JCL3.jpgVingt ans après sa mort, que reste-t-il de Jean-Edern Hallier, cet énergumène des lettres françaises post soixante-huitardes ?

A vrai dire, et en dépit du remarquable travail de Jean Claude Lamy que nous avions rencontré pour sa biographie de Bernard Buffet et qui témoigne de l’agitation sans bornes du "Celte borgne", pas grand-chose ! Une sorte de champ de ruines encore fumant d’obsessions, de mensonges, de frustrations et de mauvais traitements.

Don DeLillo a déclaré que "le talent est plus érotique quand il est gâché". Comme écrit pour Hallier !

Jean Claude Lamy, grand reporter à France Soir qui connut de près Jean-Edern reprend ses aventures chacune née d’une défaite, d’une spoliation, d’un manque, d’une persécution imaginaire devenu réelle… Le biographe écrit "Être à la fois un écrivain de race et un aventurier de haut vol, c’est l’ambition de Jean-Edern Hallier qui, pour s’arracher à ses désespoirs quotidiens se lance à cœur perdu dans des histoires insolites" S’inscrire dans la tradition de l’écrivain d’action après Hugo, Lamartine et Malraux et avant BHL ! Écrite page 465, cette phrase aurait pu faire figure de présentation inaugurale. Tout comme celle de Jean-François Kahn, un temps condisciple de JEH :"A quinze ans c’était un petit génie. Il n’a pas évolué après"

On le sait, tout vient de l’enfance. Pour JEH, c’est la perte d’un œil qui lui donnera du nez. Repérer les pigeons, accuser les fripons, dénoncer les magouilles en fignolant les siennes tel était son talent.

Démoli par l’alcool et la cocaïne, la vie du polémiste sera un long chemin de croix, un Évangile du Fou dicté par de pathétiques bravades et de réels chagrins.

Tel un enfant, Hallier ne supportait pas que l’on ne cède pas à ses caprices. Il en voudra à mort à François Mitterrand de ne pas lui avoir donné un grand rôle après son élection à l’Élysée alors qu’il se vantait haut et fort d’avoir facilité l’élection du "Florentin". Doté d’un viatique sulfureux que le Tout Paris possède mais répugne à faire usage – l’existence de Mazarine -, JEH va se répandre avec une frénésie telle qu’il y jouera sa vie, le prince (qui l’avait qualifié de meilleur auteur de sa génération) commençant à trouver la plaisanterie un peu longue.

Dès lors sa vie ressemblera à un mauvais roman d’espionnage avec écoutes téléphoniques, barbouzes, chantages et intimidations…

Il en voudra à l’édition parisienne tout entière pour lui avoir refusé le Goncourt qui l’obséda trente-cinq ans de sa vie, mais aussi comme l’écrivit subtilement Francis Esménard, son éditeur chez Albin Michel :"Je sais bien que le rêve de Jean-Edern est que tous ses livres soient édités et disponibles chez tous les éditeurs à la fois…" Il en voudra hystériquement à Sollers d’être LE vrai fondateur de Tel Quel et non lui, d’être aussi le grand écrivain qu’il s’acharne à tenter d’être… Il en voudra à la vie réelle de lui réclamer sans cesse des comptes et des factures impossibles à solder… Il s’en voudra à lui-même quand, ratant son Apostrophes, il choisira de s’inventer un enlèvement digne du plus mauvais feuilleton pour attirer les feux sur lui.

Que reste-t-il donc ? Sa littérature parfois tonique reste vaine, ampoulée et déjà démodée. Peu de ses livres passent le cut.
A son actif, Jean-Edern Hallier c’est avant tout un fédérateur tonitruant autour d’idées comme de lunes plus grandes que lui. Mais les gens le suivaient. Son indéniable succès et grand œuvre reste bien sûr L'Idiot International, ce brûlot journalistique entre Le Canard Enchainé, Minute, Charlie Hebdo et Le Crapouillot qui révèlera tant d’affaires et réunira combien de plumes (Besson, Beigbeder, Houellebecq, Moix, Muray, Nabe, Sportes…).

Ce journal révolutionnaire et provocateur qui mourra trois fois pour revivre quatre lui donnera une tribune sarcastique, radicale et extrémiste qui contribuera à fabriquer son personnage de Don Quichotte sans peur et sans scrupules (JEH ayant un sens de l’éthique et de la parole donné à géométrie variable) L’Idiot International le transcendait, le dépassait et le rendait invincible et génial.

Pensait-il à le relancer le 12 janvier 1997 alors qu'il venait de publier Les Puissances du Mal, quand aveugle ou presque, il s’engagea à vélo pour un dernier tour de piste dans la rue Jean-Mermoz de Deauville… en sens interdit ?!
Cedric BRU

Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier, l'Idiot Insaisissable. Albin Michel