C’est chez son éditeur Albin Michel que nous retrouvons Diane Ducret, objet de toutes les attentions de la République des Lettres depuis ses fameux Femmes de Dictateurs 1 & 2. La jeune femme fait beaucoup plus jeune que sur les photos qui tentent d’en faire une femme fatale. Aimable, bien élevée, elle a l’air de se réjouir de parler une nouvelle fois de son livre, La Chair Interdite, alors qu’elle est en pleine promo. Elle nous confie qu’elle a apprécié notre chronique. Nous sommes donc en terrain bienveillant. Comme les reporters Lhomme et Daret avec Jean-Pierre Jouyet, nous sortons notre téléphone dictaphone. Gageons que Diane n’en fera pas toute une histoire où plutôt si, celle de la chair féminine. Voix.

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Les Obsédés Textuels : Bonjour et merci de nous accorder cette interview. Je voudrais revenir sur le début de votre carrière. Votre itinéraire intellectuel, de type classique, est celui d’une étudiante en histoire de la philosophie et, excusez l’expression, vous sortez de nulle part et connaissais subitement la gloire avec Femmes de Dictateurs. J’y ai vu quatre raisons :

  • le sujet qui mêlait l’histoire et les secrets d’alcôve formant un cocktail très attractif.
  • le traitement qui gardait une certaine légèreté en évitant l’indigestion du texte trop spécialisé.
  • votre physique qui a séduit, intrigué et provoqué l’intérêt.
  • votre comportement médiatique fait de sérieux, de douceur et de fermeté sans agressivité féministe.

Diane Ducret : D’abord, ce n’est pas entièrement vrai que j’ai le parcours d’une étudiante classique (s’installe un quiproquo – qui nous apprendra beaucoup de choses - car nous voulions dire « matière classique » NDA). J’en ai effectivement les diplômes mais ce n’est pas exactement ce qui c’est passé. J’ai d’abord passé mon BAC en candidat libre. Ensuite, je n’ai pas pu assister au cours ni à la Sorbonne ni à Normale Sup à cause d’une incapacité physique qui m’en empêchait. Donc, un parcours atypique. La philosophie a été pour moi un choix de vie et une nécessité existentielle. Donc, rien de classique dans mon itinéraire. Il n’y a pas de reproduction des élites. Personne n’a son BAC dans ma famille. Je suis rentré à Normale non pas avec le concours mais sur critère d’excellence grâce à mes bonnes notes à la Sorbonne et ensuite j’ai refusé de passer l’agrégation. J’ai commencé à travailler pour la rédaction de films de l’émission Des Racine et des Ailes et c’est par ce biais là que j’ai découvert mon sujet Femmes de Dictateurs. Je l’ai gardé en moi quelques années et quand il s’est agit de le faire publier, j’ai été refusé par toutes les maisons d’édition de Paris. En tout cas les principales, jusqu’à aller chez Perrin qui ne m’ont pas laissé ressortir du bureau. Ils m’ont signé tout de suite... Ensuite, il a marché grâce aux révolutions arabes et le fait qu’il y avait quelqu’un qui pouvait en parler sans considérations géopolitiques faites par une élite qui qui n’avait rien prévu. Ensuite, prendre un angle plus humain, plus féminin pour comprendre la psychologie de ces hommes. Voilà, ça a intéressé. Maintenant les autres raisons que vous évoquez ce n’est pas à moi d’y répondre...

ducret.jpg LOT : (explication du quiproquo et remerciements pour ces infos très intimes) Vous dites très bien dans la préface que le déclencheur de La Chair Interdite est la célèbre phrase de Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient » mais vous rajoutez dans une interview pour votre éditeur que c’est le phénomène d’excision en Europe qui vous a poussé dans cette voie.

DD : Oui. Tout d’abord, la phrase de Simone de Beauvoir a permis que ce livre soit un essai. Mais le vrai déclencheur c’est deux choses : la méconnaissance du corps féminin chez nous, en Europe. Il faut savoir au 19e siècle en France, on excisait des femmes dites nymphomanes, hystérique, voluptueuses patentées et que l’excision était une réponse à ces désordres, et la deuxième raison ce sont les tondus du pubis, femmes infidèles, qui souffrirent sous la dictature franquiste ou par les nazis. C’était le premier geste de soumission et cela depuis la Grèce antique, pour réduire la femme et son organe parce qu’il a fauté et pris du plaisir.

LOT : A la lecture de La Chair Interdite, on peut mesurer le colossal travail de documentation...

