Schlink.jpg La Femme sur l'Escalier de Bernard Schlink. Gallimard
Depuis ses ténébreux polars (Un Hiver à Manheim) et son exceptionnel Le Liseur devenu un bestseller international on sait que Bernard Schlink est un des plus grands conteurs de ce temps. Obsédé par la nostalgie, il nimbe ses romans d’une pellicule de grâce envolée, de douceur disparue, d’innocence à jamais outragée. Une fois encore, c’est dans le champ du souvenir et de l’idée fixe qu’il nous porte avec La Femme sur l’Escalier. Dans les années soixante-dix, Irene est prise entre deux hommes : son mari Gundlach, riche industriel et son amant Schwind, peintre tempétueux. Au centre un tableau qui la représente et que les deux rivaux se disputent. Ce litige est arbitrée par un jeune avocat qui va tomber sous le charme de la belle égérie allant jusqu’à risquer le début d’une carrière prometteuse. Le narrateur va, à son désavantage, favoriser les visées d’Irene – se débarrasser des deux mâles encombrants et disparaitre avec le tableau dont elle est l’héroïne. L’avocat portera ce douloureux souvenir tout une vie jusqu’à que le tableau réapparaisse en Australie où vit désormais son amour disparu. Ce sera l’occasion pour lui de retrouver Irene, proche de la mort et de réinventer une histoire d’amour qui n’eut jamais lieu. Aider la mourante à partir en lui contant « ce qui aurait pu arriver entre eux » En quelque sorte tenter de rattraper le temps dont on sait qu’il ne repasse pas les plats. Superbe psychodrame, délicat et terrible, La Femme sur l’Escalier est une subtile réflexion sur les méandres des amours contrariées et les vies irréalisées. Mystères épaissis par la force obscure d’un tableau rappelant la place de l’art dans l’imaginaire tourmenté.

BM4.jpg In the Seventies de Barry Miles. Le Castor Astral
Nous avions eu l’occasion de chroniquer assez longuement Ici Londres ! qui documentait les contre-cultures londoniennes de 1945 aux années 2000. Barry Miles y faisait déjà montre d’un talent d’érudition et de clairvoyance artistique hors pair. In the Seventies, comme il nous le confie dans l’interview qu’il nous a accordée, est un recueil d’aventures auxquelles Miles a été directement mêlées. Et, bien sûr, ça fait tout la différence ! Dans chacun des seize chapitres qui sont autant de moment d’histoire de la contre-culture, Barry Miles était là. Non comme un critique ou un journaliste attitré mais bien davantage comme un témoin, un complice, un ami… Des auteurs beat (Burroughs, Ginsberg, Corso…) qu’il fréquente et saisi dans les années soixante et même soixante-dix (les rapports de Ginsberg avec The Clash, passionnant !) alors qu’ils sont habituellement des héros des fifties aux punks (Subway Sect, Snash Sound, The Advert…) et à Patti Smith dont il privilégie les qualités littéraires aux succès musicaux. Du mythique Chelsea Hotel à la Bowery sauvage d’avant la "boboisation", Barry Miles brosse des portraits uniques de personnages singuliers et méconnus (Herbert Huncke, Victor Bockris - futur biographe de Lou Reed -, Harry Smith, Mick Farren…) qui sont le sel de cet ouvrage précieux. Raconté avec un enthousiasme jamais pris en défaut, ces épisodes souvent intimes, ces moments parfois minuscules revêtent dès lors des habits de légende quand on les passe au tamis de l’histoire de l’underground. Barry Miles, biographe et ami de Paul MacCartney, galeriste, écrivain, intellectuel érudit et modeste, ne parle que de ce de qu’il a vécu mais il a tant de choses à dire (lire l'interview)

M._James.jpg Brève Histoire de Sept Meurtres de Marlon James. Albin Michel
A la fin de cet ahurissant pavé de huit cent pages, Marlon James confesse qu’il mit bien du temps à savoir qui serait le héros de ce livre hors norme. En effet, parmi une jungle de personnages constituée de tueurs à gages, dealers, politiciens véreux, journalistes opportunistes ou encore agents de la CIA, rares sont ceux qui s’attribuent la part du lion. C’est à partir de la tentative d’assassinat de Bob Marley le 3 décembre 1976 dans sa villa de Hope Road à Kingston que James déploie son intrigue dont, finalement, le principal protagoniste reste bien la Jamaïque. Hydre hystérique et menaçante, l’ile caribéenne connut dans les années soixante-dix des heures sombres où deux partis s’affrontaient relayés dans le ghetto par des criminels sans scrupules se partageant les territoires. Le Chanteur, c’est ainsi que l’auteur nomme Bob Marley, se rendra coupable d’une certaine complaisance flirtant constamment avec l’illégalité. Marley dans ce cyclone était incontestablement l’œil. Tout partait de lui et revenait vers lui. La Jamaïque sans le savoir avait engendré un monstre, faux prophète mais inégalable star qui pouvait faire et défaire les pouvoirs en place, ce que le concert pour la paix Smile Jamaica donné quelques jours après l’attentat voulait prouver. Marlon James, pas plus que ses prédécesseurs ne donne de réponses définitives sur les causes et les responsables de l’agression du chanteur (sept hommes, cinquante-six balles tirées par des pros du gun et Marley s’en sort juste blessé avec une balle dans le gras du thorax et une autre dans le bras !) En revanche, il brosse par un procédé polyphonique proche de celui employé par James Ellroy dans Underwood USA, un portrait saisissant de la Jamaïque, de ses blessures et de ses malédictions. Dans ce texte foisonnant et précis, proche d’un polar tropical, on est immergé - des années soixante aux années quatre-vingt-dix – dans les arcanes de la voyoucratie et de la sale politique quand la CIA alliée à la pègre voyait dans l’île un Cuba bis et dans Marley un Che pacifiste mais encombrant. Brève Histoire de Sept Meurtres restera dans les mémoires comme le document ultime sur les turpitudes contemporaines de l’ile du reggae où 1% de Blancs domine 99% de Noirs.

Anger1.jpg Retour à Babylone de Kenneth Anger. Tristram
En 2017, Kenneth Anger devrait fêter ses quatre-vingt-dix ans ! Un âge canonique pour une personnalité aussi exposée dira-t-on ! D’Anger et de son personnage sulfureux, la part gay underground la dispute à son côté obscur et occultiste. En effet, le pape du cinéma expérimental (Fireworks, Scorpio Rising…) rival obsessionnel et jaloux d’Andy Warhol fut aussi un luciférien actif au centre de ténébreuses affaires lors des années soixante-dix qui le virent fréquenter nombre de disciples d’Aleister Crowley à savoir Anton LaVey, Anita Pallenberg ou Jimmy Page avec lequel il cultiva une fameuse brouille filmo-musico-occultiste. Toujours à court d’argent pour financer ses films, Anger, fort de sa connaissance du milieu cinématographique qu’il vit évoluer dès sa plus tendre enfance, écrivit en 1959 Hollywood Babylon dans lequel il évoquait les turpitudes et scandales de La Ville de Pacotille. Ces gossip (pour certains bien connus des amateurs…) concernant les premières vedettes stars du cinéma plurent beaucoup et permirent à l’auteur de se remettre à flot. Surtout, ils révélaient un auteur doué, doté d’un sens de la narration brillant et d’une approche people superbement littéraire et innovante. Toujours pour les mêmes raisons, il remit le couvert en 1984 avec ce Retour à Babylone enfin traduit en français. Couvrant une période plus récente qui va jusqu’aux années soixante, ce deuxième opus s’attarde à prolonger "une histoire dissidente du cinéma". Homosexualité, orgies, déchéances, crimes et suicides constituent les ingrédients de ces fracassants compte-rendus. On y croise pêle-mêle Mae West, Joe Kennedy, Alfred Hitchcock, James Dean, Marilyn ou Liz Taylor rarement à leur avantage. Beaucoup malgré tout échappent à ce carnage : Brando, Monty Cliff ou Jane Mansfield auraient pu déguster mais seules quelques photos (issues de l’ahurissante collection du maître) les évoquent. Tout le monde ne peut être invité au festin du diable ! Le 3e tome est écrit mais tarde à sortir par peur des représailles. Quant à nous, l’appétit reste intact.

Haffner.jpg Considérations sur Hitler de Sebastian Haffner. Tempus
Comme l’écrit Jean Lopez, le préfacier de cette bienvenue réédition revue de Considérations sur Hitler "Il n’est pas facile d’écrire sur Hitler" Sebastian Haffner, journaliste réputé avait en 1978 à l’âge de soixante et onze ans relevé ce défi en à peine deux cents pages quand les historiens officiels du Führer (en particulier Ian Kershaw) lui consacraient le millier de feuilles. A vrai dire, ces Considérations ne sont pas une biographie mais une réflexion voire une démonstration brillante et d’une formidable clarté sur la personnalité et l’action du dictateur. Haffner d’emblée constate "la vie étrangement légère, de peu de poids" de cet homme sorti de nulle part. Pas d’enfants, d’amis réels, de métier ou de culture. Un homme vivant comme un artiste ou un retraité qui passe de l’anonymat jusqu’à 30 ans à une place primordiale dans le concert international. Cet homme qui jusqu’en 1941 rassemblait 90% des allemands autour de son nom et de sa politique et qui fut en même temps vu par ces derniers - qui n’en devinrent pas tous nazis pour autant - comme une curiosité. Cet homme qui avait ramené au plein emploi un pays de six millions de chômeurs, avait réarmé et fait de l’armée allemande la plus puissante d’Europe resterait à jamais un mystère. Mystère qu’Haffner élucide de part en part en soulignant avec pertinence les réalisations, les succès, les erreurs, les crimes et les trahisons d’un monstre froid. (lire la suite...)

