allix.jpg L'Homme qui Croyait Peindre des Paysages de Jean-Pierre Allix. Albin Michel
Les écrits sur l’art constituent une sorte d’aristocratie littéraire. Au XXe siècle, entre autres, les plus grands s’en sont mêlés. De Malraux à Sollers, de Bataille à Genet en passant par Artaud et Milan Kundera, les écrivains trouvent dans l’interprétation de l’art une façon de tendre une passerelle entre art et littérature voire d’annuler l’objet même de chacune de ces deux disciplines. Jean Pierre Allix dont certaines toiles rappellent François Rouan ou Pierre Aléchinsky tenta au crépuscule de sa vie de donner sa vision de peintre du travail de l’artiste. Faisant davantage confiance aux mots du peintre, tels Giacometti, Kandinsky ou Van Gogh qu’à ceux des philosophes, il interroge par le biais du concept de paysage (abstrait, figuratif, réel, en devenir… ?) l’archéologie même de l’œuvre picturale. Ce grand voyageur reste – comme tout vrai artiste – habité par le doute sur la nature et la réalité du paysage. Concept mental bien avant que transposition d’une nature insaisissable : "Tu croyais peindre un paysage et tu as peut-être réussi à peindre un tableau". Allix dans ce court mais fulgurant essai revient en les nourrissant d’expériences uniques sur les grandes questions que posent la peinture. Ne fait-elle autre chose ? Jean-Pierre Allix aborde aussi à la suite de Derrida la vérité en peinture. Il n’y répond bien sûr pas, proposant davantage qu’une théorie un chemin jalonné des mystères de la création et débouchant sur l’objet peinture, imitateur ou imité. "Rien que des questions sans réponses". A noter la belle préface de Stéphane, son fils, écrivain et reporter qui éclaire sur le parcours et la profonde humanité de son bel artiste de père.

BretonJD.jpg Lettres à Jacques Doucet de André Breton. Gallimard
Quand le 27 décembre 1920, André Breton adresse à Jacques Doucet la première lettre d’une longue série courant jusqu’en 1926, il forme avec Philippe Soupault, Louis Aragon et Jacques Vaché (prématurément disparu) un contingent de jeune turcs des lettres françaises "underground". Rejoints vite par Picabia et Eluard, ces génies en herbe vont au travers de la revue Littérature et d’évènements tonitruants créer le mouvement surréaliste qui reste – il faut bien le dire – le dernier grand bouleversement d’envergure survenu dans la littérature française (tant pis pour le Nouveau Roman, les Hussards et autre autofiction…) Ces jeunes prodiges allaient devenir à la langue française ce que le punk fut au rock ! Alors comment un jeune homme révolté, peu sociable, de constitution fragile et à la susceptibilité légendaire devint une sorte de conseiller littéraire et de factotum intellectuel d’un couturier parisien nettement plus agé, produit d’un art dépassé ? L’argent bien sûr ! Mais pas que. Loin s’en faut. Car Doucet, collectionneur compulsif et ouvert, en confiant, après les premiers conseils d’André Suarès dans les années dix, la charge de secrétaire-bibliothécaire à André Breton renoue avec le principe du mécénat dont Breton et très vite Aragon vont profiter largement. Enrichir et façonner une collection de textes, acquérir des tableaux et tenir informer régulièrement Doucet de la modernité sera la tâche du père du surréalisme. S’en suivront une suite de lettres passionnantes quoique répétitives (on suit des dossiers qui tardent parfois à se concrétiser…) car elles nous renseignent autant sur la vie intellectuelle de l’époque que sur le tempérament de Breton. Obséquieux, parfois mielleux, l’auteur de Nadja laisse échapper parfois son impatience et une certaine hauteur vis-à-vis de son maître. Il tire sur la laisse mais pas trop au risque de la rompre. Il n’aura pas conservé les réponses et demandes de Doucet. Nulle lettre du commanditaire. Voilà qui en dit beaucoup même si ce dernier laissait le talent oratoire et épistolaire aux jeunes artistes qu’il contribua largement à faire connaître.

