basquiat2.jpgOn se rappelle du loft de Great Jones Street où Don DeLillo captura l’intrigue d’un de ses premiers romans (1973) au titre homonyme. Une rock star – très typée Jim Morrison - venait s’y terrer pour fuir célébrité et impératifs mercantiles. Dix ans plus tard, pirouette de l’histoire, c’est dans ce même loft que Jean-Michel Basquiat (autre membre du club des 27…) peindra nombre de ses grandes toiles.

Souvent sous le regard de Suzanne Mallouk, compagne des jours sombres et des nuits toxiques. La veuve Basquiat comme la surnomma prémonitoirement (et très méchamment) René Ricoeur critique d’art gay proche du couple.

On connait ce texte depuis 2002 quand il parut pour la première fois en anglais. Régulièrement réédité, il l’est enfin en français et donne l’occasion de partager une expérience unique. Une performance littéraire s’accointant à l’art graphique. Jennifer Clément raconte Suzanne Mallouk qui raconte Jean-Michel Basquiat. Une mise en abyme en quelque sorte.

Jennifer Clément qui devint ami de Suzanne à partir des années 84/85 commente, tisse et brode un univers sombre et poétique sur la vie de Suzanne et du peintre haïtien. Elle le fait à partir de notes particulièrement factuelles de Suzanne comme pour donner du corps, du souffle, dans un temps où il en manquait tant, à ce couple farouche réuni pour le pire (la drogue et l’alcool off limits) mais rarement pour le meilleur (Basquiat humiliant et abandonnant souvent Suzanne à un triste sort)

La force de ces courts textes, petites vignettes sur un univers borderline - anticipant le Just Kids de Patti Smith dont l’ami Robert Mapplethorpe n’était jamais loin de Basquiat - réside dans leur urgence, dans le compte rendu de cette course vers la mort imminente dont Suzanne réchappera par miracle au regard des excès qu’elle commettait en totale osmose avec Basquiat.

Ce dernier ne sort guère épargné de ces lignes. Complexé, rancunier, envieux de ses pairs, infidèle coutumier et toxicomane compulsif ainsi apparait ce peintre génial qui réconcilia un temps l’underground du New York explosif du début des années 90 et le monde de l'art. Qui fit le pont entre Haring et Warhol, l’abstraction gestuelle et la figuration urbaine, le jazz et la new wave, le noir et le blanc, Samo et le peintre millionnaire à qui l’on consacre aujourd’hui de flamboyantes rétrospectives...

Le film de Julian Schnabel – pourtant mainstream – évoque assez bien cette personnalité polymorphe, opportuniste et inquiète. En sursis continuel.

Suzanne Mallouk après avoir été une des figures de la nuit new-yorkaise (vendeuses de cigarettes au Ritz comme confidente des stars) changea radicalement de vie après la mort de Basquiat, pour sa propre survie (elle pesait moins de quarante kilos et consommait pas loin de deux grammes d’héroïne par jour…) Elle quitta le milieu underground new-yorkais, repris des études et devint psychothérapeute.

Aujourd’hui, elle aide les artistes au prise avec l’addiction. La veuve Basquiat sans être joyeuse perpétue la flamme qui incendiait les plus de 1500 toiles de son amant terrible.
Cedric BRU

Jennifer Clement. La Veuve Basquiat. Christian Bourgois