RDavies.jpg Americana de Ray Davies. Le Castor Astral
Americana constitue la seconde autobiographie de Ray Davies après l’excellent XRay paru en 1994. Qu’apporte-t-elle de plus hors l’aspect factuel lié à douze années d’écart ? Beaucoup et peu à la fois. En effet, il est aujourd’hui acquis que Ray Davies ne retrouvera jamais l’inspiration qui fit de lui avant Marc Bolan, David Bowie ou Freddie Mercury ce merveilleux compositeur réaliste mais aussi parodique et camp (et non gay…) de la fin des années soixante. La magie de Waterloo Sunset et le malentendu de You Really Got Me se sont dissipés à jamais. En revanche, Ray Davies est un grand écrivain. Comme tous les grands écrivains, c’est aussi un menteur et un manipulateur, Americana en étant la parfaite illustration. Dans ce superbe texte crépusculaire, Ray, une fois de plus, essaye de se réinventer. Mais sans réellement tenir compte de la réalité de son parcours ni bien sûr de celui des Kinks. L’astuce suprême étant ici de considérer la carrière de son groupe depuis les États Unis où ils firent une assez bonne carrière commerciale de 75/76 jusqu’à la fin des années quatre-vingt. Lucrative mais plate au regard de leur somptueuse histoire britannique gâchée par des comportements toxiques (révolte mal orchestrée contre l’establishment, alcool, dépression et guerres intestines – le combat avec son frère Dave est resté mythologique). De la Nouvelle Orléans en 2004 où il écrit le livre, Ray ignore beaucoup de ces aspects pour expliquer son rendez-vous manqué avec l’Histoire. Seul argument recevable : le fait de ne pas avoir (pu) participé (r) au Summer of Love et aux grands festivals tels que Monterey ou plus tard Woodstock. On a donc affaire ici à une sorte de Nick Toshes, vieux dandy qui aurait du mal à s’acclimater et tente de sans cesse ménager la chèvre et le chou. On retiendra entre autres l’épisode surréaliste de sa blessure par balles et l’évocation de sa dispute homérique avec Bill Graham. Même s’il prend souvent des voies étranges, le génie est éternel.

basquiat1.jpg La Veuve Basquiat de Jennifer Clement. Christian Bourgois
On se rappelle du loft de Great Jones Street où Don DeLillo captura l’intrigue d’un de ses premiers romans (1973) au titre homonyme. Une rock star – très typée Jim Morrison - venait s’y terrer pour fuir célébrité et impératifs mercantiles. Dix ans plus tard, pirouette de l’histoire, c’est dans ce même loft que Jean-Michel Basquiat (autre membre du club des 27…) peindra nombre de ses grandes toiles. Souvent sous le regard de Suzanne Mallouk, compagne des jours sombres et des nuits toxiques. La "veuve Basquiat" comme la surnomma prémonitoirement (et très méchamment) René Ricoeur critique d’art gay proche du couple. On connait ce texte depuis 2002 quand il parut pour la première fois en anglais. Régulièrement réédité, il l’est enfin en français et donne l’occasion de partager une expérience unique. Une performance littéraire s’accointant à l’art graphique. Jennifer Clement qui raconte Suzanne Mallouk qui raconte Jean-Michel Basquiat. Une mise en abyme en quelque sorte. Jennifer Clement qui devint ami de Suzanne à partir des années 84/85 commente, tisse et brode un univers sombre et poétique sur la vie de Suzanne et du peintre haïtien. (lire la suite)

orgasme2__2_.jpg Orgasme de Chuck Palahniuk. Sonatine
Comment l’illustrateur de la couverture d’Orgasme et à fortiori son tonitruant auteur n’aurait pas pensé à la cultissime BD érotique des années 70 Le Déclic du génial Milo Manara mettant alors en scène une superbe nymphette dont la libido était contrôlée par un savant pervers qui déchainait les sens de la belle à son gré grâce à son infernal interrupteur. Bien sûr, Chuck Palahniuk savait tout ça et va bien plus loin en explorant la face noire du plaisir féminin, celle de l’addiction, de la funeste technologie qui fait mourir de plaisir. Reprenons l’intrigue car – une fois n’est pas coutume – Orgasme est peut-être (depuis Fight Club ?) le premier opus du maître de Portland facile à lire. Roman piège qui commence comme une romance sexy et finit en Apocalypse neuro psychique. Penny Harrigan, futur avocate, rencontre dans des circonstances aussi hasardeuses que peu flatteuses l’homme le plus riche du monde Linus Maxwell qui compte déjà à son tableau de chasse la reine d’Angleterre, la Présidente des États Unis et la plus grande actrice du monde… Rien que ça ! Pourquoi moi se demande Penny ? Laissons planer le suspense. L’homme est follement séduisant et terriblement attiré par sa muse. Bientôt, Penny va découvrir que la sexualité de Linus n’est qu’une terrible série d’expériences neuro scientifiques portant sur le plaisir féminin qu’il veut infini... (lire la suite)

Osborne2.jpgBarrett.jpg Que la Mort Vienne sur Moi de J. David Osborne & Jeunes Loups de Colin Barrett. Rivages
L’un est un roman, l’autre un recueil de nouvelles. L’un nous vient des Etats Unis, l’autre d’Irlande. Les deux auteurs sont de jeunes trentenaires nourrit au lait amer de Raymond Carver, William Faulkner, Ken Bruen ou Irvine Welsh et nous plongent dans un univers noir propre au 21e siècle. Que la Mort Vienne sur Moi illustre parfaitement l’adage "Comme le monde est petit" Dans une petite ville d’Oklahoma, des destins brisés vont se croiser par le pouvoir d’attraction de la délinquance, la drogue et la précarité. Jeunes Loups joue sur les mêmes registres mais préfère l’instantanéité de courtes histoire (sept en tout) qui résument pourtant tous les fléaux du désespoir moderne. Osborne mène sans fioritures deux histoires parallèles faites de chemins cherchés, de choix douloureux et de vies fracassés jusqu’à – bien sûr – qu’elles se croisent avec tout le lot de fatalité que tout ceci (violence, vengeance, mensonges…) implique. Barrett quant à lui, en bon irlandais fataliste, s’intéresse à ces vingtenaires romantiques ou bas du front qui peuplent les pubs des petits bleds gaéliques. Il surprend ces jeunes loups souvent inoffensifs dans leurs piètres loisirs, leurs espérances déjà en sursis et leurs amours bafouées. L’auteur de Portland nous livre un polar au cordeau avec action brutale et dialogues économes. Son humeur est maussade et l’ambiance dans laquelle il nous enferme plutôt tendue. Son homologue de Knockmore s’attache à ces garçons et filles qui semblent avoir déjà passé leur tour mais qui pensent tout de même – force de la jeunesse - que la drague et le Jack Daniel's du samedi soir peuvent vous rincer de tout. L’un comme l’autre sont indispensables pour comprendre l’époque et, tiens, redécouvrir David Goodis par exemple…

Frobenius.jpg Branches Obscures de Nikolaj Frobenius. Actes Sud
"Par définition, l’écrivain est quelqu’un qui, plus que la moyenne, est troublé par une incertitude fondamentale quant à la cohérence de l’existence ou la réalité même d’un ordre…" Voilà ce qu’écrit Nikolj Frobenius dans son nouveau roman Branches Obscures qui marque une étape capitale dans son travail. Révélé à la fin du siècle par Le Valet de Sade, mi roman historique mi thriller psychologique, Frobenius prolonge et accentue une littérature du malaise et de l’instabilité commencée dans Je Est Ailleurs et Je Vous Apprendrai la Peur. A l’instar de D’après une Histoire Vraie ou plus surement Lunar Park, Frobenius s’interroge sur la part démoniaque de l’écrivain et la nature de son inspiration. Jo est un écrivain qui vient de remettre un manuscrit à son éditrice quand sa vie bascule d’abord par la mort de sa maitresse liée semble-t-il à la réapparition mystérieuse d’un ami d’enfance commun présumé mort. Pourtant, ces événements sont marqués par nombre d’énigmes mettant en doute la parole de l’écrivain et impliquant surtout les personnages de son roman. Dès lors, Jo se sent devenir fou, en proie à un fantomatique adversaire qui remet à sa place un second manuscrit l’accusant des pires turpitudes. Branches Obscures est un sans-faute. Ramassé, angoissant, se référant aux meilleurs (Goodis, Bolano, Capote…) le roman nous laisse un curieux sentiment d’anxiété et de cruelle évidence. Plus près de Brett Easton Ellis que de Delphine de Vigan, il revisite une littérature paranoïaque et s’interroge sur les affres de la création.

