Hanif.jpgNous observons que dans l’engouement qui eu lieu dans les années 90/2000 pour les auteurs britanniques tels que Jonathan Coe, Ian McEwan, Irvine Welsh ou Martin Amis qui, pourtant, n’avaient pas le même age – né entre 1949 et 1961 – ni le même style, ni le même talent ou les même obsessions, rares sont les critiques qui y accolèrent Hanif Kureishi,

Pour l'étrange raison qu’il appartenait déjà à une vague « école d’auteurs anglais d’origine étrangère » !?

C’est peut-être vrai pour Salman Rushdie ou Anita Desai, mais, une fois encore, pas pour Kureishi né dans le très british Kent.

Bref, Kureishi a longtemps été mis de côté parce que sa mère était pakistanaise, qu’il avait gagné beaucoup d’argent avec l’adaptation de son roman My Beautiful Laundrette par Stephen Frears et qu’il était aussi à l’aise pour parler d’immigration que de rock’n’roll (c’est un grand collectionneur de guitares...)

Incontestablement, même s’il reste à nos yeux le plus grand narrateur du monde, Kureishi s’est embourgeoisé. Le Dernier Mot qui reste un délice de lecture a recours à une intrigue et un thème central un peu courus.

Même Don DeLillo, qui lui est le plus grand auteur du monde s’est approché dans sa courte pièce Coeur Saignant d’Amour de cette idée du vieux maître entouré des siens qui refont sa vie à leur sauce.

Dans Le Dernier Mot, on n'en est pas loin. Mamoom Azam, sacré grand écrivain, d’origine indienne, sans être complétement mourant est plutôt finissant et ses ventes auraient, aux yeux de Rob son éditeur, besoin d’un bon coup de fouet. Quoi de mieux qu’une biographie dans ses cas là ?

Imparable moteur de ventes et source d’éventuels scandales ou polémiques. Azam, après une vie personnelle agitée, vit à la campagne, non loin de Londres avec Liana, sa dernière femme, quinquagénaire italienne qui veille jalousement sur lui et ses intérêts. L'un comme l’autre sans être opposés au projet ont la ferme intention de la cadrer.

L’écrivain débutant qu’on a choisi pour ce rôle, désigné, élu dira-t-on se nomme Harry Johnson et va, tel l’ange de Théorème, tout bouleverser sur son passage. Nul ne rentre dans la vie d’un écrivain encore valide sans risquer la collusion atomique avec son présent, son passé et surtout son avenir...

Voilà pourquoi nous parlions d’embourgeoisement... Hanif Kureishi a écrit ce qui pourrait donner une magistrale adaptation théâtrale.

Regardons y de plus près : l’anonyme (Hardy Johnson) qui rencontre le vieux maître (Mamoom Azam) et qui doit (veut, car le vieil écrivain et sa femme sont contre une secousse du cocotier d’où tomberont maîtresses, perversités, familles non reconnues et pour finir aventures avec la fiancée du biographe) Feydeau chez Naipaul !

Oui, Azam pourrait être V.S Naipaul, et Hanif y a sûrement pensé en y rajoutant du Salman pour dérouter les plumitifs.

Dès lors, un splendide duel intellectuel et physique va avoir lieu entre l’aîné retors, menteur et opportuniste (un écrivain confirmé quoi...) et le cadet ambitieux, sur de lui et maladroit (un apprenti, comme il se doit...)

Cet affrontement sera rythmé par les femmes qui entourent les deux hommes, les présentes et les absentes, les visibles et les cachées. Bien sûr leurs intérêts divergent et le souvenir qu’elles laisseront dans le livre d’Harry les préoccupent particulièrement. C’est là où Kureishi est formidable de punch. Ces portraits de femmes sont saisissants, tantôt hystériques, philosophes, lionnes endormies et tigresses aux abois jusqu’aux biches faussement effarouchées. Formidable galerie de caractères dont on sent que l’auteur a pris un savant plaisir à mettre en place.

Bien sûr, c’est aussi un livre sur la création littéraire, sur l’impact que l’amour et le hasard ont sur le destin littéraire... mais, tout compte fait, pas tant que ça, le minimum syndical ! Et tant mieux... Le Dernier Mot est une comédie jubilatoire et intemporelle qui signe définitivement la mort de la jeunesse d’écrivain d’Hanif Kureishi.
Cédric BRU