Heidegger2__2_.jpgBientôt trente ans après le fracassant livre de Victor Farias Heidegger et le Nazisme et les polémiques aussi brutales que nombreuses qu’il avait suscitées en révélant le passé nazi du philosophe, l’imposante biographie de Guillaume Payen sonne davantage comme une fin des hostilités qu’une clôture du débat qui ne s’arrêtera on peut le penser que faute de combattants.

A vrai dire, Payen (soutenu en partie par une bourse de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah), philosophe devenu historien, paraissait aujourd’hui le seul apte, autant par sa connaissance profonde du sujet que par le calendrier à livrer une telle somme en n’omettant ni n’oubliant rien.

Fort du travail de ses prédécesseurs (Après Fedier, Farias et Faye aux avis contraires viendront Bernd Martin, Domenico Losurdo et Hugo Ott) et des approximations qu’une lutte idéologique sans merci mit à jour, le biographe brosse le meilleur portrait d’un philosophe qu’un engagement malheureux servit davantage que l’hermétisme d’une œuvre promise à l’indifférence.

Dans son introduction, Guillaume Payen justifie la nature de son travail, ses préventions, ses doutes, ses colères mais il revient toujours à ce que constitue le travail biographique "sans animosité ni sympathie". En bref, ni réquisitoire ni hagiographie.

Martin Heidegger (1889/1976) apparut dans l’histoire de la pensée quand l’Allemagne était au creux de la vague venant de subir la défaite de 1918 et n’ayant intellectuellement pas eu une vraie relève à la proposition marxiste. Heidegger, promis un temps à la prêtrise, s’inscrivit très vite dans un catholicisme actif, passionné d’ontologie, de scolastique, d’histoire de la philosophie et de lectures antiques (ses chers Grecs auxquels il voulait tant assimiler les nazis…) Bref, ce spiritualiste ardent participait d’un catholicisme orthodoxe mais moderne dont il pensait qu’il était seul capable de réconcilier l’homme avec la Liberté.

Tout début marque une fin et l’histoire d’une intelligence n’est pas un fleuve tranquille. A la passion des débuts succéda des déceptions d’ordre professionnel d’une part (le monde universitaire est cruel et ses nominations politiques) et intellectuel d’autre part quand Pie X se rapprocha des thèses les plus thomistes, ce qu’Heidegger vécut comme un désaveu de sa démarche scientifique et spirituelle. Enfin, le glas de sa ferveur catholique fut sonné par son mariage avec Elfride Petri, protestante, autoritariste et adepte des camps de jeunesse. Cette union renforça chez le jeune professeur son gout de la "terre natale" lui qui restera un éternel rural.

Émancipé, Heidegger va laisser libre cours à son penchant pour une révolution radicale de la pensée, révolution conservatrice, "de droite" préfère Payen, faisant table rase d’un libéralisme délétère. Ses cours, où ses méthodes pédagogiques et oratoires inédites, attireront bientôt des étudiants parmi les plus brillants (Arendt, Marcuse, Blockman…) se rapprochent des ateliers d’une secte philosophique dominée par un penseur nouveau et effervescent, sorte de prêtre séculier de l’Université qui publiera en 1927 Être et Temps scellant ainsi sa renommée internationale.

Heidegger et son ami Karl Jaspers vont être vite influencés par le grand penseur national qu’est Edmund Husserl et se déclarer à sa suite phénoménologues. Mais, la République de Weimar jette ses derniers feux et Heidegger comme beaucoup d’allemands conservateurs rêvent d’une révolution que le philosophe espère intellectuelle et ontologique dans sa forme la plus noble. Il pense aussi à sa carrière et à un éventuel grand poste. Pour ses raisons et pour tant d’autres, il prend sa carte du parti nazi en mai 1933 convaincu d’avoir fait le choix de la raison et surtout de l’avenir. Pour lui, le nazisme est le destin de l’Allemagne!

Dès lors, les mots manquent ou affluent pour commenter une pensée qu’il a, ainsi que ses défenseurs, toujours considérée rectiligne et vertueuse. Devenu recteur de la faculté de Fribourg, il y prononcera pour son investiture un discours sans appel - même si adroitement nimbé d’hellénisme indolore - quant à ses convictions plus proches de Rosenberg que d’Husserl qu’il a délaissé en cours de route. Le tout émaillé de nombreuses références au Führer.

Nous ne nous substituerons pas à Guillaume Payen pour expliquer la philosophie d’Heidegger à ce moment-là et à d’autres. Revient néanmoins cette lancinante question – certes largement réfutable – Heidegger envisageait–il d’instiller de la philosophie dans le nazisme ou du nazisme dans la philosophie ?

Il reste qu’Heidegger participera des idées eugénistes (s’appuyant encore sur les Grecs… !) n’évitera pas les problèmes de race et s’inscrira dans un antisémitisme "non violent" pourrait-on dire ayant, comme Drieu La Rochelle en France, fréquenté beaucoup de juifs et défendu intellectuellement certains (Arendt, Marcuse…)

Tout ceci était connu des intellectuels européens (Catherine Millot dans son récent La Vie avec Lacan raconte qu’elle demanda avant qu’ils ne se rendent visiter les Heidegger dans leur chalet de Todtnauberg si Mme Heidegger avait été nazie, Lacan lui répondra un "bien sûr" indulgent) C’est la grande vertu du livre de Farias - pas encore sorti à l’époque - que d’avoir décillé les yeux du commun et provoqué un débat planétaire que la parution posthume et inédite des Cahiers Noirs n° 73 en 2013 poussa à son paroxysme.

Pour conclure sur le personnage. Rien de très estimable : mari infidèle (ses étudiantes, Hannah Arendt, Elisabeth Blockman entre autres durent subirent ses états d’âmes et ses vexations), élève et ami incertain (Husserl et Jaspers comme d’autres en firent les frais), universitaire chagrin et ambitieux contrarié complètent un personnage falot à l’œuvre encore une fois accessible à très peu.

Puissant biographe a la plume acérée et virevoltante. Guillaume Payen clôt par cette superbe production des années de recherches et de questionnements heideggeriens. A son tour d’en faire les frais.
Cedric BRU

Guillaume Payen.Heidegger. Catholicisme, révolution, nazisme. Perrin