Daviau.jpg Il Faut Sauver John Lennon de Mo Daviau. Presses de la Cité
Le thème des voyages spatio-temporels reste une mine d’or pour tous les écrivains et réalisateurs. Mo Daviau, dont c’est le premier roman, en livre avec Il Faut Tuer John Lennon une vision des plus originales comme des plus réjouissantes. Nous sommes en 2010 et Karl Bender, prototype même de la génération X, tient un bar à Chicago et entretient vaille que vaille une petite réputation que lui a valu de faire partie d’un groupe rock indé presque célèbre des années quatre-vingt-dix. Fortuitement, il découvre dans son placard un trou de ver ou scientifiquement désigné comme pont d’Einstein-Rosen ou pour faire simple un portail temporel. Après quelques retours à des concerts rock mythiques qui leur permettent de valider la fiabilité de leur découverte, il lui vient l’idée avec son ami Wayne, en bons rockers, de corriger l’histoire (approche analogue dans 22/11/63 de Stephen King) et d’éviter l’assassinat de John Lennon. Au moment de l’expédition Karl ripe et tape 980 au lieu de 1980 et envoie derechef son ami dans une tribu précolombienne de la baie d’Hudson. Atterré, il se paye (grâce aux subsides des voyages des concerts rock) les services de Lena, jeune physicienne atypique, punkette sur douée et fan de The Axis l’ex groupe de Karl. On aura compris à ce pitch prometteur la somme de chamboulements et de désordres sentimentaux que va induire cette découverte. Karl et Lena vont filer une belle histoire d’amour régulièrement interrompue par les soubresauts et les écarts temporels (un-coup-je-te-connais-un-coup-je-ne-te-connais-pas…) quant à Wayne il se sentira merveilleusement bien dans son état sauvage salutaire et apaisant. De John Lennon, il ne sera jamais plus question. En revanche, les amateurs des groupes des 90’s (Sebadoh, Melvins, Galaxie 500…) seront servis. En creux, ce divertissant roman feel good contient sa petite morale dont la première loi est de ne voyager dans le temps qu’au prétexte de faire du bien.

doherty.jpg Journal d'Arcadie de Peter Doherty. Le Castor Astral
Pour les amateurs de rock, Pete Doherty incarne depuis le début des années 2000, le bad boy des Libertines puis des Babyshambles. Ses affaires de drogue, de bagarres et de scandales en tout genre l’ont conduit de cures de désintoxication en séjours en prison. Accroché à la drogue comme un naufragé à sa bouée, il déroule une vie erratique que ce Journal d’Arcadie allant de 2208 à 2013 retrace d’une manière singulière et puissante. Ces carnets intimes mêlent poésie, commentaires, observations, anecdotes et constats illustrés par des dessins tourmentés composés souvent avec le propre sang du chanteur. Ils sont un chainon supplémentaire dans la longue liste des écrits paranoïaques et drogués qui vont de De Quincey, Baudelaire et Rimbaud jusqu’à Kurt Cobain, Iggy Pop et Jim Morrison en passant par Henry Miller, William Burroughs et Lester Bangs. Le fil rouge de ces écrits toxiques est bien sur la drogue que l’auteur connait bien pour en avoir fait son envahissante compagne. Lucide, il écrit tout de même : "Cela ne peut durer indéfiniment, cette consommation chronique, abusives de drogues, de crack, de cocaïne et d’héroïne." pour retomber quelques pages plus loin dans une addiction qu’il tente de transformer en outil sensoriel. Amoureux de Paris (et des Parisiennes…) où il passe beaucoup de temps, il livre ici dans une langue amphigourique pas toujours convaincante mais réellement inspirée et à la présentation et la mise en page arty les états d’âme d’un authentique poète. Cet homme cultivé mais aussi fou de séries vintage (Pitié Columbo s’écrit avec un U !) est typiquement britannique, c’est-à-dire éloigné des plaintes et des regrets. Pete Doherty joue avec la mort à la manière d’un Hamlet condamné. Pour notre part, nous ne sommes pas pressés qu’il rejoigne "La Duchesse", sa copine Amy Winehouse.

