Hurley.jpgLe nouveau Graham Hurley est l’histoire d’une défaite permanente...
Certes, Joe Faraday, son héros récurrent, n’a jamais fait dans le justicier « vainqueur à chaque fois » mais ici, son pessimisme est à son comble dès lors qu’il contemple ce qu’est devenu à Porthmouth – mais sa réflexion est universelle – la délinquance où plutôt son échelon supérieur : la criminalité.
Depuis longtemps, la peur a changé de camp et Joe sait que la racaille aura toujours une longueur d’avance.

Quand cet épais polar commence, un malfrat sans pitié vient de se faire assassiné et mutilé. Très vite, le service des Crimes Graves conclu à une vengeance. Celle d’une maman dont le sombre voyou avait tué le fils.

Un châtiment qu’elle justifie ainsi : « Vous vous êtes égaré, monsieur Faraday. Ma génération faisait confiance aux gens comme vous. On était persuadés que vous étiez des redresseurs de torts. On croyait en la justice. Mais c’est fini. Complètement fini. Aujourd’hui, nous sommes à la merci de Kyle Munday et de ses semblables »

Terrible constat d’échec, vérifiable à l’échelle occidentale, que Faraday ressent désormais au plus profond de sa chair et, lorsque aura lieu, quelque temps plus tard, une violente réaction à une rixe, laissant trois voyous au tapis, Hurley écrit « Faraday avait conscience d’être satisfait. Pas parce que cette scène de violence était terminée, mais parce que des gens, enfin s’était défendus. Une semaine plus tôt Jeannette Morrisey avait tué Kyle Munday. Et maintenant ça. »

Polar, à bien y regarder, terriblement politique qui semble encourager l’auto défense et la justice faite par soi-même. Oui et non. Tous les grands du policier procédural britannique (Denise Mina, John Harvey...) ne font que s’inspirer des malheurs du monde moderne et des douleurs des hommes et des femmes qui le peuplent.

L’habileté de Hurley, et qui fait de ce nouvel opus une grande réussite, c’est qu’il glisse avec virtuosité d’une affaire de flics banale à un gros dossier où est impliqué, de par sa condition d’homme de confiance de Bazza McKenzie, le parrain violent et truculent de Porthmouth, Paul Winter, ancien flic mais resté ami de Joe Faraday.

Esme, la fille de McKenzie, avocate, mariée et mère de trois enfants s’est amourachée d’un flic. Bazza est fou de rage et Paul s’inquiète des conséquences. D’autant qu’Esme a pris des dispositions immobilières en Espagne sans l’aval de son bouillant paternel et en association avec un trafiquant de drogue.

Paul Winter va devoir faire le ménage dans cet imbroglio mafieux sans faire l’économie de renseignements et de l’amitié de Faraday.

Remarquable parallèle entre ces deux hommes faits du même bois mais à l’écorce différente.

Winter, retors et opportuniste a compris depuis longtemps que tout était de la politique, de la concession voire de la compromission si on sait comment contrôler l’incendie – théorie trotskiste de l’entrisme – version Winter.

Faraday, idéaliste et mélancolique pousse le sacrifice jusqu’à la complaisance mais ne franchira jamais la ligne jaune. Aussi, par habitude, impuissance, emprisonnement dans un système et une administration rigides et « dont le pardon ne fait pas partie de sa mission ».

Les deux sont lucides mais leur attitude divergent tout en pensant l’un comme l’autre « qu’ils regardaient une société se déchirer. Pour une raison insondable, les miracles de l’après guerre n’avaient pas produit les effets escomptés. les progrès n’avaient pas réussi à rendre les gens plus heureux. On se plaignait plus. On s’inquiétait plus. Et on commençait à se demander quand éclaterait cette bulle brillante et indispensable qu’était la vie moderne»

On est loin des Experts et autres séries modernistes, mais Faraday comme Winter savent une chose qui sonne comme un ultime rappel dans un territoire dévasté : seul compte l’humain !
Cédric BRU

Le Paradis n'est pas pour Nous. Le Masque