PSmith.jpg M Train de Patti Smith. Gallimard
Depuis Just Kids vendu rien qu’en France à plus de 250 000 exemplaires, Patti Smith est devenue une écrivaine reconnue. M Train sans en être la suite creuse le sillon du souvenir et ancre définitivement l’artiste dans un héritage beat qui pourrait se résumer à la phrase inaugurale "Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien". Just Kids évoquait le passé de Patti et de son ami, le photographe Robert Mapplethorpe jeunes "wannabe" dans le New York hype des années 60/70. M Train est un livre plus serein, davantage contemplatif et qui révèle la nature profondément littéraire de la chanteuse de Horses. Tel Nick Toshes, cette invétérée buveuse de café hante ses petits bars de prédilection stylo et carnet à la main. Elle rend ainsi, hommage aux écrivains qui constituent son panthéon (Camus, Mishima, Burroughs, Murakami…). Jamais sans un livre, cette autodidacte inspirée parcourt le monde au gré de ses concerts et conférences et s’immerge dans le souvenir des grands artistes disparus jusqu’à se rendre sur les lieux même du souvenir des disparus dans un culte quasi fétichiste (maison de Frieda Kahlo, tombe de Jean Genet…) tout en n’oubliant pas de convoquer l’âme de son défunt mari Fred "Sonic" Smith qui reste le grand amour de sa vie. L’écriture de Patti Smith s’est enrichie. La lectrice est devenue auteure selon un principe immuable que l’un ne va jamais sans l’autre. Derrière cette soif d’écriture se cache aussi une solitude presque sereine, une acceptation du temps qui passe et de l’âge à assumer. Sacrée leçon que donne cette immense artiste aux rockers jamais revenus de leur âge d’or.

guegan.jpg Tout a une Fin, Drieu de Gérard Guégan. Gallimard
Drieu La Rochelle héros de roman, ça devait bien finir par arriver ! Drieu est à la mode, on le sait. C’est le deuxième ouvrage qui lui est consacré depuis le début de l’année. Après l’excellent Les Derniers Jours de Drieu La Rochelle d’Aude Terray (cf. chronique), c’est l’atypique Gérard Guégan qui s’y colle. Nous l’écrivions dans la chronique citée plus haut, Drieu fascine à droite comme à gauche. Guégan, ancien d’une ultra gauche aujourd’hui surannée cède dans ce texte court à plusieurs fantasmes sur Drieu. En effet, dans ce qu’il appelle pudiquement une fable, il met l’auteur de Gilles en scène dans les tous derniers jours de sa vie. Et pourquoi donc puisque l’on sait déjà tout ? Pour le juger bien sûr, lui qui s’est dérobé à tout tribunal en se suicidant, laissant cette question lancinante en suspens : Drieu aurait-il été condamné pour ses écrits et ses mauvaises fréquentations ? Gérard Guégan dès lors invente dans la période qui court entre ses deux suicides l’enlèvement de l’écrivain par un commando de transfuges du PC bien décidés à l’entendre sur ses actes collaborationnistes. En petit sartrien des Mains Sales, Guégan compose une fable assez dérisoire où Drieu taraudé par un double lui parlant à l’oreille répond mollement à un interrogatoire mené par l’énigmatique et bien fade "Marat", nom de code oblige. Ce seront les traditionnelles errances et lacunes rocheliennes qui vont défiler dans son réquisitoire. Principalement issus du Journal, les informations données par Guégan et les aveux de Drieu sonnent creux et ne sont souvent que la parodie des reproches depuis toujours adressés à l’écrivain (apologie du ratage, impuissance à conclure, faiblesses à répétition…) Tout à une fin, Drieu a au moins le mérite de placer définitivement Drieu au cœur du système littéraire français. Quant à ses kidnappeurs aux mains propres, manquant désespérément d’estomac et une fois leur curiosité satisfaire, ils laisseront Drieu devant sa porte face à son destin. Comme il le souhaitait, pour dormir enfin.

bartlett.jpg Le Garçon dans l'Ombre de Neil Bartlett. Actes Sud
La magie de ce livre est dans son pouvoir de captation. Il vous attrape et ne vous lâche plus. Miracle rendu possible par une narration omnisciente particulièrement bien maitrisée. Celle qui consiste à observer les personnages tel un entomologiste avec les insectes. Neil Bartlett nous conte ainsi, sur fond de couronnement d’Elisabeth II - donc au printemps 1953, l’histoire d’un trio évoluant dans le monde de l’illusion : Mr Teddy Brooks magicien de son état est un homme pressé séducteur et arriviste, Reggie Rainbow, son assistant technique est un jeune homme courageux et consciencieux marqué par la polio qui refoule son homosexualité et se confie à sa mère disparue au gré des cimetières qu’il trouve sur sa route, et enfin Pamela Rose la nouvelle assistante de scène de Mr Brookes, pétillante et déterminée qui constitue le personnage angulaire de ce roman brillant aux airs de pièce de théâtre. En effet, ce trio de saltimbanques qui évolue dans le Brighton suranné des fifties donne à jouer une intrigue serrée où le magicien imbu de lui-même et soucieux de son succès et de sa réputation va, conformément à son habitude, jeter son dévolu sur son assistante sous les yeux tristes et résignés de Reggie. Mais, pendant les histoires sentimentales, le spectacle continue et un nouveau numéro "spécial couronnement" se prépare. Le déroulement du show va connaitre une issue bien inattendue. Remarquable, nous l’avons dit ce Garçon dans l’Ombre qui emprunte à l’univers de la magie ses ficelles et ses trucs pour faire de cette entreprise une subtile affaire de passe-passe au final digne des meilleurs numéros de music-hall