SJV5.jpg The Doors. Ship of Fools de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Comme il le précise avec gratitude, Steven Jezo-Vannier en est à son dixième livre en six ans publiés par Le Mot et le Reste. De Contre-Cultures à Respect en passant par Les Byrds ou Grateful Dead, ce biographe atypique (lire interview) et gourmand ressuscite avec pertinence et passion la musique américaine des années 60 et 70. Il nous livre ici un épais document sur celui qui reste le groupe le plus emblématique et le plus énigmatique parmi les groupes phare de cette époque. Fidèle à la ligne éditoriale de l’éditeur, SJV retrace l’histoire du groupe en suivant l’ordre de sa discographie en détaillant chaque chapitre de celle-ci. Il écrit "Le groupe a façonné une œuvre singulière qui va au-delà du son, en y associant la poésie, le théâtre et le cinéma. Instinctive et primale, la musique des Doors est tantôt flamboyante, tantôt sinistre (…) mais elle est toujours génératrice d’atmosphères et d’intenses sensations". Ce projet musical né sur la plage de Venice au mitan des sixties et resté sans égal fera des Doors un groupe à part entre hautes ambitions artistiques et blues dur et séculaire. Les Doors aujourd’hui, bien sûr, sont systématiquement associés à Jim Morrison le Dr Jekyll et Mr Hyde du rock. Par lui vint le succès, le scandale et finalement le chaos (séparation, reformations douteuses, procès…). SJZ, montre un chanteur dépressif, provocateur, suicidaire et destructeur. A la lecture de l’ouvrage, on découvre comment au fil des albums et en dépit du talent unique de son charismatique frontman, les Doors se sont construit non pas avec Jim Morrison mais bien contre Jim Morrison. Cet homme – malade et dépendant – inspira très vite de la crainte à ses partenaires qui durent faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ship of Fools ne nous apprend rien de nouveau mais à l’avantage d’être un parfait récapitulatif de la vie et l’œuvre d’un groupe sans autre pareil.

Hair-metal.jpg Hair Metal de Jean-Charles Desgroux. Le Mot et le Reste
Au tournant des années soixante-dix, le rock se remettait de plusieurs séismes. Le punk a la courte vie avait offert une nouvelle image de la rock star (Johnny Rotten, Joe Strumer…) et son after n’avait rien proposé de plus glamour (Ian Curtis, Talk Talk, Pet Shop Boys…) Tant de kids continuait à écouter les disques de Led Zep de leur grands frères en mimant dans la glace les légendaire déhanchés du couple Page Plant. Parti des États Unis et le plus souvent de L. A, un noyau de groupes tonitruants, "vêtus de peaux de bêtes, échevelés, livides" allait tout bousculer sur leur passage, accompagner la création du CD et servir de vitrine à la toute puissante MTV. Rassemblés sous le nom de Hair Metal, Jean Charles Desgroux (Alice Cooper. Remember the Coop’) revient sur l’aventure de ces groupes aux ventes titanesques et aux vies électriques qui n’eurent pas l’heur de plaire aux intellos du rock mais qui constituèrent pourtant un phénomène hors norme collant au plus près à la magie du rock et ses sacro saints principes : sex, drug and rock’n’roll… C’est Van Halen qui ouvrit en 1978 les hostilités grâce à une cover mémorable de You Really Got Me. A un moment où Aerosmith, seule figure tutélaire avec Alice Cooper et son shock rock du rock américain, piquait du nez pour repartir de plus belle quelques années plus tard, Van Halen réévalua le guitar héro et le frontman sexy. Brushing, costumes bariolés aux looks gypsie et jean moulant reprenaient vie sur les scènes du Sunset Strip de L.A où avaient débutés Les Doors entre autres. Pendant une décennie, chapeauté par David Geffen qui les signait à tour de bras, une armée de groupes testostéronés et ultra défoncés allait exploser les ventes et les amplis. Le trio Van Halen, Motley Crue, Guns N' Roses constitueraient la Sainte Trinité de ce culte braillard. Avec leurs homologues (Pantera, Izzy Osbourne, Poison, Bon Jovi ou Def Leppard), ces machines de guerre ne firent pas de prisonniers mais à leur décharge ne se ménagèrent pas non plus pour arriver exsangues aux portes du grunge. Fin de l’histoire ?