DD : Ah, ça me fait plaisir ! Oui, il y a un très gros travail auquel j’associe deux étudiantes qui m’ont aidé à lire des centaines de pages parmi des dizaines de livres de 400 pages jusqu’au 12e siècle pour une phrase où à la recherche d’un mot clé.

LOT : c’est de plus en plus rare les bibliographies de cette importance. Certains essais n’en comportent même pas.

DD : c’est un scandale et ces essais ne sont pas recevables...

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LOT : vous balayez large l’histoire du corps féminin sans privilégier un thème érotique en particulier.

DD : Ce n’était pas mon but. Je ne voulais faire un livre pas avec du sexe pour du sexe, je voulais garder l’aspect factuel des événements sans tomber dans la facilité. Mon but était de partir à grand galop dans l’histoire du corps féminin et l’inconscient masculin et de voir jusqu’à aujourd’hui ce par quoi l’on est passé. Voir aussi ces moments dans l’histoire où il y a eu une symbiose entre les hommes et les femmes, et au contraire des moments de grande violence. Ce sont ces mouvements d’oscillation qui ont fait tout l’intérêt du livre. J’ai voulu aussi montrer que le destin du corps féminin a toujours été lié aux contextes politiques. C’était essentiel dans ma démarche.

LOT : Il y a quand même des sujets que vous n’abordez pas ou peu, la pornographie par exemple...

DD : Ce n’est pas mon rôle. Moi je suis historienne et d’autres l’ont très bien traité. C’est un vrai choix...

LOT : Également, même si vous le traitez en lisière, le thème de la prostitution est quasi absent du livre

DD : C’est vrai. Je me suis posé la question. j’ai écrit un chapitre la-dessus mais je l’ai enlevé. En effet, la prostitution, c’est une histoire à part entière qui va de l’Antiquité jusqu’à nos jours, donc difficile de la situer historiquement quand mon livre est chronologique. On a une date pour la découverte du Point G par exemple alors qu’encore une fois la prostitution est de toujours. En plus, on est dans la commercialisation de la chair et n’est-on pas dès lors dans une affaire d’hommes plutôt que dans celle des femmes ? Mon sujet c’est l’organe féminin et pas l’usage qu’on en fait.

LOT : Mais la prostitution ne bat-elle pas en brèche votre défense du corps féminin ?

DD : vous savez rien ne bat en brèche rien car je n’ai pas de théorie, je me contente des faits en historienne, je ne suis pas féministe, je ne suis pas dans le combat, je n’ai rien contre la prostitution mais ce n’est pas le rôle du livre d’en parler.

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LOT : Je voudrais vous lire l’extrait d’un livre qui pourrait constituer l’antithèse de La Chair Interdite et qui peut paraître assez subversif : « Ma chatte, je peux pas empêcher les connards d’y entrer et je n’y ai rien laissé de précieux » Virginie Despentes dans Baise-Moi. Quel est votre avis ?

DD : C’est intéressant. Vous avez raison, c’est un très bon choix d’antithèse de ce que je suis. C’est très bien trouvé. Mais ça me pose un problème, car pour moi, la jouissance c’est précieux, le lieu de l’amour c’est précieux. Et précieux ne veut pas dire sacré. On en fait ce qu’on veut et on y fait entrer ce qu’on veut sauf que pour moi ce choix là est précieux. Virginie Despentes fait le choix de la chair sans l’interdit, la chair sans l’intimité. Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette phrase car l’autre est forcément un connard et on est forcément violé. Quant à la subversion, je ne la perçois pas du tout. Je n’y vois que de la souffrance. Vous allez dans les cabinets de juges et c’est à 80 % ce genre de propos qu’on entend. Où est la subversion ? C’est absolument classique, c’est un phénomène de protection très basique. Ce qui est subversif c’est de se reconstruire après un viol. Penser que l’autre n’est pas un connard et que soi-même est précieux. C’est peut-être ringard mais je ne suis pas quelqu’un de in...

LOT : Nous allons conclure avec vos projets après ce nouveau succès...

DD : J’en sais rien tout simplement parce que je fais les choses réellement, ça prend du temps. Cette promo actuelle, je m’y consacre pleinement. Le livre est encore en moi. Je découvre grâce aux journalistes qui m’interrogent des choses que je n’avais pas vues. Je m’interroge. Je n’abandonne pas facilement un sujet qui m’a pris deux ans de ma vie. Alors, à part ça je travaille sur un retour du puritanisme dans la politique américaine avec l’impulsion des républicains qui font régresser la condition de la femme et les aides auxquelles elles peuvent avoir accès. J’ai pas mal d’idées mais je ne sais pas laquelle va s’incarner en moi...

Propos recueillis par Cédric BRU

La Chair Interdite. Albin Michel