Nunn.jpg Chance de Kem Nunn. Sonatine
Kem Nunn s’est fait une réputation de cuir à cuir dans les années quatre-vingt-dix et deux milles avec sa trilogie sur le monde du surf dont le fameux La Reine de Pomona. Exceptionnel narrateur, il revient ici avec Chance du nom de son anti-héros éponyme. Chance est un roman au commentaire difficile car il contourne les codes du livre policier en s’inscrivant dans une modernité voisine d’un Chuck Palahniuk. L’éditeur s’échine en quatrième de couverture à trouver une définition et des références à vrai dire guère crédibles. Non Chance n’est pas un thriller et non il ne repousse pas les limites du suspense ! Eldon Chance, neuropsychiatre dépressif rappellerait un peu ce cher Duane de Larry McMurtry qui promène son spleen au cœur du volcan cherchant coute que coute à évaluer les contours d’une réalité qui se fait de plus en plus complexe. En bref, en plein divorce Chance va s’amouracher d’une de ses patientes à la personnalité dissociée. Celle-ci, toxique à souhait, est sous la coupe d’un flic ripoux qui n’entend pas se faire déposséder de sa compagne désorientée. Chance dont l’esprit aussi part à vau-l’eau croisera la route de D, sorte de vieux marine vers qui l’on se tourne quand on est dans la panade. Car comment régler autrement que par la violence une histoire qui met en scène sa furieuse ex-femme, sa fille déboussolée et ce flic inquiétant lié à la mafia roumaine. Voici donc pour le décor et les personnages mais une fois que vous avez tout cela, vous n’êtes guère avancé car l’affaire est ailleurs, en creux, dans les méandres du cerveau de Chance. Prodigieusement écrit et servi par une traduction à la fidélité exemplaire, Chance lassera peut-être certains – frustrés par la faible part de thriller – mais enchantera les autres, ouverts aux trouvailles d’un auteur aguerri et malin comme un singe.

ataraxia.jpg Ataraxia de Alizé Meurisse. Léo Scheer
Archétypal texte de plasticien – autant roman qu’installation - Ataraxia d’Alizé Meurice dont c’est ici le quatrième effort, emprunte son univers autant à celui de J. G Ballard qu’à celui de David Lynch ou de Maurice G. Dantec première période. Crash, Bienvenue à Gattaca, eXistenZ, Blade Runner ou les séries Sense 8 ou Section Zéro sont ici comme convoqués pour créer une redéfinition du genre humain. Un nouveau monde ataraxique tendant au bonheur quiétiste a pris le pas – s’appuyant sur le plan NéoNatal - pour élaborer une société aseptisée mais néanmoins vigilante et fliquée. Exténuer tout sentiment, réduire à néant les jugements de valeur, mettre sur pause l’évolution ou le sens même de l’art {prendre un film, Casablanca. Michael Curtis. 1942 (symbole déjà d’une fin annoncée !) et le retourner à l’infini rappelant le déjà vu du Prisonnier dans son riant et cadenassé village ou plus récemment les personnages high toc de Westworld qui se rebellent}. Les naturels, restes d’humains old school sacrifient furieusement au culte de la violence s’intitulant Violators ou Exiters pour signer de sang et de foutre leur fin programmée dans ce monde clivé. Alizé Meurice livre ici un texte ambitieux, sinusoïdal, éblouissant autant que visionnaire. Truffé de références littéraires, musicales et scientifico-philosophiques, un peu sur-écrit (comme souvent chez Leo Scheer…) il s’en dégage comme un vent poésie apocalyptique qui ravira les amateurs de labyrinthes et autres kaléidoscopes littéraires.

Rosa.jpeg La Pièce Obscure de Isaac Rosa. Christian Bourgois
Depuis une vingtaine d’années l’Espagne fait figure de novateur en matière de narration. Autant en littérature qu’en cinéma, la création espagnole brille par son originalité et son goût pour l’étrange. La Pièce Obscure ne déroge pas à ce constat. En fin de Movida, un groupe de trentenaires, plutôt bobos, loue un local pour s’y retrouver sans réelles intention, juste celle d’être ensemble face au monde qui peu à peu s’obscurcit devant la progression d’une crise économique et sociale qui balaiera l’Espagne. Cette obscurité, ils vont la représenter – au début comme une comédie – en aveuglant totalement une des pièces de leur local. Chacun d’eux s’y rend, fiévreux, tel une âme inquiète comme pour franchir une frontière interdite, briser des tabous, infléchir les règles…Dès lors, la pièce obscure deviendra un lieu de détournement des sens où chacun viendra connaître une forme de liberté primitive, de sexualité codée et d’isolement réparateur. Car dehors, d’années en années, la situation politique s’aggrave, le chômage touche de plus en plus de gens – y compris ceux du groupe. Beaucoup passeront dans l’activisme, rejoindront les Indignados mais garderont un lien avec la pièce obscure qui, détournée de son sens premier qui était de créer une sexualité libertaire, va devenir le symbole de leur révolte et le témoin de leur fragilité. Dans ce roman particulièrement original, parfois difficile d’accès, se dégage une atmosphère pesante, singulièrement excitante. Isaac Rosa livre ici une remarquable parabole sur le visible et l’invisible, le rêve et la réalité, le bonheur et le malheur. Rarement texte n’aura révélé les blessures contemporaines avec autant de force, de lucidité et de talent.