NToshes2.jpg Le Diable et Moi de Nick Toshes. Albin Michel
Au-delà d’être un livre hanté, Le Diable et Moi est un livre sur la liberté. Liberté perdue, liberté retrouvée, liberté assouvie ou à jamais bridée, c’est aussi (même s’il se persuade ici qu’aucun de ses livres n’en possède…) le thème récurrent de l’œuvre de Nick Toshes. Avec le diable ! Que n’étaient le moteur de Hellfire, furieuse biographie de Jerry Lee Lewis, le cœur de la tragédie de Trinités, polar séminal dont se souvint R. J. Ellory dans Vendetta, ou le fil d’Ariane du Roi des Juifs, parfait mix des précédents, sinon d'incessants rappels faustiens ? Nick Toshes, a(u)cteur essentiel de la rock culture (et non de la pop culture !) combattit toute sa "fucking life" pour sa liberté au cœur du mal. Né à Newark ("où le diable a élu domicile" écrit-il dans Trinités) en 1949, Toshes a très tôt embrassé la cause des perdants magnifiques. Écrivant comme personne (excepté Lester Bangs, Nick Cohn ou à un degré moindre Greil Marcus…) sur le rock et ses ténèbres, il se tourna naturellement vers le polar avec quelques chefs-d’œuvre comme La Religion des Ratés et le déjà doublement cité Trinités. Parallèlement, il s’attacha aux destins du Killer (Hellfire) et du plus cool des crooners italo-américains (Dino) Tous les personnages qu’il dépeignit ne cédèrent jamais un pouce de terrain de leur liberté dussent-ils - et ce fut toujours le cas – faire copain copain avec le Malin (lire la suite).

Sidley.jpg Meyer et la Catastrophe de Steven Boykey Sidley. Belfond
Rien n’est mieux que de découvrir un auteur. Surtout avec un univers. Bravo donc à Belfond de révéler en France Steven Boykey Sidley et son épatant Meyer, héros de ce troisième roman. Vivant à Los Angeles – en face d’Hollywood, Meyer est en parfaite adéquation avec a ville. Bipolaire parfait, il alterne euphorie (jouer du saxophone dans un groupe, profiter des fantasmes de sa jeune compagne…) et dépression (jouer du saxophone dans un groupe qui n’a jamais percé, profiter des fantasmes de sa jeune compagne qui est en train de le quitter, lassée de son indécision…) et sombre de jour en jour dans les affres de l’angoisse bourgeoise nourrie de problèmes relationnels essentiellement. La vie va bientôt lui donner de vraies raisons d’affliction et ses plaintes seront dès lors autant de cantiques vers un dieu cruel qui semble l’avoir abandonné. Entre Howard Jacobson et Woody Allen, le Sud-Africain Steven Boykey Sidley promène Meyer, son alter ego, dans un excellent roman où l’humour juif résonne à merveille mêlant comme il se doit rires et larmes. Superbe portrait d’un quadra aux prises avec ses rêves brisés, ses ex femmes mal quittées et ses enfants mal aimés. Sidley, avec un fatalisme doux amer, nous rappelle que chaque vie est en sursis mais que passer à côté de son accomplissement est encore plus douloureux que de s’y préparer. Roman subtil, épiphanique et universel, Meyer et la Catastrophe est aussi un hymne à la vie. En ces temps paniqués, ça fait un bien fou.

Duane.jpg Duane est Amoureux de Michael McMurtry. Sonatine
Les romans de Michael McMurtry, à l’humour ontologique, et mettant en scène Duane Moore sont un modèle d’intelligence, certes, mais surtout la parfaite illustration de cet hyperréalisme américain qui renforce - tout en s’en distinguant - une écriture du vécu, marqueur notable de la littérature américaine. Duane a soixante quatre ans. Riche exploitant pétrolier texan, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme et revient plus ou moins déprimé – disons déphasé – d’un voyage en Egypte où son esprit pragmatique s’est complu dans l’observation des réalisations livrées à ses yeux. A Thalia, bled à peine moins paumé que celui de Bagdad Cafe, Duane va tenter de reprendre ses habitudes post égyptiennes, mais rien ne marche plus comme avant. Les habitudes, les lieux et les gens ont changé ou bien sont morts. Sa grande maison le fait fuir, sa petite cabine n’a plus le goût de l’aventure. Alors, Duane avec son air de ne pas y toucher va s’amouracher (et engendrer la réciprocité) d’une brillante géologue de moins de trente ans embauchée par son fils qui a succédé à Duane. Écriture subtile, onctueuse, sans difficultés mais pas sans malice, Michael McMurtry est une sorte de Raymond Carver positif avec en bande son J.J. Cale.

Bowie.jpg L'OVNI Bowie de Dylan Jones. Rivages Rouge
Il est des dates dont on se souvient au delà des souvenirs. Où étions nous quand Elvis est mort ? Pourquoi l’assassinat de Bobby Kennedy a marqué la fin d’une promesse ? L’annonce du suicide de Kurt Cobain nous a surprit en quelle compagnie ? La litanie serait longue. Dylan Jones a choisi une date repère dans l’histoire de la rock music : le 6 juillet 1972, David Jones alias Bowie passait dans la mythique émission de variétés The Top of the Pops... et va bouleverser la donne musicale de son époque. Après avoir végété dans le marais du glam rock d’où surnageaient Marc Bolan, Slade ou Sweet, Bowie va créer le personnage de Ziggy Stardust et plus rien ne serait jamais comme avant au pays de la guitare électrique. Balayé T.Rex et son boogie enjoué, enfoncé Slade et son rock de hooligans sympas, Bowie télécharge la modernité dans une décennie qui peut commencer. Le livre dévoile tous les secrets de cette période charnière pour le Thin White Duke "Ziggy Stardust a été la première star post-moderne" écrit fort justement l’auteur. Bowie en jouant la carte arty et prenant de front tous les tabous (homosexualité, bisexualité, androgynie, transgenre...) et occupant la plupart des terrains artistiques (théâtre, mode, arts plastiques...) va devenir, et ceci jusqu’à nos jours, la référence ultime en matière de création et d’inspiration musicale. En témoigne l’actuelle exposition à la Philharmonie de Paris. Historique et généreux.

MC2.jpg Snow Queen de Michael Cunningham. Belfond
Nous avions été charmé par Crépuscule (archives), le précédent roman de Michael Cunningham. Ce Snow Queen en possède les mêmes atouts de sensibilité, de lyrisme, d’intellectualisme dévié, de mal être optimiste. Comme toujours aussi chez Cunningham, les personnages, isolés ou en groupe, sont d’une merveilleuse réalité, jouent d’un recul aiguisé et font preuve d’une acuité sans illusions. Deux frères, Tyler, artiste raté et cocaïnomane et Barrett homo discret vivent avec Beth la femme cancéreuse de Tyler. Ces deux derniers travaillant dans la boutique de fringues vintage de Liz quinqua couguar refusant de vieillir. L’auteur a écrit ici un roman très français (déjà plus court...) un peu à la manière du cinéma français sans ses travers (pales imitations de Godard ou de Desplechin). On verrait en effet parfaitement des Matthieu Amalric, Fabrice Luchini, Charlotte Gainsbourg ou Charlotte. Rampling, filmés par Michel Gondry ou Valérie Donzelli, évoluer sous la lumière de ces sentiments exacerbés, de ces situations involontaires. Snow Queen nous propose l’histoire d’une mue. Chacun va la vivre et y croire à sa manière mais la mutation pour chacun est inévitable. La seule question qui vaille au cœur de Cunningham : C’est comment le bonheur ?

Waldman.jpg La Vie Amoureuse de Nathaniel P. d' Adele Waldman. Christian Bourgois
Nate est un journaliste et un essayiste prometteur. Son premier livre est à paraître et il est la petite star de son groupe d’amis qui évolue à Brooklyn où résident désormais les néo bobos new-yorkais. La littérature est son principal horizon malgré les récriminations de son père, juif pragmatique, qui lui fait remarquer que « Seul Stephen King gagne sa vie en écrivant... » Nate ne fréquente que des gens comme lui, critique, écrivain, chroniqueur. Nate se demande quand il voit une fille si elle lit du Svevo ou du Bernhardt où si elle se contente finalement de Dave Eggers. Nate connaît du succès auprès des femmes qu’il quitte souvent par ennui, toujours par orgueil et ambition. Elisa, Kristen et Hannah seront à la même enseigne, essorées par le jugement de Nate qui finira par rester avec Greer récente auteure d’un un gros succès commercial. En fait, le magistral roman d’Adele Waldman est bien moins formel que ça et ne se résume pas à du snobisme littéraire même si cela en fait son charme. Mais son étude de la nouvel élite intellectuelle made in USA est tellement juste, documentée, drôle, pertinente, acide, émouvante qu’elle donne une sorte de mise en abyme ou l’auteur ferait une thèse sur des thésards. Nate, fil conducteur du projet, nous enchante et nous irrite à la fois. On plaint ses compagnes tout en sachant que c’est un jeu contemporains - un nouveau désordre amoureux. Les coffee shops de Brooklyn, c’est autre chose que le Flore assurément.

Kirn.jpg Mauvais Sang ne Saurait Mentir de Walter Kirn. Christian Bourgois
S’inspirant de faits réels – un Frégoli aux multiples identités qui bluffa jusqu’à ses plus proches – Walter Kirn démonte page après page la mécanique de précision d’un contorsionniste patronymique se faisant passer tout le cœur du roman pour Clark Rockefeller, sorte d’oublié, de « mis à l’écart » de la célèbre famille. L’auteur-narrateur-dupe-et-dupé en profite pour réfléchir sur l’imposture en général. Ce qui est vrai et ce qui est faux semblent vite difficilement identifiables car au delà des apparences l’affect, la fascination et la fiction du pouvoir restent les instruments de mesure de la réalité. Au cours d’un procès qui se déroulera pour tenter de prouver l’implication d’alias Rockefeller dans un meurtre vieux de quinze ans, le personnage de Walter Kirn souffrant d’une mésestime de soi (ancien de Princeton qui en renie les codes) confiera à qui lui demandera les raisons d’une fausse amitié et d’une totale cécité "Il était intelligent et j’aime les gens intelligents". Ce passionnant roman aux fausses allures (encore...) de thriller psychologique est avant tout une superbe métaphore du rêve américain et de ses failles abyssales quand tout peut prendre corps à l’aune du talent et du toupet qu’on imprime dans sa vraisemblance.

