a vécu des aventures incroyables. C’était Tintin chez les Soviets. On avait des T-Shirt Harley Davidson, c’était la mode… Mais les russes n’avaient jamais vu ça et ils nous proposaient d’énormes boites de caviar en échange de nos T-shirts, de nos santiags. Tout était très surveillé mais on marchait dans la rue et les mecs nous escortaient en nous proposant caviar, vodka… En 3, La tournée américaine de Johnny de 2014 pendant quinze jours reste un grand souvenir aussi parce que j’ai découvert un pur rocker qui s’est toujours battu pour le rock. Quel cadeau ! On a fait Washington, Boston, New York, Miami, New Orleans, Dallas souvent en jet privé. On arrive à Dallas et Johnny de balancer : "Johnny Hallyday au Texas ça a de la gueule non !!" Ce soir-là, il a chanté comme jamais. La foule franco américaine était géniale. C’était formidable, vraiment une aventure unique…

Il y a quelques semaines, Christophe Quillien, qui avait déjà œuvré pour les quarante ans du titre publiait aux Éditions du Chêne un beau livre exceptionnel intitulé Rock & Folk 50 ans de Rock. PM en signait comme il se doit la préface qui – marque de son professionnalisme et de son exigence - n’a quasiment rien en commun avec celle écrite dix ans plus tôt. Les mots roulent, glissent, se baladent sous sa plume, toujours renouvelés jamais ringards. C'est là que Manœuvre est grand ! Particulièrement saisissant est cet exercice littéraire passionnant et semé d’embuches que représente cette Discothèque Idéale couronnée de succès, où chaque mois le journaliste signe la biographie d’un disque culte.

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LOT : Comment faites-vous pour mêler ainsi la documentation pointue et la littérature qui conjuguées laissent groggy… ?

PM : J’essaye de ne pas être ennuyeux. Comme un guitariste rock, il faut de l’attaque. Pour quelques uns de ces disques j’étais là pour l’enregistrement… Quand j’ai commencé "La Discothèque Idéale" c’était un peu pour remettre les pendules à l’heure et réévaluer les albums à leur juste titre (Halte à ce genre d’ineptie "Sonic Youth ne fait plus de bonne musique car ils ont signé chez une major") J’ai voulu m’attaquer à certaine vaches sacrées dont Les Inrocks a coup d’oukases avaient fait des religions. C’était normal, ils s’étaient inscrit en creux de R&F. Ma recette ? Des recherches, des histoires que seuls nous les rock critics chevronnés connaissons. Vous parlez de biographie d’un disque, c’est tout à fait ça. A partir de 2003, je me suis dit on va parler de la musique et des disques autrement. On va simplement raconter comment ça s’est passé. Alors pour les dix premiers ça va très vite mais après pour en faire cent on était là au cul de la machine (expression manœuvrienne par excellence-NDLR) et les polémiques gonflaient avec le choix de disques "Pourquoi celui-ci et pas celui-là ?" Bref, je l’ai fait et on est presque à 80 000 exemplaires pour les deux volumes avec un troisième à venir. Pour ces histoires de littérature qui vous tiennent à cœur, il faut dire aussi que j’ai arrêté de boire en 2000, j’ai récupéré mon cerveau, ça a pris deux, trois ans… A l’époque, j’étais avec Virginie Despentes qui poussait beaucoup pour qu’on parle de littérature dans R&F et comme elle jouait quasiment le rôle de rédactrice en chef adjoint. Elle faisait intervenir des Ravalec, Houellebecq et autres écrivains proches du journal…

Livres and Let Die

LOT : Littérature encore. A 20 ans à Châlons sur Marne à l’époque, que lit Philippe Manœuvre ?

PM : Déjà pas comme tout le monde ! Un mélange de symbolistes français (Huysmans, Jean Lorrain…) et de beatniks américains (Kerouac, Burroughs..) Sans oublier Lautréamont et les surréalistes, j’avais une passion pour André Breton dont Captain Beefheart était pour moi la réincarnation. Le dadaïsme en blues…

LOT : Littérature toujours. Aujourd’hui à 62 ans, que lit volontiers Philippe Manoeuvre ?

PM : J’ai quelques livres de chevet : "Le Club des Hachichins" de Théophile Gautier dont je ne me lasse pas (il récite un passage…), Les Contes Drolatiques (Balzac) et puis des biographies rock, Nadja d'André Breton et toujours des livres d’interviews de Burroughs ou de Thompson qui trainent. J’aime aussi lire des polars scandinaves dont ma femme raffole.

N’oublions pas, même si nous les avons déjà évoquées, les activités d’éditeur de Philippe aux Humanoïdes Associés et à Albin Michel. Aux Humanoïdes la collection Speed 17 proposait déjà un catalogue impeccable avec Hunter S. Thompson, Selby ou Gregory Dunne comparable dans sa vocation aux rubriques Contre-Cultures et Border Lignes de notre site.