Sangars.jpg Les Verticaux de Romaric Sangars. Léo Scheer
Ah, le syndrome du premier roman ! Tout écrivain a connu cette irrésistible tentation de mettre dans ces pages inaugurales l’essentiel de sa pensée, le condensé de sa vision littéraire, le déroulé d’une fiction (ou d’une autofiction) cent fois remâchées. Romaric Sangars (pseudo ?) est à ce point de vue des plus emblématiques. Ses Verticaux recèlent tous les défauts et les qualités d’un texte censé porter votre conception de l’écriture, de la narration et dans le cas de Sangars la langue. Trop de style tue le style. Drieu écrivait à ce propos dans la préface de Gilles : "cette zone de contorsions ou de complaisances que forme pour tout écrivain français le drame du style" Sangars manie certes la langue avec brio, se rendant maitre d’une syntaxe sophistiquée, depuis longtemps inusitée par ses pairs en mal de compétence grammaticale. Mais, entre quelques fulgurances authentiquement superbes se tisse un réseau stylistique opaque et trop souvent abscons. De fait, cet hermétisme esthétique nous renvoie à l’intrigue – aux accents surréalistes – mettant en scène plusieurs jeunes trentenaires parisiens essentiellement concernés par l’Art, l’honneur de la création et l’acte gratuit. Vincent, chroniqueur littéraire et ses acolytes aux pedigrees encore plus vagues mais bourrés d’un talent électrique et d’une audace communicative (Emmanuel Stark, sorte de Breton avec des couilles et Lia Silowsky ressemblant à une Kathy Acker indécise) vont s’attaquer à la manière d’un groupe dadaïste déprimé aux symboles du capitalisme urbain en mettant sur pied de ci de là des opérations commando dont le pathétique assumé renvoie encore à la littérature quand elle est aussi belle que gratuite invitant les auteurs à y conformer leurs propres vies (Mishima, Artaud, Vaché…) Les Verticaux est un roman précieux. Dans toute l’acceptation du terme.

Torchio.jpg Sur l'Ile, une Prison de Maurizio Torchio. Denoël
De François Villon à Jean Genet en passant par Edward Bunker, la littérature de prison circonscrit une chronique de l’inhumanité. Sur l’Ile, une Prison ne déroge pas à la règle jusqu’à mettre à jour une véritable grammaire carcérale contemporaine. Contrairement à ce qu’indique la 4e de couverture, il n’y a guère de rapport avec le film Un Prophète qui participait d’une intrigue complexe. Ici, seul le désagrègement des valeurs humaines trouve sa place. Maurizio Torchio – italien oblige – lorgne davantage du côté de Gomorra avec son regard oblique et glacial sur le règne de l’enfermement. Un homme qui a séquestré la fille d’un magnat du café transalpin et tué un gardien nous fait le commentaire de cette vie invivable. Nous raconte Toro caïd finissant devant bientôt laisser son magister à de jeunes truands. Il évoque aussi Commandant, le directeur de la prison qui depuis longtemps a fixé les règles de la geôle tentant vainement de les conserver. En fait, le seul patron de la prison reste le mal – omniprésent. Détenus et gardiens embarqués sur le même bateau... Chaque camp a ses lois, ses règles de survie mais aussi ses choix de mort. Le suicide est le compagnon noir du quotidien de la population carcérale. Les détenus sont souvent prêts à tout pour en finir comme Pisco qui s’arrache les veines à coup de dents. Les matons eux ("les gardiens de la méchanceté") en finissent avec un revolver subtilisé au dépôt d’arme. Écrit dans une langue de feu, Sur l’Ile, une Prison est une révélation. Dans une écriture de la douleur où aucun optimisme n’affleure, Torchio nous laisse à voir bien plus que l’horreur pénitentiaire, il définit ce qui déjà préside à l’extérieur : "être considéré pour ce que tu as fait de pire". Sans espoir de retour.

Cahalan.jpg Ma Vie en Suspens de Susannah Cahalan. Denöel
Qui n’a jamais – à la faveur d’une brève hallucination, d’une perte de mémoire ou d’un terrible chagrin – redouté de devenir fou ? Cette crainte séculaire qui touche les humains marque pour tous un point de non-retour fatal et un horizon qu’Alzheimer a rapproché. Au début de son récit, Susannah Cahalan est loin de tout ça. Elle a vingt-quatre ans, en pleine santé, habite Hell’s Kitchen et travaille comme journaliste au Post. Soudain, tout va basculer et son état mental et nerveux va se dégrader à toute allure. Crises d’épilepsie à répétition, comportements psychotiques, agressivité et pertes de mémoire vont constituer les premiers symptômes qui seront diagnostiqués comme des réactions à un sevrage alcoolique, elle qui ne boit pas plus… de deux verres de vin par jour ! Dans Ma vie en Suspens, le projet ambitieux de Susannah Cahalan est de dresser la chronique de sa folie comme un journal écrit avant, pendant et après sa plongée dans l’horreur de la démence brutale, la faisant ressembler à l’héroïne de L’Exorciste. Atteinte d’un mal extrêmement rare (encéphalite à anticorps anti-récepteurs NMDA) ou du moins quasiment jamais établi, elle va être sauvée par un médecin d’origine syrienne à la perspicacité et aux qualités humaines hors du commun. Grâce à ce praticien et à son équipe, Susannah va progressivement sortir d’un enfer médical et psychologique qui font froid dans le dos. Par un traitement extrêmement lourd qui coutera un million de dollars ( !), Susannah Callahan redeviendra elle-même et pourra écrire d’abord un article Mon Mystérieux Mois de Démence et ce livre difficile à la grande documentation médicale, écrit en particulier pour aider les malades et les familles liés de près ou de loin à cette horrible maladie