A.Huston.jpg Suivez mon Regard d' Anjelica Huston. L'Olivier
Quand on est la fille de John Huston, qu’on a dix huit ans en pleine effervescence pop et qu’on mesure autour d’un mètre quatre vingt, il n’est pas simple d’avoir un destin commun. Ces merveilleuses mémoires intitulées Suivez mon Regard nous rendent follement sympathique ce grand échalas qui interpréta avec génie Morticia Adams. Elevée en Irlande dans l’aisance et les bonnes manières – dont elle garda toujours le sens – Anjelica adorait son père qui le lui rendait bien et sa mère Ricki, ancienne danseuse classique, à qui elle vouait un culte. « Cette fille ne sera jamais mannequin, elle a les épaules trop larges ! » lança dans les années soixante une directrice de mode de chez Elite. Comme quoi ! Et même si le mannequinat ne devint pas son art majeur, Anjelica fut photographiée par les plus grands, de Avedon à Bailey en passant par Bourdin et Newton. Plutôt chic pour une mal partie ! Jusqu’à son arrivée à Big Apple, Anjelica faisait de l’équitation, prenait le bon air, se distrayait dans le Swinging London de Marianne Faithfull, d’Anita Pallenberg et de Terence Stamp et rêvait Hollywood. La ville des illusions sur pellicules l’accueillit comme la fille d’un roi et son tempérament facile participa de son accommodation. Quelques débuts peu fracassants dans des films confidentiels et une rencontre qui fera légende avec... Jack Nicholson. Le fringuant histrion d’Hollywood aux multiples conquêtes fut aimanté par cette somptueuse jument plus grande que lui. Leur amour fut intense, mouvementé et largement commenté. Même lorsqu’ils se séparèrent, l’amitié ne disparut jamais. Suivez mon Regard nous en apprend autant, voire plus, sur le Hollywood des seventies, la mode, la vie d’une époque que sur Anjelica, reconnaissons le, au palmarès réduit. Éblouissante et oscarisée dans L’Honneur des Prizzi tourné par son père, elle ne persévéra pas dans ce monde pour épaules anorexiques. Son livre se détache des habituelles autobiographies par sa faculté à raconter en surprenant, à dévoiler sans scandaliser. Cette bio est comme son auteur : classieuse !

Oriana.jpg Oriana. Une Femme Libre de Christina de Stefano. Albin Michel
Une biographie d’Oriana Fallacci était une superbe promesse. Celle pour laquelle, on pourrait penser que fut inventé le terme « politiquement incorrect » est traitée, à notre goût, d’une manière lisse, sans le souffle qu’elle même savait transmettre. Une icône salie aurait suffit à notre bonheur. Saluons toutefois, le travail précis – en particulier des débuts de la prima donna de la presse italienne – auquel s’est livré Christina De Stefano. Proche de l’hagiographie, le texte se garde de tout souffre et d’entretiens polémiques. On retrouve la petite Oriana, au sortir de la guerre, travailleuse acharnée, douée pour le récit comme peu sur la péninsule (son ami Pasolini lui rappelait souvent) et à l’affut de tout et de tous. De ces êtres, lesquels n’ont pas emprunté ce chemin d’ambitions ? Comme on le dit plus haut, que de questions sans réponses : implication politique changeante, vue de la femme évoluant, xénophobie étrangement entretenue par ses voyages permanents. Et puis, quand même ! Cette dramatique omission de la subjectivité dont Oriana, avec le nouveau journalisme américain, la pop culture et les Cahiers du Cinéma portèrent si haut. Combien de pages auraient été essentielles à mettre en valeur ce je, retors, désabusé, manœuvrier, emphatique et calciné de tabac. Et pourquoi si peu de précisions sur l’avant, le pendant et l’après fameux « dérapage » effectué à tort ou à raison. L’Histoire jugera. La Fallaci était un monstre chaud qui - consciente de l’avertissement de Gide : « J'appelle "journalisme" - tout ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui. » sut avec maestria mêler le très grand roman (Un Homme) avec un journalisme puissant et libre. A lire. Pour elle.

BWagner.jpg Dead Stars de Bruce Wagner. Sonatine
Dead Stars pose beaucoup de questions. Le texte lui même fait-il œuvre ou n’est il que la mise à jour pointue du catalogue raisonné de la hype hollywoodienne? Bruce Wagner est-il un témoin visionnaire mais désabusé ou un suiviste de talent ? Ces deux interrogations déjà appellent au commentaire. Nul doute pour qui découvre ce type de littérature foisonnante et terriblement contemporaine – appuyé sur l’Enfer de Dante - que le choc est certain. Obsessions numériques, déviances adolescentes, pornographie compulsive, name dropping permanent et surenchère dans la névrose et la monstruosité peuvent déstabiliser et séduire tout néophyte dans la présentation d’une modernité malade. Sauf que, ceux là n’auront pas lu Glamourama de Bret Easton Ellis, écrit séminal et prémonitoire ni William T. Vollmann, ni James Ballard pour sa critique aiguë du modernisme et pas davantage Chuck Palahniuk avec en particulier ses deux derniers opus Snuff et Damnés qui utilisent strictement la même grammaire que Bruce Wagner reproduit. Bien sûr, on creuse dans l’ineffable avec cette adolescente de 13 ans obsédée par son rang de « plus jeune survivante d’un cancer » ou dans l’inouï avec ce jeune garçon, paparazzi des stars malades. Le web est ici Dieu reléguant le livre a un de ses pales avatars. Un like ou un follower sont ses saints. Dead Stars doit être lu comme on regarde une télé réalité extrême. Mais est ce qu’un auteur de 60 ans est le mieux placé pour témoigner de l’actuel bréviaire d’une pré adolescence riche et démente ?


JB.jpg L'Eté des Noyés de John Burnside. Métailié
Nous n’avons pas rangé L’Été des Noyés dans la catégorie "Écrits Meurtriers", tel un thriller, comme l’y engage l’éditeur sur la 4e de couverture. En effet, Burnside est un de ces écrivains souvent inclassables dont l’écriture recèle une poésie impressionniste et souvent déprimée qui ravit ses lecteurs. L’Été des Noyés se déroule dans le Grand Nord norvégien où vivent, quasi recluses, une peintre célèbre, Angelika Rossdal, et sa fille Liv, la narratrice. Elles se partagent une jolie maison près du lac où la vie est comme arrêtée sauf le samedi matin quand viennent bruncher quelques voisins surnommés par Liv, les Prétendants, tant leur attirance pour Angelika est palpable. Liv nous raconte deux histoires en fait. L’une qui se déploie autour de ce binôme mère/fille aux relations simples en apparence mais plus équivoques quant à leurs vies réelles et secrètes aussi. L’autre qui évoque un été où se noyèrent, volontairement ou pas – on ne le saura pas – trois jeunes hommes partis vers les flots. S’insinue le mythe local de la huldra qui pourrait être chez nous la Vouivre ou la Dame Blanche, et dont Liv est convaincu qu’elle était à l’œuvre sous les traits de Maia, petite sauvageonne du coin, cet été macabre d’il y a dix ans dans ses dix huit ans.Tout est émotionnellement splendide à l’image des scène ou des paysages nordiques chers à Harald Sohlberg, ou Hammershoï. On évolue sans cesse entre rêve et réalité, authenticité et fiction. La peinture est une sorte de fil rouge du roman dont l’Ophélie du préraphaélite John Everett Millais constituerait l’indéniable repère. Alors thriller poétique peut-être. Roman intense et grave sûrement.

PeaceL.jpg Rouge ou Mort de David Peace. Rivages
On peut lire ce stupéfiant ouvrage de bien des manières : comme un hymne au football, comme une passion dévorante pour un club, comme la biographie d’un "working class heroe" selon l’expression de John Lennon (qui supportait Everton l’autre club de Liverpool), jusqu’à la terrible vacuité de la vie même quand elle infiniment remplie. Certes, il sera difficile, voire impossible aux lecteurs ne s’intéressant pas au football, au football anglais et plus précisément au Liverpool Football Club de 1959 à 1974 de prolonger une lecture dont la première partie (544 pages) répètent les mêmes actes (entraînement, réception ou accueil des équipes adverses, actions de match, résultats, classements, espoirs, désespoirs...) avec au centre un homme Bill Shankly, entraîneur écossais appelé pendant quinze ans à entraîner les Reds. Un homme qui symbolisait à lui tout seul la célèbre maxime des supporters de Liverpool "we’ll never walk alone". Un homme pour qui le football n’était pas un commerce mais une école de fraternité, de modestie, d’intelligence et de santé. Rouge ou Mort est à bien des égards un livre unique comme seul David Peace pouvait en écrire un. Jamais, on ne sait vraiment les clés de son projet, la loi de son expérience mais, pour notre part, nous avons dévoré ce livre mantrique avec ancré, une sensation permanente de vertige, de danger, d’optimisme et d’infinie tristesse.

