NToshes.jpgAu-delà d’être un livre hanté, Le Diable et Moi est un livre sur la liberté.

Liberté perdue, liberté retrouvée, liberté assouvie ou à jamais bridée, c’est aussi (même s’il se persuade ici qu’aucun de ses livres n’en possède…) le thème récurrent de l’œuvre de Nick Toshes. Sans oublier le diable !

Que n’étaient le moteur de Hellfire, furieuse biographie de Jerry Lee Lewis, le cœur de la tragédie de Trinités, polar séminal dont se souvint R. J. Ellory dans Vendetta, ou le fil d’Ariane du Roi des Juifs, parfait mix des précédents, sinon d'incessants rappels faustiens ?

Nick Toshes, a(u)cteur essentiel de la rock culture (et non de la pop culture !) combattit toute sa "fucking life" pour sa liberté au cœur du mal, péniblement apprivoisé. Né à Newark ("où le diable a élu domicile" écrit-il dans Trinités) en 1949, Toshes a très tôt embrassé la cause des perdants magnifiques. Écrivant comme personne (excepté Lester Bangs, Nick Cohn ou à un degré moindre Greil Marcus…) sur le rock et ses ténèbres, il se tourna naturellement vers le polar avec quelques chefs-d’œuvre comme La Religion des Ratés et le déjà doublement cité Trinités. Parallèlement, il s’attacha aux destins du Killer (Hellfire) et du plus cool des crooners italo-américains (Dino)

Tous les personnages qu’il dépeignit ne cédèrent jamais un pouce de terrain de leur liberté dussent-ils - et ce fut toujours le cas – faire copain copain avec le Malin.

Désormais sexagénaire avancé, alcoolique de très longue date, dandy impeccable (vêtements, vins et plats fins triés sur le volet…), Toshes écrit comme il pense. Érudition littéraire, mysticisme italo-irlandais et épicurisme primitif commandent ses mots.

Le Diable et Moi est la chronique fictionnée ( un auteur ne peut jamais vraiment être un héros de roman – basta l’autofiction ! ) d’un écrivain au fond du trou. Abandonné par l’inspiration, miné par un alcoolisme chronique, écœuré par la tournure que prend un monde qu’il fuit de plus en plus, Nick découvre à la faveur d’une bonne fortune sentimentale son goût nouveau pour la morsure et la succion orgasmique du sang de sa partenaire. Répétant son expérience, il va voir sa santé, son équilibre et son inspiration tarie remonter en flèche. Las, cette douce et subite métamorphose va l’entrainer au bord de la folie le conduisant à de troubles et terribles extrémités tout en faisant du diable son coupable compagnon de route.

Le Diable et Moi revisite une littérature du Mal (comme disait Maurice Blanchot…) où les interdits (vampirisme sexy, pornographie mutante, goûts des lames meurtrières, vins chers et capiteux) sont les dernières frontières d’un esprit libre, dégagé de toutes contraintes morales. Parcourir Manhattan en fumant et buvant du café. Diner avec le guitariste des Rolling Stones. Se plonger dans les livres anciens et invoquer les grands mystiques. Le livre est aussi sulpicien qu’il est rock’n’roll ; aussi corrompu qu’il est angélique. Il évoque autant Trouble Every Day que Leaving Las Vegas ; le blues du Delta qu’Arvo Pärt ; Don DeLillo que René Char.

Nick Toshes a toute sa vie bravé les dangers qu’une génération a su réévaluer et qui s’éteindra avec lui et ses frères d’armes (de Keith Richards à Patti Smith de Nick Kent à Jean-Jacques Schuhl ou de Martin Scorsese à Larry Clark). Ses expériences sexuelles, ses comptes rendus des réunions aux A.A, ses emplettes de dandy averti, ses échappées poétiques ou ses péripéties médicales sont autant de moments de bravoure à savourer comme des moments privilégiés, rares, et qui nous sont comptés dans la littérature actuelle où l’inculture, le panurgisme et l’histrionisme gouvernent.

Nick Toshes livre ici son ouvrage littérairement le plus abouti et narrativement le plus décousu. Les amateurs choisiront !

Prenant à témoin aussi bien Saint Augustin qu’Hubert Selby Jr., Toshes cauchemarde avec un talent qui fait froid dans le dos.
Cedric BRU

Le Diable et Moi. Albin Michel