Gros2.jpgQuand on évoque les Possédées de Loudun, on parle à l’instar de Calas ou de Dreyfus, de L’Affaire des Possédées de Loudun, plaçant cet épisode au rang de la controverse. Laissant ainsi au doute une marge de manœuvre que l’Histoire rétrécit ou grandit à son gré.

Frédéric Gros s’empare de cet événement du règne de Louis XIII après plusieurs ouvrages sur la question dont un, inoubliable, d’Aldous Huxley.

En 1971, le réalisateur britannique Ken Russel signa avec Les Diables – sûrement sa meilleure production - un film mémorable, échevelé et lyrique sur cet événement associant politique, scandale et sorcellerie. C’est d’ailleurs de ce film volcanique et palpitant que l’auteur suit au mieux le script.

L’histoire des Ursulines de Loudun et de l’Abbé Urbain Grandier connut en ces années soixante-dix un considérable retentissement à retardement, définitivement marquée pour le public français par un haletant Alain Decaux Raconte qui pétrifia ce soir-là les Français spectateurs d’une des émissions phare de la télévision de cette époque.

En effet, telle affaire est une bénédiction pour un conteur ou un écrivain. Bien et Mal, Gloire et Déchéance, Culpabilité et Innocence, Pureté et Vice, Vérité et Mensonge… Tous ces concepts apparaissent dans l’histoire de Grandier et la précipitation de sa chute.

Jeune abbé de Loudun dans le Poitou, Grandier est conscient de ses qualités d’orateur, de ses finesses de politique et de son charme de séducteur. N’hésitant pas à fréquenter des protestants (L’Édit de Nantes préside encore aux destinées des religions mais la Contre Réforme travaille à sa perte…) comme des femmes mariées ou de jeunes paroissiennes, Grandier va devenir, par le jeu des intérêts politiques, une cible expiatoire pour les cardinalistes qui ont juré sa perte.

Face à lui - pourtant sans jamais le rencontrer -, son accusatrice, sa Nemesis, la mère supérieure Jeanne des Anges, assoiffée de pouvoir, intelligente et cruelle, hystérique et bossue. Jeanne, passionnée par les désordres du monde en particulier ceux qu’elle entend dans le parloir du couvent où elle passe des heures contrevenant à tous ces vœux. Pour calmer ses feux intérieurs et diriger une lumière oblique vers son couvent, elle va plonger celui-ci dans le pire des pandémoniums en libérant les instincts les plus bas des jeunes nonnes prêtes à se livrer au jeu d’une frénétique parodie de possession.

Jeanne, dont les délires vont trouver écho auprès de ses alliés objectifs que sont les notables de Loudun obsédés par la chute de Grandier – certes, humaniste perverti – qui fait, le pensent ils incliner la ville vers un bastion protestant plutôt que vers une cité entièrement dévolue aux vues du Roi donc du Cardinal.

Frédéric Gros nous tient en haleine tout au long de cette enquête qui verra par trois fois Grandier menacé jusqu’à ce qu’enfin il tombe.

Grandier devenu dans ses actes comme dans ses écrits un précurseur des Lumières quand Jeanne dévoie une philosophie thérésiste qui l’a conduite pourtant à devenir moniale. Roman politique qui trouve écho dans les extrémismes d’aujourd’hui, Possédées déjà en lice pour les prix littéraires n’a rien à envier au Gilles et Jeanne de Michel Tournier.
Cedric BRU

Frédéric Gros. Possédées.Albin Michel