PM : C’était des gens que personne ne voulait publier au départ. Bukowski, le monde de l’édition hésitait depuis dix ans. Même son agent n’en revenait pas. Il nous dit « ça vous intéresse vraiment ? Qui va traduire ? Philippe Garnier, connais pas. Quels titres voulez-vous ? Bref, Grasset avait un titre mais n’osa pas le sortir. Quant à nous, on dépassa les 30 000 exemplaires et 60 000 après son fameux passage à "Apostrophes" (l’auteur était venu avec des bouteilles de vin blanc qu’il buvait pendant l’émission finissant fin saoul, chapitré vertement par Pivot et Cavanna notamment. NDLR)

Speed17.jpg LOT : Rock & Folk s’est toujours voulu un journal pour rock critics à la sensibilité d’écrivains tels Paringaux, Adrien, Garnier, Ducray, Chalumeau, Eudeline, etc. Je sais que c’est capital pour vous cette idée de qualité littéraire…

PM : Bien sûr, un journal c’est comme un être humain, on a de temps en temps besoin de lui redonner de l’énergie. Il n’y a pas les mêmes mots d’ordre au même moment. Seuls les vrais littérateurs savent traduire ça.

LOT : Serez-vous d’accord avec nous pour dire que lorsque l’on a atteint un haut niveau de critique, passer au roman par exemple est un exercice ingrat et rarement réussi (Adrien, Garnier, Eudeline…) De votre côté, vous vous êtes contenté des critiques et des documents. Même l’essai à la Greil Marcus, Nick Cohn ou Closterman ne vous a jamais tenté, "Ces livres d’universitaires lourds et lugubres" écrivez-vous dans votre préface de Mort au Ramones dans laquelle incidemment vous citez Jules Valles et Victor Hugo.

PM : C’est vrai j’ai longtemps été à l’abri de cette manie mais un soir il y a pas longtemps j’ai eu envie d’écrire un roman avec des personnages qui tapent plus fort, des situations qui m’ont frappées dans mon histoire chez R&F. Voilà, il y a une possibilité d’une plateforme romanesque sur le monde du rock avec un détective privé qui véhiculera mon vieux style rock’n’roll…

LOT : On assiste depuis quelques années à l’ère du littérateur rock star. Je parle de Keith Richards que vous nommez désormais vendeur de best sellers plus que guitariste, Patti Smith ou encore Bruce Springsteen qui vendent par brassée leurs autobiographies ouvragées.

PM : C’est vrai, Keith Richards a vendu plus de 250 000 exemplaires de "Life". Il a été n°1 mondial des ventes il y a trois ans. Patti Smith est dans le Top 10 français avec deux ou trois bouquins ("Just Kids", "M. Train" & "Glaneurs de Rêves". NDLR) Patti Smith je la vois très bien remplacer Boris Vian dans la littérature adolescente. Je vois bien "Just Kids" se substituer à "L’Arrache Cœur" comme à "L’Attrape Cœur" de Salinger auprès des adolescents. Patti Smith donne de la force aux ados avec cette image d’une mamie qu’on aimerait avoir, qui a tout fait et qui le restitue dans ses bouquins. Je rajouterais l'autobiographie de Neil Young et "Chronicles" de Dylan. Mais faut-il encore que tout ça soit bien traduit et que, dans le cas de Neil Young, on ne lise pas « il prit sa hache (axe) » au lieu de sa guitare !! Jean Patrick Manchette me disait toujours "Il y a toujours de bons auteurs mais de mauvais traducteurs. Il faudrait un correcteur" Un relecteur de traducteurs même si on ne rendra jamais en français la mitraillette d’un Lester Bangs... Si vous aimez le rock parlez anglais ! C’est lors d’un voyage scolaire de trois mois à Long Island que j’ai appris l’anglais et ça a tout changé. Immersion totale. Merci les parents !

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LOT : Quel est pour vous aujourd’hui la place qu’Internet a pris dans la création littéraire. Croyez-vous après la mort du rock cent fois annoncée à la mort du livre et à l’inculture programmées des enfants ?

PM : C’est une question beaucoup trop compliquée pour un rocker (rires) Ben, je vais me battre. Mon fils a cinq ans et il commence à vouloir lire. C’est extraordinaire d’assister à ça. Je vais essayer de lui faire découvrir les livres. Je l’ai appelé Ulysse. Déjà il a deux bouquins à lire (rires). Il faut qu’il me lise Homère et ensuite James Joyce et après on verra. Évidemment, je me bagarrerai. Aux USA, ils ont cru qu’on n'imprimerait plus de livres et que la liseuse allait tout emporter sur son passage et puis en fait ça n’a pas marché et les ventes de livres ont remonté de même pour le rock avec la renaissance exponentielle du vinyle. Il y a une lutte mais je crois que les livres vont rester, les gens les aiment…

LOT : Cher Philippe, vous venez de boucler votre dernier Rock & Folk, Que nous mitonnez-vous dans les mois à venir... ? On a de la peine à imaginer ce journal sans vous.

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PM : J’ai deux livres à terminer mais à part ça je ne peux pas vous révéler grand-chose, il faut que je classe mes disques et j’ai beaucoup de choses à faire. L’année sera très riche je vais continuer dans le rock évidemment. Quant au journal, je ne suis pas inquiet je suis remplacé par Vincent Tannières qui a été vingt ans maquettiste du journal, Basile Farkas sera rédacteur en chef adjoint. "Rock & Folk" retrouve un rédacteur en chef maquettiste comme l’était Philippe Koechlin. Voilà tout va bien. J’ai envie que cette équipe jeune porte le journal vers ses cent ans.

L'entretien a duré 70 minutes et Phil Man n'a montré aucun signe d'impatience. Quand on sait désormais qu'il attendait à tout moment la nouvelle d'une troisième paternité, on dit merci à un grand professionnel.

Textes et propos recueillis par Cédric BRU
Remerciements à CDV