Comme un clin d’œil à l’histoire, c’est chez Stardust, galerie spécialisée dans les photos musicales (Robert Plant. Pete Townshend, Amy Winehouse…), que nous retrouvons Barry Miles, lui qui en 1965 dirigeait la librairie galerie underground Indica à Londres. Indica où se scella son amitié avec Paul Mc Cartney. Tout de noir vêtu, l’homme est affable, souriant et modeste. Son teint rose atteste qu’il n’a pas partagé complétement le mode de vie des artistes dont il raconte les vies dans ses nombreux ouvrages. Ici Londres ! ouvrait ce rapport à l’underground londonien de 1945 à l’aventure punk. In the Seventies prolonge et complète des témoignages de première main d’un homme qui vécut mille vies suivant les itinéraires hallucinants de plusieurs mythes de la contre-culture. Barry Miles se livrera à nous avec enthousiasme, soucieux de vérité dans l'anecdote et nous glissera, une fois l’interview terminée et que l’on débriefera l’entretien, comme une sorte de philosophie et d’éthique personnelle : "No gossip"

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Les Obsédés Textuels : Bonjour Barry, avant d’aborder votre ouvrage, je voudrais connaitre votre réaction à l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Bob Dylan?

Barry Miles : Je pense que c’est une grosse erreur. C’est un song-writer pas un vrai poète. C’est un grand parolier et un grand performer mais je pense qu’il y avait des écrivains plus qualifiés pour ce prix. Le comité a commis une erreur et il commence à s’en rendre compte. Je sais qu’il avait déjà été cité mais c’est toujours le même juré qui poussait pour Dylan. Cette fois a été la bonne.

LOT : Cette récompense signe t-elle la fin de la contre-culture ?

Barry Miles : Oh non la contre-culture existe depuis les années soixante. Elle a été portée par nombre de luttes. Aujourd’hui avec Internet tout a changé bien sûr mais le mouvement de libération des femmes avec les Femen ou les mouvements pro écologie sont de nouveaux aspects de la contre-culture.

LOT : A la différence de Ici Londres ! où, hormis votre rôle comme patron d’Indica vous apparaissez peu, dans In the Seventies vous êtes un acteur important des anecdotes que vous racontez. Souhaitez-vous laisser une trace plus importante qu’en étant juste un historien du rock ?

Barry Miles : Non mon rôle n’a été qu’éditorial. Éditer des livres, des journaux. J’ai toujours voulu faire de l’édition. Je connaissais les auteurs qui correspondaient à mes gouts. On étaient d’accord, les choses étaient bien cadrées. Vous dites que je parle plus de moi dans ce livre. Oui mais c’est un accident (rires) J’ai été un privilégié, j’ai été très chanceux. Ça c’est fait par hasard la plupart du temps. J’ai assisté à beaucoup d’enregistrements entre autres des Beatles, des Rolling Stones, des Who... Comme les écrivains de la Beat Generation avec lesquels j’ai passé beaucoup de temps.

LOT : The right man at the right time at the right place ?

Barry Miles : Oui, c’est ça, je suppose. J’ai rencontré Timothy Leary en Californie, travaillé pour le New Musical Express. Tout ça dans des années capitales dans l’évolution des tendances.

LOT : Une grande curiosité surtout...

Barry Miles : C'est exact. Je n’ai jamais été attiré par l’argent. J’étais juste heureux d’être avec toutes ces grandes personnalités. C’est pour ça que je ne roule pas sur l’or (rires) alors que beaucoup de mes amis ont bien mieux réussi financièrement...
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LOT : Votre secret n'est-il pas votre enthousiasme ? Il semble le même de la Beat Generation à aujourd’hui en passant par le Punk.

Barry Miles : C’est vrai. En plus je suis très heureux de voir que toutes ces fabuleuses personnes que j’ai rencontrées ont réussi et se retrouvent dans des musées comme les écrivains de la Beat Generation à Beaubourg.

LOT : Quand on vous lit, il est très intéressant de constater que les écrivains Beat eurent un rôle encore important dans ces années où on les pensait oubliés au profit des rock stars. De plus, concernant les drogues, l’alcool ou l’homosexualité, ils allaient même plus loin que les jeunes musiciens.