CQ4.jpg Rock & Folk 50 Ans de Rock de Christophe Quillien. Chêne.E/P/A
Christophe Quillien est un talentueux récidiviste. En effet, il y a dix ans presque jour pour jour, il signait Génération Rock & Folk (Flammarion. 2006) qui célébrait les quarante ans du magazine musical français le plus ancien. Dix ans plus tard, coucou le revoilà… Le fondateur du titre Philippe Koechlin, aujourd’hui disparu, avait dit à Philippe Manœuvre un jour de 1996 : "Ce journal durera jusqu’en 2020". Il semblerait que cet amateur de jazz reconverti en découvreur de musiques de jeunes avait dit vrai. Où Génération Rock & Folk recensait, mélangeait et agrégeait remarquablement par mots clés l’histoire du journal mais dans une maquette noire et blanche assez rébarbative, ce Rock & Folk 50 ans de Rock par son format (et son budget) "beau livre" brille de mille feux. Les vernis et les chromes de ces épaisses pages de papier glacé rendent justice à ce titre mythique dont la publication ne s’est jamais interrompue depuis 1966. Sa galerie de rédacteurs et photographes est impressionnante (Paringaux, Adrien, Dister, Chatain, Eudeline, Chalumeau, Manœuvre, Leloir, Gassian…) Christophe Quillien a choisi de raconter l’histoire du magazine au travers de l’histoire du rock. Évident me direz-vous… Pas forcément ! S’il est un genre à manier avec des pincettes pour ne heurter personne c’est bien cette musique du Diable qu’est le rock. Quillien a sélectionné dix-sept thèmes qui ont été traités en près de 77 000 pages par le journal. Du Temps des Pionniers et Fous du Folk à Punk à After Punk et Le Retour des Guitares en passant par Le Rock Made in France et Les Filles Électriques, l’ouvrage compile photos, interviews, articles (ou leurs scans, faute de place). On s’émerveille de retrouver des couvertures qui envahirent nos chambres d’ados et de voir ressusciter des pages aux polices et maquette d’un autre siècle. Comme il y a dix ans, Philippe Manœuvre, grand timonier de la presse rock qui parle pourtant de retraite signe une préface impeccable attestant une fois encore de sa fidélité et de sa loyauté aux pères fondateurs. Pour notre part, un temps collaborateur de cette bible, nous nous réjouissons que nos fidèles lecteurs puissent retrouver certains de nos écrits aux pages 161 et 258. Le rock reconnait toujours les siens.

Lemonier2.jpg Liberté, Égalité, Sexualité de Marc Lemonier. La Musardine
Il y a une dizaine d’années l’essayiste et philosophe Michaela Marzano faisait paraître Malaise dans la Sexualité qui fit date dans le débat sur l’émergence de la pornographie dans notre quotidien. Elle y démontrait le détournement – par Internet entre autres – des valeurs hédonistes et de l’érotisme en général au profit d’une dictature de l’image pornographique contrôlée par la finance légale ou mafieuse. C’est au contraire et précisément un retour aux sources que nous offre ce superbe livre de Marc Lemonier Liberté, Égalité, Sexualité. En aucune façon cette anthologie de l’évolution des mœurs de 1954 à 1986 a pour rôle de faire débat. Tout ce qu’elle recense l’a largement fait en son temps (en fait presque tout !) Des causes politiques et sociales enfiévrées (Fhar, MLF, loi Weil, le manifeste des 343, le classé X…) aux avancées sociétales audacieuses (apparition de la mini-jupe, du monokini, épanouissement de l’amour libre, publication du tract Carpentier, film X sur Canal +...) en passant par des phénomènes artistiques constitutifs d’une sous culture sexuelle désormais bien réelles (Sade, Wilhem Reich, Hair, Lui, Emmanuelle, Gai Pied…) la sexualité a innervé la société française bousculant tous les tabous qui la régissaient depuis des lustres. Présenté comme une sorte de catalogue illustré où chaque sujet n’occupe pas plus de quatre pages, Liberté, Égalité, Sexualité s’impose déjà comme une référence dans le domaine de la sexe culture. Panorama exhaustif des changements, des conquêtes et des révolutions comportementales de ces années d’or, l’ ouvrage propose des textes courts mais documentées, une iconographie épatante remplies de pépites ainsi qu’ une maquette joyeuse sans être caricaturale. Enfin, le livre s’achève avant le tsunami que fut l’apparition du sida et l’entrée de You Porn dans les foyers comme si une parenthèse enchantée se refermait à tout jamais.