Fenicia2.jpgIl y a bientôt six ans, nous interviewions Pierre Brunet à l’occasion de JAB, son second roman qui nous avait emballé – comme auparavant Barnum – et, quand nous conclûmes l’entretien, nous lui demandâmes, comme il est de coutume, ses projets à venir. Il nous répondu ainsi : “Je travaille sur deux idées de roman. L’un sur le Rwanda et l’autre sur ma mère qui connut une vie et un destin incroyables"

Celui qui ne croit qu’en "la violence du monde" fit le bon choix. Fenicia est un roman d’une fébrilité unique doublé d’un regard électrique sur les dégâts que peut provoquer la nature humaine.

Dans ce splendide texte, Pierre Brunet raconte l’histoire de sa mère Ana qui est morte quand il avait trois ans à peine (Fenicia est un surnom qui lui fut donné en hommage aux Phéniciens) et dont le destin, la personnalité, la puissance de vie comme la force de mort furent uniques.

Pierre Brunet aime Hemingway. Il vient de lui payer la plus belles des dettes.

Sous fond de fin de guerre d’Espagne et de la sombre Retirada des masses républicaines traitées par l’auteur avec une explosivité digne des meilleurs romans historiques modernes, on découvre Ana, abandonnée dans le maelström de cette guerre terrible et trop méconnue, adoptée par un couple d’irréductibles anarchistes, Conchita et Mateo.

C’est avec ces parents de substitution qu’elle connaîtra la fuite la peur au ventre, l’arrivée peu accueillante en France, dans les conditions de vie infâmes du camp d’Argelès sur Mer que les harkis partageront vingt cinq ans plus tard.

Ana est jeune, et c’est bien connu que la jeunesse supporte tout. Douée, travailleuse, fière et déjà demi folle, elle apprend comme d’autres respirent, devient professeur, fait le bonheur de ses parents en gardant les idées qui l’ont fait fuir l’Espagne.

Mais le Diable est en elle, Ana ne s’aimera jamais et réclamera que les autres l’aime deux fois plus. Logique infernale. C’est là où la fresque historique devient une biographie malade et où l’auteur fait preuve d’une maestria confondante.

Le livre commence dans l’anonyme, joue de la perspective historique, nous passionne par sa folie latine et nous fait le coup de blues de la pequina abandonnée et malheureuse...

Et, page 222, Pierre apparaît et tout bascule...

Cette femme hystérique, mythomane, amoureuse, militante, agrégée à la ramasse, c’est la maman de l’auteur. La même qui, sevrée d’amour impossible à combler, pourrira la vie de son papa et nuira à l’équilibre de son demi frère.

Pierre Brunet qui a dut sûrement souffrir d’écrire ce qui s’apparente au chemin de croix du final de la semaine sainte à Grenade reste pourtant de marbre. Pas de sensiblerie. Du regret peut-être. Du respect sûrement. Pour peindre cette exceptionnelle égérie ensorcelée, muse en déroute qui emprunte ou vole tout l’argent qui lui est du ! Qui s’abrutit de barbituriques comme Marilyn, sa sœur en enfer, finissant comme elle pratiquement au même age.

Quelle force littéraire et humaine faut-il pour écrire un tel roman ? Seuls, les orphelins – éternels naufragés – ont la réponse.

Pour nous, Fenicia est le roman de ce début 2014 et Pierre Brunet vient d’atteindre un niveau que beaucoup d’écrivains auront du mal à rejoindre.
Cédric BRU

Fenicia. Calmann-Lévy