Damnes.jpg Damnés de Chuck Palahniuk. Sonatine
En neuf romans dont son tonitruant premier opus Fight Club, Chuck Palahniuk s’est imposé comme un impitoyable moraliste doublé d’un esprit frondeur au burlesque macabre. Ses quatre premiers textes avaient incontestablement révolutionné l’écriture pop. Nous avions établi à l’occasion de la parution d’À l’Estomac, qui reste pour nous la référence ultime de son éblouissant génie, ce qui nous paraissait être les lignes de force d’une œuvre singulière et difficile d’accès. Force est de constater que depuis cet indépassable chef d’œuvre, Palahniuk peine à poursuivre une ouvre au moins aussi décalée et brillante qu’un Bret Easton Ellis ou un Brian Evenson et qu’en écrivant davantage il prend le risque du déchet. Damnés est l’histoire d’une petite fille de treize ans fille de stars bio et post hippie genre Angelina Jolie et Richard Branson, qui confondent sciemment humanitaire et profit, qui se retrouve par erreur en Enfer et apprend à y vivre confortablement en entretenant une correspondance unilatérale avec Satan en nous faisant partager ses méphitiques expériences. L’auteur a choisi, déjà dans Snuff – plus réussi –, une écriture plus abordable, mais du coup cette simplification impacte sa fracassante originalité. Enfer et vie sur terre seraient bien proches, voire interchangeables et les morts nous réservent bien plus de surprises que l’on peut imaginer. Rien de très nouveau dans cette approche. Reste le style arachnéen d’un des plus grands auteurs américains. Une suite semble prévue. Attendons. La Bible au pied.

Schuhl4.jpg Obsessions de Jean-Jacques Schuhl. L'Infini Gallimard
Jean-Jacques Schuhl nous avait laissé, voilà quatre ans, à la porte de l'Entrée des Fantômes dont lui seul et quelques rares initiés ont la clé. Ce petit producteur (cinq parutions en un demi siècle dont le Goncourt de l’an 2000 avec Ingrid Caven) distille un alcool profond et lent qui nous tient toujours entre deux mondes, entre deux littératures... Il a choisi de nommer nouvelles ces Obsessions. Soit. Il faut donc penser que la fiction s’est introduite dans ces notes et réflexions d’une autre époque. Que ces anecdotes vécues au gré de rencontres élitistes et furtives (Jarmush, Viva, W. Shroeter...) sont teintées d’imagination alerte compensant cette hanche broyée d’arthrose que l’auteur se refuse à laisser opérer. Quoiqu’il en soit, Schuhl ne lâche rien et Obsessions est un régal de maîtrise du style, de soin narratif et de savant dosage de name dropping. Schuhl, pour paraphraser Audiard, n’écrit pas, il "évoque", se souvient de grands noms. Souvent par l’intermédiaire de proches... Ainsi Wahrol (très présent) ou Jean Eustache (superbe passage) revivent dans une authenticité touchante. Une nouvelle fois, on comprendra que c’est bien le cinéma et ses créatures qui hantent Schuhl qui, en plus des parfums, des robes de soie, des souvenirs évanescents et des regrets tranchants nourrissent ses obsessions, territoire des idées fixes.

LZ2.jpg LED ZEP. Gloire et Décadence du Plus Grand Groupe du Monde de Barney Hoskyns. Rivage Rouge
« Une des raisons pour lesquels les gens ont l’impression que leur musique a un charme satanique, c’est parce qu’elle est très primitive : ce qu’elle fait à votre cerveau et la manière dont elle s’empare de vous. Avec les Stones, je pensais au sexe. Avec Led Zeppelin, je ressentais... du danger » Ces propos tenus par Bebe Buell, ex de Jimmy Page et mère de Liv Tyler sont parmi les centaines de commentaires qui constituent cet ouvrage unique qui raconte la saga Led Zep et ses prolongements sans intervention réelle de l’auteur (juste quelques lignes avant chacune des quatre parties) Obtenues par interviews de visu ou par téléphone auprès des membres du groupe, de leur entourage proche ou de l’entourage de leur entourage, ces interventions qui vont chronologiquement tissent un faux récit, où l’auteur disparaît au profit des faits racontés par les acteurs ou les commentateurs de l’époque. Barney Hoskyns, auteur du somptueux Waiting for the Sun (Allia. 2004), sur la musique de L.A a, par une sorte d’orature, publié peut être le livre ultime sur Led Zep, venant compléter et enrichir le Hammer of The Gods (Le Mot et le Reste. 2011) de Stephen Davis. De la star, au roadie en passant par le manager ou la groupie, Hoskyns a fait parler quasiment tout le monde. Ainsi, une vérité apparaît constituée de la moyenne des avis (la personnalité de Bonzo, de Peter Grant ou de Jimmy Page qui restaient encore floues...) Au fil de ces pages qui suivent une carrière brutalement stoppée en 1980 par la mort de John Bonham, on est totalement immergé, fasciné, troublé par ce quatuor irremplaçable qui a finalement réussi le pari de Jimmy Page dans ses penchants les plus occultes : hanter à jamais les esprits et les platines.

BME.jpg Borg, McEnroe... de Stephen Tignor. Premium
Au début des années 70, le tennis sport formaliste et discret jusque là, bascula dans la lumière mais aussi la rage, la rivalité, la démesure, bref la recherche du pouvoir. Cet excellent livre nous fait revivre cette décennie où le tennis connut son âge d’or en dressant le portrait des principaux acteurs de ces changements : les joueurs. Sur un modèle type « Le Bon, la Brute et le Truand », Stephen Tignor patron du Tennis Magazine américain revient sur les carrières parallèles mais bien différentes de Bjorn Borg, John McEnroe et Jimmy Connors principalement. On voit comment ces monstres sportifs (26 Grand Chelem à eux trois) vécurent leur carrière respective, leur ascension, leur apogée et leurs déclins. L’ouvrage, étrangement, ressemble davantage à des anecdotes sur un groupe de hard rock qu’à un livre sur le sport, même si l’auteur égrène parfaitement les hauts faits de leur carrières à chacun. Car, nous étions bien dans une décennie rock’n’roll où les joueurs et leurs staffs voulaient tout très vite. Amitié, complicité réelle, respect partagé étaient impossibles dans ce monde devenu fou où les amis d’un jour se haïssaient le lendemain. Un superbe passage éclaire ce livre d’une étincelle de foi : Vitas Gerulaitis, joueur surdoué mais à la vie dissolue, était l’ami des trois stars. Il leur apportait joie, sympathie, et plaisir de vivre sans leur faire trop d’ombre (il fut classé dans les cinq premiers mondiaux plus de deux ans). En 1991, sa retraite prise depuis plusieurs années, il périt asphyxié chez un ami. Parmi les quatre porteurs du cercueil, il y avait Borg, Connors et McEnroe.

Lerner.jpg Au Départ d'Atocha de Ben Lerner. L'Olivier
On parle de génération Y... A savoir si elle aura les honneurs et la durée de sa précédente : le glorieuse Génération X que Douglas Copland a parfaitement décrite... Adam est un jeune américain riche en villégiature à Madrid. On pourrait aussi écrire qu’Adam est un étudiant et poète américain résidant à Madrid comme doctorant. C’est l’alternative que nous propose Ben Lerner avec une certaine ironie quand on suit Adam préoccupé par rien de concret, peu attentif aux autres, essentiellement à la recherche de shit, de sexe qu’il partage avec deux femmes complaisantes dont l’une est sa traductrice. Une sorte de moyen d’en faire le moins sans être trop percé à jour. Bref, Adam glande -entre deux lectures publiques - dans une ville qui va soudain devenir le lieu d’un des attentats les plus meurtriers du début du siècle : celui de la gare d’Atocha. Pourtant, ni cela, ni autre chose ne touchera Adam et son petit cercle d’amis qui gobe ses mensonges sur ses parents et sa vie américaine avec amusement. Enfant de Patrick Bateman (sans les pulsions meurtrières et les visées boursières), par un gout de la pose et un penchant pour les barbituriques, Adam est surtout le reflet d’un monde flottant héritier d’un vingtième siècle mensonger que Ben Lerner compose admirablement dans un Madrid bien loin des States.

Hanif.jpg Le Dernier Mot de Hanif Kureishi. Christian Bourgois
Nous observons que dans l’engouement qui eu lieu dans les années 90/2000 pour les auteurs britanniques tels que Jonathan Coe, Ian McEwan, Irvine Welsh ou Martin Amis qui, pourtant, n’avaient pas le même age – nés entre 1949 et 1961 – ni le même style, ni le même talent ou les même obsessions. Rares sont les critiques qui y accolèrent Hanif Kureishi, pour l'étrange raison qu’il appartenait déjà à une vague "école d’auteurs anglais d’origine étrangère" !? C’est peut-être vrai pour Salman Rushdie ou Anita Desai, mais, une fois encore, pas pour Kureishi natif du très british Kent. Bref, Kureishi a longtemps été mis de côté parce que sa mère était pakistanaise, qu’il avait gagné beaucoup d’argent avec l’adaptation de son roman My Beautiful Laundrette par Stephen Frears et qu’il était aussi à l’aise pour parler d’immigration que de rock’n’roll (c’est un grand collectionneur de guitares...) Incontestablement, même s’il reste à nos yeux le plus grand narrateur du monde, Kureishi s’est embourgeoisé. Le Dernier Mot qui reste un délice de lecture a recours à une intrigue et un thème central un peu courus. Même Don DeLillo, qui lui, est le plus grand auteur du monde s’est approché dans sa courte pièce Coeur Saignant d’Amour de cette idée du vieux maître entouré des siens qui refont sa vie à leur sauce (lire la suite...)

