Viva3.jpg Le Mexique des années 1930 constitua une sorte d'Atlantide de la révolution prolétarienne où, quand les démocraties européennes, laissaient s'installer mollement le Mal, régnait une ferveur insurrectionnelle et une appétence émeutière exceptionnelle.

Patrick Deville, devenu enfin un auteur important et reconnu depuis Peste & Choléra, nous plonge dans cet héritage zapatiste et ce rêve guevariste en suivant particulièrement deux hommes que tout séparaient (ils ne se croisèrent que deux ou trois fois) sauf leur présence sur cette terre de feu avant les années de guerre : Léon Trotsky, proscrit arrivant de Norvège, fuyant la rancœur assassine de Staline, et Malcom Lowry, écrivain "artiste maudit", vivant sur une une courte rente de Papa pour éviter les scandales et titubant pour finir son grand œuvre Au Dessous du Volcan.

Ces deux exclus, l'un par sa vision idéologique sans failles, l'autre par la force d'une imagination géniale et mortifère ne seraient qu'anecdotes si Deville n'avait pas eu le grand talent de les situer dans ce "bouillon de culture" que fut le Mexique d'alors.

Que d'intelligences défilent dans ces pages : "Un vrai moulin" écrit justement l'auteur qui, au cours de plusieurs voyages suivra la piste de toutes ces figures et imaginera beaucoup des scènes et des situations relatées dans le roman.

Figures locales d'abord, avec comme incontournable tête de proue, le peintre muraliste Diego Rivera, ogre génial, dévoreur d'idées, de projets, de femmes dont Frida Kahlo, qui aura bien du mal à s'émanciper de ce Barbe Bleue pour qui la peinture dans la rue, les fresques aux yeux de tous étaient des actes révolutionnaires majeurs pour un artiste. Rivera et sa bande qui bientôt se déchirera. Rivera, honni par Trotsky à qui il donne raison quand il va par goût de la célébrité peindre pour ... Henry Ford ! Diego Rivera, vedette planétaire emporté en 1957 par un cancer du pénis.

Et tous ces gringos venus contempler "la beauté convulsive" des lieux selon Breton qui tiendra, au demeurant, fort mal sa place d'intellectuel quelque temps auprès de Trotsky. Breton, tyran à Paris, être laborieux au grand soleil.

Patrick Deville nous fait croiser Dos Passos, Maïakowski, Artaud dont l'air du Mexique lui rappelle agréablement les drogues dont il appelle à la libéralisation et lui fait oublier Rodez, Levy-Strauss et Traven (ou Cravan ?)

Enfin, l'égérie italienne de tous, ivres d'amour, Tina Mondotti la photographe. Et on en oublie... Pour finir sur Trotsky, qui après l' inutile mais retentissant contre procès stalinien qui le verra sortir vainqueur et la création de la IVe Internationale, sera assassiné en 1940 par un Ramon Mercader, ver qu'il nourrit depuis quelque temps dans son sein. Staline n'avait plus de rival.

Le pauvre alcoolique Lowry, remettra à Maurice Nadeau son ultime et inespéré manuscrit du Volcan en 1947 (il le préfacera et sera publié par le Club du Livre Français en 1949) - Trotsky y est cité trois fois - finissant en 1957 dans son vomi, l'alcool ayant rendu son verdict. Si, un mot sur Frida, mariée et toujours amoureuse d'un Rivera aussi volage, qui mourra dans l'éternelle douleur de son corps martyrisé en 1954.

En conclusion, saluons cette superbe rétrospective romancée dans un style dominé et alerte qui n'est pas sans rappeler, en plus dru, celui d'un Jean-Jacques Schuhl, saluons encore ce majestueux itinéraire hanté d'où s'échappent des portraits oubliés. Viva Viva !
Cédric BRU

Viva de Patrick Deville. Le Seuil