Seymour2.jpg Un choc.

C’est le seul mot authentique qui vient à la lecture de Dans son Ombre. Oublions les thrillers fadasses aux ficelles usées jusqu’à la corde. Passons sur les polars se caricaturant les uns les autres. Gerald Seymour offre ici le roman policier que Don DeLillo aurait pu écrire.

En permanence dans une sorte d’outre monde au temps suspendu et à l’air vicié, on suit la folie du pouvoir d’Albert William Packer dit Mister, gros poisson de la pègre londonienne, parti de très bas et monté très haut grâce à une volonté et une soif de puissance hypertrophiées, et la traque obsessionnelle de celui-ci par Joey Cann, agent des Douanes atypique et christique, prenant sa mission comme un sacerdoce sacrificiel, qui s’est juré après que Mister ait été remis en liberté de le faire replonger à jamais.

Le théâtre des opérations, comme souvent dans les grandes tragédies, se déroule en terrain neutre : la Bosnie ravagée d’après la guerre où le principal lieutenant et ami de Mister a trouvé la mort dans des conditions inexpliquées après avoir monté une opération pharaonique de trafic d’armes. Mister, aveuglé par sa baraka, veut savoir qui a tué son séide et reprendre l’opération là où ce dernier l’avait interrompue.

Sur place, dans le froid, la boue et les explosions de mines antipersonnelles abandonnées par les belligérants, règne la mafia locale – celle qui a gagné la guerre bien sûr - faisant mine de vouloir travailler avec Mister. Sur les lieux aussi Joey Cann et Maggie Bolton spécialiste en écoutes et espionnage high tech collant aux basques de Mister qui s’est pour l’occasion exceptionnellement déplacé plus loin que Manchester avec avocat, expert en armes et chauffeur chevronné.

Le décor est planté, les acteurs pressés d’en découdre. Sauf qu’ici tout est attente. Mister, habité par sa foi en lui-même, patiente, ses hommes moins. Ses éventuels partenaires n’attendent que de pouvoir lui faire ravaler son arrogance et les agents des Douanes filent, pistent, suivent Mister jusqu’à le narguer en face à face... Du jamais vu !

Le style est splendide, les personnages nimbés d’une magie du mal et de l’échec sans égal. La lecture addictive et stimulante. Jusqu’au bout, ce loser de Joey, devenu incontrôlable tant sa mission s’est transformée en quête sacrée à priori inatteignable, paraît titubant et inoffensif face au grand voyou. Jusqu’au bout, Mister semble avoir toutes les cartes en main pour devenir le roi du trafic d’armes très lourdes. Jusqu’au bout, la mafia locale semble pouvoir écraser de son pouce tous ces gêneurs occidentaux. Oui jusqu’au bout...
Mais le Grand Livre a toujours su déjouer les pronostics.
Cédric BRU

Dans son Ombre de Gerald Seymour. Sonatine Editions