Better.jpg Better de John O'Brien. Rivages
Restons dans le détachement et la vacuité – mais sombre et délétère ceux-ci – avec ce remarquable Better du défunt John O’Brien, auteur du cultissime Leavin Las Vegas adapté au cinéma par Mike Figgis (1995) avec Nicholas Cage et Elisabeth Shue. Déjà, Leaving Las Vegas traitait de l’alcoolisme et de l’impossibilité pour un homme – malgré l’amour et l’aide d’une femme – de s’en départir. Better est moins noir. On se croirait presque dans un surf polar de Don Winslow. Dans les canyons qui dominent la baie de L. A, où habitaient Sharon Tate, Jim Morrison et beaucoup d’autres, un étrange personnage au nom jarriesque de Double Félix, apparemment sans gène financière abrite, dans une maison accrochée au canyon, des êtres interlopes (fugueurs, prostitués, cabossés de la vie...) et leur assure gite et couvert. Personnages en marge, venus pour une soirée et souvent restés des mois. Certains; sortent la journée (le tapin, le jeu...) mais pas William, accroché à sa bouteille et à son spleen. C’est le préféré de Double Félix avec qui – dès six heures du matin – il boit et refait leur petit monde. Ces gens sont sans espoirs, sans buts exceptés, ceux métaphysiques que la consommation permanente de gin fait éclore. Laurie, jeune fille splendide, viendra briser ce bel équilibre, aviver des jalousies que l’on croyait chloroformées par l’alcool et signer en quelque sorte la fin de cet éden éthylique où chacun sait qu’il n’a rien à attendre de la vie. Un incendie précipitera concrètement la vie de ce bad trip. Chacun s’en sortira... mais uniquement de la maison de Double Felix

Evenson3.jpg La langue d'Altman de Brian Evenson. Le Cherche Midi
Dans notre chronique de Baby Leg sa précédente publication (cf. archives), nous avions rapproché Evenson de Palahniuk et, tout en admirant ses facultés narratives, émis quelques doutes sur sa sincérité littéraire. Erreur ! Voici une suite de textes dont la parution américaine date de 1994. Le précieux Carbone 14 de la littérature nous aide ici à savoir qu’il n’avait pas lu (ou bien peu) Palahniuk ni enseigné dans ces cours d’écriture qui, il est vrai, tordent un peu la conscience et la plume. La Langue d’Altman (merveilleux titre quand on sait que la fameuse langue est celle, arrachée... d’un homme!) est un concentré d’inhumanité, un précipité d’horreurs au quotidien, un catalogue de personnages abjects curieusement – parfois – attachants. Brian Evenson, par des textes allant de trois à trente trois pages remet à plat nos plus profondes convictions, nos certitudes fondamentales. Comme tous les grands écrivains, nous l’avons déjà écrit, Evenson ne croit pas en la réalité et doit, c’est la mission du créateur, la remplacer par une meta-réalité qui n’aurait pour but que de nous humilier, nous faire plier l’échine, nous rappeler à notre misérable condition. Tout est à l’envers chez Evenson. Tout n’est que violence et foudre. Certains crient à l’écriture expérimentale, à l’excès qui tue. Dont acte. Mais, une chose est sure, même si Evenson a fui un jours une secte mennonite, il garde en lui cette terrible idée du Mal, vainqueur à tous les coups.

Tanizaki.jpg Le Secret et autres textes de Junichiro Tanizaki. L'Imaginaire
Immense écrivain trop souvent méconnu, Junichiro Tanizaki (1886-1965) laissa au début du XXe siècle parmi les plus grands chefs de la littérature japonaise comme Le Goût des Orties, Svastika, Quatre Sœurs ou l’essentiel Confession Impudique adapté au cinéma par Tinto Brass sous La Clé qui fait désormais titre officiel. Le Secret et autres textes se situent dans les années 1910 et marque les débuts de sa carrière. On est tout de suite saisi par cette occidentalisation en vogue chez les les jeunes intellectuels nippons qui lorgnaient du côté de Pierre Louÿs ou d’Octave Mirbeau. Ambiguïté des sens, confusion des sentiments, esthétique révolutionnaire émaillent ces textes toxiques qui ne manquèrent pas d’influencer Mishima quand il se piqua de redéfinir l’idéal littéraire japonais. Mais Tanizaki, en maître accompli, puisa certes dans l’équivoque et le fantastique mais s’affirma au fil du temps, à l’instar de son contemporain Kawabata, comme un incomparable observateur et analyste de l’âme humaine livrée aux passions de la vie douloureuse et finissante. Puisse ce Secret faire redécouvrir l’auteur du sublime Un Amour Insensé !

Goce.jpg La Liste de Freud de Goce Smilevski. Belfond
La littérature et la philosophie ne sont pas tendre avec Freud ces dernières années et ce n’est pas La Liste de Freud de Goce Smilevski qui devrait modifier l’image brouillée et peu sympathique que l’on a désormais du psychanalyste. En effet, alors que tout juif de Vienne voit le danger nazi s’approcher à grands pas et la menace antisémite devenir une terrible réalité, le grand homme – presque plus fier de sa culture allemande que soucieux de ses origines juives – rechigne à accepter les faits. Quand il s’y résoudra, il dressera – grâce à sa notoriété et ses relations – une liste improbable constituée de quelques unes de ses sœurs mais essentiellement d’étrangers à son service (médecins, infirmières, femmes de ménage...) avec famille... et chien ! Adolfina (prénom maudit !), sa sœur laissée sur le carreau, nous raconte dès lors sa vie, celle de son frère et nous fait partager son intimité avec Clara Klimt qui deviendra progressivement démente mais surtout rebelle à toute vile autorité de pensée dans un Vienne à l’agonie, qu’artistes et penseurs ont déserté. Le livre est splendide, écrit à vive allure, ne jouant pas la carte du roman historique mais engageant un vrai débat sur la pensée freudienne tout en resituant parfaitement les enjeux politiques, psychiatriques et artistiques qui se jouaient encore dans la capitale du Danube. Oncle Sigmund n’en sort pas grandit, mais le jeune auteur assurément.

Hirshey.jpg Nowhere to Run de Gerri Hirshey. Rivages Rouge
Bravo aux éditions Rivages Rouge et à son éditeur Philippe Blanchet de continuer à nous proposer de tels documents. Parutions après parutions, viennent à nous des traductions essentielles tel ce Nowhere to Run de Gerri Hirshey qui retrace avec style, sensibilité et érudition la sage de la soul et de ses principaux acteurs. Le texte a attendu vingt ans pour nous parvenir mais ça en valait la peine. Car non seulement la jeune et passionnée journaliste livre des analyses et des commentaires brillants mais – surtout – elle a rencontré la plupart de ces magiciens et sorcières de la musique black. James Brown, le plus sauvage, Smokey Robinson, le plus talentueux, Marvin Gaye, le plus indolent, Michael Jackson, le plus doué, Screaming Jay Hawkins, le plus barré, Diana Ross, la plus glamour ou Aretha Franklin, la plus respectée. Tous ces géants ont participé à ce phénomène que Chess et la Motown de Berry Gordy ont initié : le fameux crossover qui consistait à faire passer sur les radios blanches, et donc gagner un maximum d’audience, une musique née du gospel et écoutée au départ uniquement par des noirs. Le pari fut largement remporté car si l’on parcoure les titres des vedettes de la "British Invasion" par exemple, la plupart était signés Chuck Berry, Fats Domino, Leiber & Stoller. Demandez un peu à Jagger & Richards !

Zeh2.jpg Décompression de Juli Zeh. Actes Sud
Drôle d’histoire que celle de ce couple bancal – une jeune actrice de soap opera et un écrivain mûr en mal d’inspiration – venu à Lanzarotte prendre des cours de plongée pour préparer le prochain rôle « sérieux de de Jola. Sven, leur instructeur, bel homme indolent un peu retiré du monde, va assister à une déchirure permanente, une guerre des sentiments tournant jusqu’à l’agression physique et au goût de la destruction entre ces deux êtres que vingt ans éloignent. Plus ses clients se déchirent sous ses yeux, plus Sven et Jula se rapprochent sous l’œil semi complaisant de Theo, l’écrivain et Antje, la jeune compagne de Sven. Confusion des sentiments ou habile manipulation. Le lecteur le découvrira en appréciant ce merveilleux sens de l’insolite propre à Julie Zeh et à la profondeur de son écriture qui la place aujourd’hui dans les grands auteurs européens. En effet, comme les meilleurs, elle sait tirer ressort de tous les genres, jouer de la narration avec bonheur, brouiller les pistes et laisser dans tous ses romans une pellicule de grâce qui n’est pas sans laisser insensible.

