Eudeline_1_.jpgMême si notre homme nous précède de trois ans et demi sur l’agenda du Collège Stanislas, nous sommes des enfants des fifties, avons humé le même air montparnassien, vu sa gare se construire, fantasmé sur les nymphettes du Lycée Montaigne.
Nous nous sommes souvent croisés sans jamais bien nous connaître et avons surtout découvert la vie dans les années soixante.

Celle-ci avait un nom : le rock’n’roll.

Patrick Eudeline règle pacifiquement des comptes avec la vie depuis cette époque, honnie par lui, d’une adolescence myope, parentalement incomprise et dont rêves et fantasmes ne collaient pas avec l’avenir qu’on lui avait dessiné. Sans arme ni violence. Avec le seul pouvoir des mots et des nouveaux symboles.

De fait, la nouvelle culture (contre-culture...) qui débarquait de Londres ou de Greenwich Village avait tout pour le séduire, lui donner des yeux en les cachant définitivement et lui faire rejoindre les tristes héros romantiques d’une littérature qu’il dévorait déjà.

En s’opposant à l’autorité parentale, scolaire et culturelle de ces années pré soixante-huitardes, maussades mais non sans quelques parfums d’interdit, Patrick allait à la suite - mais jamais à la traîne - de certains grands rock critics anglo-saxons ou français (Lester Bangs, Nick Cohn, Yves Adrien, Philippe Paringaux...) inventer une littérature protéiforme et polymorphe qui, à la relecture de ses articles, privilégia toujours la douleur à la joie, l’analyse aux faits, le messianisme à l’incantation.

Patrick pris tôt la plume et, comme son "vrai faux ami" Philippe Manœuvre, c’est le récemment disparu Lou Reed qui l’inspira. A dix huit ans écrire sur une créature aussi "chargée" et méphitique que le leader du Velvet laisse des traces qu’aucun traitements de choc, fix à haute dose et amours blessées ne peuvent effacer.

Il devint vite un des rock critics vedette du mensuel Best où son style unique fit des merveilles entre Hervé Picard, Sacha Reins et Christian Lebrun. Il écrivit sur tout ce qui l’obsédait, du Velvet à B.O.C, des vestes cintrées aux guitares rares n’ayant pas peur de jouer "les gars du drugstore" dans une écurie de baba cool.

Dans Je Reprends la Route Demain, compilation d’articles publiés dans Best et Rock & Folk entre 1973 et 2013, Eudeline confesse que Nick Kent et Yves Adrien furent les seules personnes à l’avoir jamais intimidé. Et, c’est vrai qu’il plaça toujours Adrien, "l’ermite de Vernon", l’auteur du séminal Je chante le rock électrique au dessus de bien des âmes. Pourtant, à notre avis, Patrick ne finira jamais par nous les briser menues avec des inepties à la Orphan et autres religiosités kitsch !

En fait, Je Reprends la Route Demain, est sa deuxième compilation d’articles après Gonzo, publiée en 2001 chez Denoël où, tel un authentique rescapé, il nous avait écrit en guise de dédicace « Bon, ben, garçon, never mind O.D hein ! comme on disait. » En effet, ressentait-il le besoin de mettre à plat ces textes doloristes et précis qui hésitaient encore entre Pacadis et Nick Toshes ?

Car, il faut bien le dire, on faillit perdre le garçon au mitan des eighties quand, aspiré par la drogue, il n’était plus que l’ombre de lui même. Combien de fois nous le vîmes dans le métro parisien, le teint crayeux et les yeux rivés à d'encombrantes partitions qu’il tentait de comprendre (on sut plus tard que c’était du Varese, John Cage, dodécaphonisme et Cie, ses jardins secrets...)

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Et puis, comme il le raconte, Philippe Manœuvre, grand opportuniste mais éleveur de champions sans égal, lui fit signe pour venir chez le concurrent Rock & Folk raconter le punk et ce fut le superbe Je suis une légende. Il tenait là son Je chante le rock électrique.

Dès lors, chaque mois, il revint difficilement, - nous entendons encore Manœuvre nous confier en 2000, "Je mets autant de temps à récupérer l’article d'Eudeline que l’ensemble des articles du journal" - mais sûrement mettre sa patte de velours milleraies dans les colonnes du mensuel rock, y apposant même son label La Vie en Rock où il philosophe désormais sur autant de totems et de tabous.

C’est donc reparti depuis quinze ans. Ajoutées au vingt cinq premières, on arrive bien à quarante années d’écriture maniaque sur un sujet qui n’intéresse plus personne avec des références empruntées à un monde englouti.

Patrick Eudeline, c’est aussi ça : le survivant d’un continent perdu (éternel fumeur et mod démodé...) qui, tel Brando, tentant de capter à pas d’heure un radio amateur comme on cherche un frère d’armes, s’échine à sauver de l’oubli les ruines de son adolescence psychédélique. Pour si peu. « Juste de quoi payer ses clopes, sa dope et le reste... » écrit-il, désabusé ricanant.

Évoquant les frères d’armes, nous revient les nombreux portraits qu'il brosse. Eudeline, au fil de tous ses textes convoquent les musiciens disparus, copains fracassés par la maladie ou la pompe, auteurs et artistes instigateurs de ses névroses. Cette nostalgie, mélancolie endémique, le porte à rester pour nous tous l’incarnation des chanteurs oubliés (P.J Proby, Marty Wild, Scott Walker pour les plus connus...) boots en daim, vestes Renoma et guitares vintage en partage.

On finira par ce qui aurait du être le début, son goût sans faille, musqué, irrésistible et critique pour la musique comme media libertaire. Dans le livre, il évoque la mauvaise idée de Lester Bangs d’imiter ses copains rock stars et de faire des disques. Patrick Eudeline, plus malin ou mieux servi par l’histoire, s’embarqua au moment du punk dans l’aventure Asphalt Jungle et réussit en en faire un groupe culte alors qu’il n’y avait pas lieu de sortir le clairon.

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Mais toujours cette passion, cette envie d’hommage, de décalque... Il suffit de nous rappeler le jeune homme en Perfecto blanc qu’il était au premier des deux concerts des Pistols au Chalet du Lac en 1976, scrutant Johnny Rotten pour être bien sûr qu’aucun (des)accord d'Anarchy in the UK ne lui échappe, ni que nul détail vestimentaire du "Pourri" ne déserte sa mémoire.

Nous vous laisserons comprendre le titre énigmatique de ce superbe recueil et – si ce n’est pas encore le cas – découvrir cet auteur exigeant (son premier roman Ce Siècle Aura ta Peau et son dernier Vénéneuse valent bien des Despentes), fragmentaire et passionnant (cf. Interview).
C’est bien simple, de tous ces articles, nous n’avons pu retenir aucune erreur prédictive ni quelque faute de goût.
Cédric BRU

*Le Survivant était le titre français de la première version cinématographique de Je Suis une Légende de Richard Matheson

Je Reprends la Route Demain de Patrick Eudeline. Le Mot et le Reste