Barry Miles : Oui. Vous savez les hippies n’étaient qu’une extension des beat qui étaient très excessifs dans le domaine de l’hédonisme. Ils expérimentaient beaucoup et en ça ils n’avaient en effet rien à envier aux mouvements suivants.

LOT : Vous dévoilez des personnages passionnants souvent peu connus et tellement originaux comme : Victor Boktris, Herbert Huncke ou Harry Smith. Je ne pense pas qu’il existe encore de tels personnages.

Barry Miles : Oh, ça je ne sais pas. Il y en a surement mais c’est vrai que c’étaient des personnages passionnants parfois même géniaux et délirants comme Harry Smith qui a été à l'origine d'une dizaine d’inventions et collectionnait les avions en papier.

LOT : Dans ce genre de personnage, on pourrait citer Kenneth Anger…

Barry Miles : Je l’ai croisé à plusieurs reprises mais nous n’avons jamais eu de rapports personnels et mon credo c’est de parler que de ce que j’ai vu ou entendu. C’est pour cela qu’il n’y a rien sur David Bowie par exemple que j’ai aussi rencontré mais sans avoir eu l’occasion de faire réellement sa connaissance.

LOT : Les passages sur le Chelsea Hotel ou sur Mercer Street recoupent bien ceux de Just Kids de Patti Smith. Vous écrivez de la même manière en ce qui concerne ce lieu légendaire qu'est le Chelsea. On retrouve la même ambiance...

Barry Miles : C’est intéressant. Patti est arrivée avant moi au Chelsa, elle connaissait beaucoup de gens. C’était un endroit fascinant peuplé de personnages extraordinaire : Janis Joplin, Nico, Arthur Miller, beaucoup de jazzmen, de peintres. Rendez–vous compte, il y avait quatre cent chambres ! Pour ma part, j’ai essayé de rendre compte le mieux du contexte de ce lieu, de l’agencement des pièces, des odeurs. J’ai toujours travaillé comme ça...

LOT : Vous préférez la Patti Smith poétesse que rockeuse.

Barry Miles : Oui. Sans aucun doute. Elle a été sur scène quarante ans et elle ne connait qu’un seul accord (rires) En plus, elle est un peu en décalage avec les ambitions populaires de sa jeunesse en voulant donner l’impression qu’elle est restée ordinaire alors qu’elle vit dans des endroits très luxueux…

LOT : La grande différence avec aujourd’hui n’est-elle pas que l’on ne puisse plus approcher les artistes ou les célébrités de l’art comme dans ces années-là ?

Barry Miles : Si vous faites partie de cette scène, vous pouvez encore les approcher mais c’est vrai que c’est devenu plus compliqué. Dans les seventies, les rock critiques vivaient avec les stars, ils buvaient avec eux, voyageaient avec eux. Maintenant tout est sous contrôle. Tout a changé. Enfin, c’est différent.

LOT : Comment vous qualifieriez vous : intellectuel, journaliste, businessman, historien, écrivain, témoin ?

BM6__1_.jpg Barry Miles : Je suis Barry Miles (rires). Surement pas un businessman ! Un témoin certainement. Un archiviste, un historien, un historien social. Un historien de l’art en fait. Pas vraiment un intellectuel, je n’ai pas cette prétention.

LOT : Pour finir, pensez-vous qu'aujourd'hui la contre-culture est toujours dans les arts ou plutôt dans l'internet avec les hackers comme les Anonymous ou autres activistes ?

Barry Miles : Ce que les indépendants représentaient dans les années dont je parle se retrouve en effet aujourd’hui sur Internet. C’est le vrai media social, le plus démocratique. Prenez Wiki Leaks par exemple qui doit se protéger de la police ou Les Anonymous qui est en effet un bon exemple de cette nouvelle contre-culture.

LOT : Y-a-t-il aujourd’hui un Barry Miles ? Un Greil Marcus, un Nick Toshes ?

Barry Miles : Vous (rires)

Propos recueillis par Cedric BRU

In the Seventies. Le Castor Astral

Remerciements à Yazid Manou