TRoy.jpg Un Monde Beau, Fou et Cruel de Troy Blacklaws. Flammarion
Pour la plupart, nous sommes familiarisés à l’Afrique du Sud grâce aux splendides polars de Deon Meyer qui, dans un équilibre parfait montre une société fragmentée où des modes de vie se mettent en place sur les ruines d’un passé honni mais dont les restes permettent encore beaucoup de choses. Deon Meyer, on le sait maintenant que l’on a lu Troy Blacklaws est consensuel ! En effet, son cadet, blanc, grandi au Cap pendant l’apartheid dresse un portrait vitriolé de le société sud africaine. Il décrit à travers l’histoire parallèle de deux jeunes hommes : l’un Jero, petit métis au grand cœur, fils d’un parrain des townships, l’autre Jabulani, professeur de lettres fuyant les horreurs du Zimbabwe voisin environnementale déshérité d’un pays d’où s’échappent petit à petit ordre et solidarité. Dans ces deux destins où l’un balance entre bien et mal mais que l’amour d’une belle blanche retient encore sur la corde et l’autre qui découvre que le pays de ses rêves n’es guère mieux que celui qui l’a fuit, c’est toute l’inquiétude de savoir si les années à venir seront l’incurie qu’elles promettent ou qu’un élan national pourra éviter le pire. Hormis, l’aspect sociologique du livre, il faut lire Blacklaws pour son style chatoyant et poétique, sa concision et sa mélancolie. Aussi pour ce type de phrase : « Le ciel est un tableau noir passé à la craie bleu. Le soleil progresse à pas lent sur le bleu, en peignant la surface des choses au-dessous d’une couleur jaunâtre »

EJ.jpg Harriet d' Elisabeth Jenkins. Joëlle Losfeld
L’Angleterre victorienne a connu son lots de meurtres, de crimes et d’énigmes policières encore vives dans les esprits. La réalité criminelle, on le sait, rejoint et bien souvent dépasse dans sa cruauté et son infamie les romans d’un Arthur Conan Doyle par exemple. Elisabeth Jenkins, bon second couteau de la littérature anglaise du milieu du 20e siècle s’est, avec Harriet, emparé d’un fait divers tragique et odieux à la fois. Une jeune fille de bonne famille un peu retardée mentale tomba sous la coupe d’une famille sans scrupules qui après que le meneur, petit coq dévoré d’ambitions et voleur de dots, l’eut épousé, la laissa progressivement dans l’abandon, la torture morale, et l’épuisement la conduisant à la mort sans assistance. On rencontre trop souvent, au hasard d’une actualité macabre, ces « enfants du placard », ces femmes battues ou ces vieillards livrés à eux-même. Toutes ces ignominies qui font détester l’espèce humaine. Elisabeth Jenkins n’inventa pas grand chose en écrivant son roman, s’en tenant fidèlement à l’abomination des faits, mais c’est dans son style, dans le remarquable équilibre de sa langue que tout se joue. L’originalité de son chef d’œuvre c’est qu’il ne tire aucune ficelle du genre : ni polar, ni thriller, ni reportage. C’est un vrai roman victorien, témoin aussi d’une époque où l’on voit soudain l’abjection banalisée, l’appât du gain exacerbée et les conséquences des actes totalement ignorées. A sa manière, Elisabeth Jenkins écrivit avec Harriet, un De Sang Froid ordinaire et déchirant.

YJ.jpg Rencontres avec John & Yoko de Jonathan Cott. Christian Bourgois
Que d’ouvrages ont été publiés sur John Lennon et sur sa relation avec Yoko Ono. Que de mythes ont été créés à partir de cette union. Que d’oublis, d’omissions voire de graves erreurs ont commis les auteurs de beaucoup de ces documents. Rencontres avec John & Yoko est incontestablement un des plus beaux textex rock qu’il nous ait été donné de lire. En effet, Jonathan Coty (Rolling Stone) a su trouver les mots, créer les climats, provoquer les situations et convoquer les souvenirs pour faire de son petit livre un régal où se mêlent narration et interviews dont certaines exclusives (en particulier une réalisée trois jours avant le drame du Dakota) Jonathan Cott a connu John Lennon en 1968 et n’a cessé d’être un témoin bienveillant et lucide du parcours de ce génie contrarié. Il a – phénomène rarissime dans la presse rock – fait de même avec Yoko avec laquelle il garde aujourd’hui (elle vient d’avoir 80 ans) les meilleurs rapports. Tout est là, la part égale faite aux deux stars. Par ses questions érudites et fouillées ainsi que par sa parfaite connaissance de leur œuvre individuelle et commune, Jonathan Cott rend le meilleur des hommages à l’un des couples culte du 20e siècle.

Thompson.jpg L'Affaire du Requin qui Valait Douze Millions de Don Thompson. Le Mot & le Reste
"Ne sous estimez jamais l’incertitude des acheteurs dans l’art contemporain et combien ils ont constamment besoin d’être rassurés" Cet avertissement à l’auteur d’un ancien de chez Sotheby’s éclaire ce remarquable document d’une lumière opaque qui reste la marque ambiguë de ce secteur. Tous ceux qui s’intéressent de prés ou de loin à l’art contemporain auront à cœur de lire cette passionnante et foisonnante enquête (à l'anglo-saxonne...) où rien n’est négligé et où défilent collectionneurs, courtiers, artistes, agents, galeristes, consignateurs et marchands dans un théâtre d’ombres digne des plus complexes scénarios d’espionnage. On comprendra ainsi que l’art contemporain, au demeurant très souvent passionnant, peut-être qu’une simple caution et un prétexte à spéculations et ambitions manœuvrières. Témoin, ce pauvre requin (déjà deux fois reconstitué...) que Damien Hirst avec la complicité de Charles Saatchi, coupa en morceaux, isola les parties dans des produits mal adaptés, présenta de piètre manière et vendit douze millions de dollars pour le voir sensiblement ignorer depuis. Qu’importe, l’improbable avait gagné la bataille du goût. L’art contemporain est indiscutablement, à l’instar de certaines industries de pointe, le règne de "l’innovation radicale". Indispensable et définitif

rees.jpg Adolf Hitler. La Séduction du Diable de Laurence Rees. Albin Michel
Laurence Rees s’est spécialisé par l’image comme par l’écrit dans la sombre fresque hitlérienne. Reprenant quelques éléments d’Ils ont Vécu sous le Nazisme, l’auteur anglais retrace ici l’itinéraire du tyran sous l’angle quasi psychanalytique du leader charismatique. En effet, comment expliquer qu’un homme sans envergure physique ni intellectuelle, sans réseaux ni fortune, refusant tout débat et répugnant à la conversation soit devenu le temps d’une macabre épopée le maître du monde. Rees l’interprète par le charisme (la voix, le geste, la prestance, la capacité d’inspirer et de motiver les gens à faire plus que ce qu’ils auraient fait normalement en dépit des obstacles et des sacrifices) ajouté au contexte historique (esprit de revanche allemand face au Traité de Versailles, crise économique abyssale, faiblesse des partis...) Le bûcher était prêt, Hitler fut celui qui alluma la mèche. Indispensable !

self2.jpg Le Piéton d'Hollywood de Will Self. L'Olivier
Dans les dernières pages de l’ouvrage, l’auteur, à l’instant du bilan, qualifie son texte de "tordu, décousu et mélancolique". En effet, Le Piéton d’Hollywood est une déliquescence consciemment entreprise de l’œuvre de Will Self. Le génial – le mot n’est pas trop fort, personne ne l’égalait ! – auteur de Vive Versa, Des Grands Singes ou de No Smoking, passe du côté obscur et au prétexte de l’écriture schizophrénique (Qui suis-je vraiment ? Jouons nous nos vies ?...) nous propose un Lunar Park à la Ballard. Ceux qui tiendront la lecture – les plus farouches d’entre nous -, comprendront vite que l’art n’est malheureusement que balbutié dans la littérature d’aujourd’hui et qu’Ellis, Nick Baker, entre autres, ne sont pas à la mesure de leurs pensées. Seul, Orson Welles avait compris cela et La Soif du Mal tuait définitivement le cinéma pour éviter qu’il se reproduise mal. On comprendra dans les toutes dernières lignes qu’une œuvre a ses lignes de force. Celle-ci n’y échappe pas même si elles déconcertent

soler.jpg Lausanne d' Antonio Soler. Albin Michel
Une femme prend un train de Genève à Lausanne durant quarante cinq minutes. Dans ce temps bref, pris dans un wagon anonyme, Margarita va tirer les fils de sa vie et du souvenir cuisant, jamais éteint, de l’adultère, de son mari Jesùs, homme faible et terne, atteint désormais d’un cancer, avec l’olympienne Suzanne, beauté inaccessible morte depuis, qui renvoya pendant sept ans durant Margarita à sa condition de femme sans grâce. Antonio Soler, en l’espace de ce court voyage plonge dans un climat qui n’est pas sans évoquer celui d’un Hermann Hesse ou d’un Patrick Modiano. Compartiment d’ombres – la Suisse s’accommode bien de ces ambiances -, le wagon est peuplé de voyageurs qui évoquent à Margarita tous les protagonistes de son drame intime. Lausanne, ultime étape de son calvaire où elle annoncera la mort prochaine de leur père à ses enfants. Margarita qui sait que "le cœur est fabriqué avec des mensonges" tentera de continuer à vivre. C’est superbe d’émotions indicibles et de temps suspendu.

Tolkien.jpg Le Hobbit Annoté de J.R.R. Tolkien & Douglas A. Anderson. Christian Bourgois
J. R.R. Tolkien fait partie de ces génies tels que L. Caroll, H. P. Lovecraft ou J. Verne qui, presque à leur insu, et avec des fortunes diverses, ont créé des mondes fabuleux constituant des références littéraires universelles. En effet, qui en 1937, date de la parution de Bilbo le Hobbit, aurait pu prévoir que ce personnage chimérique ouvrait une brèche capitale dans l’histoire de la création et annonçait le monstrueux Seigneur des Anneaux, définitive Bible profane ? Cette version du Hobbit Annoté a l’intérêt majeur de toute œuvre éclairée de la passion indéfectible d’un admirateur. Douglas Anderson, par son travail de bénédictin amphétaminé, nous affranchi plus qu’on ne le croit sur le sens des intentions, de la volonté pédagogique ou de la tentation de l’incarnation de l’auteur. Tout est là, en marge et en lisière. On appréciera aussi la remarquable iconographie en se rappelant face au talent pictural de Tolkien - largement représenté - que les génies n’ont rarement qu’une corde à leur arc.

Harrison3.jpg Grand Maître de Jim Harrison. Flammarion
Les grands artistes ont souvent leurs périodes et lors de celles-ci, ils reproduisent le même motif. Ils se coltinent avec la même matière jusqu’à l’exténuation de celle-ci ou d’eux-même. Jim Harrison prolonge celle qui nous servira de repères à la construction de l’homme américain vieillissant du début du 21e siècle : érudit, lubrique, autocentré. Grand Maître qu’il s’empresse de qualifier de faux roman policier parce que ces derniers "ne sont que des livres pour enfants qui égrènent les graines du chaos" voit l’ex flic Sunderson courir après un dernier gibier, gourou alcoolique et pédophile. Harrison nous propose en creux et avec brio les deux facettes de la même médaille : le bon et le méchant, qui au final sont animés des mêmes penchants. Avec ce cocktail lubrique esquissé déjà dans Les Jeux de la Nuit, le maître de Missoula confirme qu’à lafin de sa vie, perclus d’échecs, l’homme ne peut plus faire confiance qu’à ses livres, sa bouteille et la fraîcheur d’un corps nouveau.

kent2.jpg Apathy for the Devil de Nick Kent. Rivage Rouge
Apathy for the Devil propose un cas d’école. Pas forcément, celui auquel on pourrait s’attendre, soit un retour en journalisme subjectif sur les seventies et leur cortège de délires créatifs et de frasques irréversibles. Plus que les 70’s, c’est précisément leur traitement qui ici fait trace et montre les lignes de fractures littéraires entre l’école britannique et la mode française. Et nous vous épargnerons les States... Pour faire court, Albion a Nice Kent, Paname Eudeline (Laissons de côté les disparus – vivants ou morts – que sont Pacadis et Adrien). Nick Kent ne cède pas aux mots, il ne se départit jamais, que la situation lui soit favorable ou non, de cette distance typiquement anglaise. Où Eudeline – prince noir du texte - couvrira de spleen baudelairien un papier sur le crépuscule d’Elvis, Kent, rieur jaune à la plume délicate, nous épargnera avec une somptueuse élégance les sombres masques de ses éternels regrets.

Larson.jpg Dans le Jardin de la Bête d' Erik Larson. Le Cherche Midi
Tiré, en particulier, des différents journaux de la famille Dodd dont le père William E. Dodd était l’ambassadeur des États Unis en Allemagne de 1932 à fin 1935, Dans le Jardin de la Bête d’Erik Larson – salué par Philip Kerr – fait en quelque sorte le travail de celui-ci mais à l’envers rendant la réalité pire que la fiction. Dodd n’était pas un homme du sérail, professeur érudit du Vieux Sud, il arriva à Berlin, sans à priori anti nazis mais ignorant des codes diplomatiques et se fit vite donneur de leçons frôlant souvent le ridicule. Sa fille Martha, quant à elle, "se sentait comme une enfant, l’ivresse du nouveau régime ayant sur moi l’effet du vin". Mais la réalité les rattrapa. La persécution des juifs, la violence affichée du régime, le fanatisme comme moyen de propagande, la délation et le mensonge vont vite assombrir le quotidien des Dodd et du monde entier jusqu’à la Nuit des Long Couteaux qui ouvrit les portes de l’enfer.

kalooki.jpg Kalooki Nights d' Howard Jacobson. Calmann-Lévy
Connaissez-vous la différence entre un Juif et une pizza ? Les pizzas ne crient pas quand on les enfournent. Rassurez-vous, nous ne sommes pas les auteurs ni les rapporteurs hilares de cette saillie macabre. C'est un des personnages de Kalooki Nights – juif iconoclaste – qui la confie à un de ses coreligionnaires. La Question Finkler nous avait ravi et permit de découvrir un auteur rare. Kalooki Nights écrit quatre ans au préalable (arcanes et méandres des traductions post succès...) en est une sorte de genèse tant il contient l'essentiel de la problématique d'Howard Jacobson : Être ou ne pas être Juif (alors qu'on l'est), là n'est pas la question (puisqu'on l'est) ! Cette affaire, à première vue, très ethnocentrée mais joyeusement traitée est le cœur du travail de l'auteur et à cet égard, Kalooki Nights s'impose comme un roman majeur dans ce qu'il convient d'appeler la littérature juive. (lire la suite...)

Mick.jpg Mick, Sex & Rock'n'Roll de Christopher Andersen. J.C Lattés
Même écrit au kilomètre et sans grand souci de relecture (on retrouve deux fois la même info à 30 pages d’écart...) Mick a défrayé la chronique récemment. Comment un chanteur dont le groupe n’a pas sorti un hit depuis bientôt trente ans (Start me Up. 1981) peut-il encore susciter autant d’intérêt et d’émoi ? Parce que Mick Jagger à l’instar d’un Bowie ou d’une Madonna est unique et que nous vieillissons ensemble. "L’homme aux 4000 femmes", principal argument marketing de ce document incontournable propose dans une sorte de pacte occulte une réponse définitive au Life (2040) de Keith Richards qui avait passablement agacé Sir Michael. On y découvre, néanmoins - comme le soulignait Keef - un homme obsédé par la conquête (femmes, hommes, argent, pouvoir...) et par tous les effets collatéraux qu’elle entraîne. Mick, à l’instar des plus grands du 20e siècle (Picasso, Lennon, Dylan, Burroughs....) est un artiste que rien n’effraya et dont le parcours reste vertigineux. Ils sont rares

Amy.jpg Amy Ma Fille de Mitch Winehouse. Flammarion
«…Le plus difficile quand on aide un accroc, c’est que chaque journée est plus dure que la précédente» Mitch Winehouse fut tout au long de la pathétique saga médiatico-trash de sa talentueuse fille Amy, le bonhomme chauffeur de taxi dont le sourire et l'optimisme devaient rassurer les fans. C’est ce qu’il fit tout en vivant l’enfer. En effet, Amy Ma Fille, davantage qu’une bio musicale renvoie au sordide itinéraire de l’addiction, à ses tunnels et ses impasses. Amy passa des opiacés à l’alcool sans laisser ses proches souffler une minute. Carrière en permanence surveillée, errance dans un bocal, ronde au dessus d’un gouffre... Le plus singulier, c’est que lorsqu’on compare la courte vie d’Amy avec celles de Janis ou de Jim, une différence terrible surgit : la solitude. Nulle gaieté, nulle complicité de musiciens, aucun "lâcher prise". Seul un bataillon d’anges gardiens ou déchus l’entouraient, attendant ou redoutant la chute.

king.jpg Skinheads de John King. Au Diable Vauvert
Depuis Football Factory, John King ne cesse de brosser le portrait d’une jeunesse anglaise blanche et populaire. Sorte de "white trash" british, ses personnages, pour la plupart rockers, punks, hooligans ou skinheads (les uns n’empêchant pas les autres …) nourrissent leur vie de passions violentes, exaltées et rugueuses. Skinheads remet King à son meilleur. Là où l’on s’attendrait à une mise en question au minimum sociétale des skins, John King, bien au contraire, réévalue ces hommes de peu au travers de trois générations : Terry, le boss, skin original de la génération 69, pétri de ska et de valeurs prolétaires, Ray son neveu, amateur de Oi et un poil plus sauvage et Lol son fils, garçon d’aujourd’hui figé dans les valeurs skinhead. C’est justement à cette éducation – souvent binaire - que King rend hommage dans ce beau roman nostalgique : amour de la patrie et de la bière, goût du travail bien fait et de la baston dominicale dont le foot n’est souvent que le prétexte. De politique et de racisme, il n’est guère question. John King proche de Marine Le Pen ?

kerouac4.jpg Beat Generation de Jack Kerouac. Gallimard
A la faveur de la sortie du film Sur la Route, l’éditeur de Jack Kerouac nous propose une pièce de théâtre jusqu’ici inédite. Écrite en 1957, Beat Generation, que le préfacier A. H Homes qualifie de "friandise et d’aubaine" pour les fans de l’auteur, apparaît comme un texte abouti et signifiant de l’univers du prince beat. Quelques personnages vivant de maigres revenus pour certains, d’expédients pour d’autres se livrent à une sorte de comédie de la vie. Habités par les renoncements, aspirés par l’alcool et le jeu, ils n’en dégagent pas moins une vibrante insouciance et un délire communicatif. Le premier acte est froid comme du Beckett. Les individus s’évident et semblent promis à l’effacement brutal. Mais la suite prend un autre tour et Kerouac, délivrant ses truculents personnages, nous entraîne dans une ferveur lyrique et panthéiste qui rappelle les plu beaux passages de son œuvre maitresse.

bass.jpg Nashville Chrome de Rick Bass. Christian Bourgois
Rick Bass a un faible pour les anti-héros, voire les contre-héros… Ceux qui visent mal et, croyant toucher à l’éternité, terminent dans les ruisseaux de l’Histoire tels les militaires dévoyés de La Décimation, chef d’œuvre de Rick Bass, ou encore ceux, lauréats d’une une gloire passagère que le destin abandonne à son gré. Nashville Chrome – du nom d’un style de musique country des 50’s au son très harmonique -rend hommage à ces derniers en romançant la vie des Brown, groupe hillbilly, stars US des fifties qui enchainèrent les tubes, furent les amis d’Elvis, admirés des Beatles pour finir victimes des nouvelles modes. Bass alterne avec la grâce qu’on lui connait entre la biographie légère et la description grave de l’itinéraire erratique d’une famille pauvre de l’Arkansas plombée par la fatalité. Aussi, la gamme des regrets parcourue par tant que le succès à abandonné.

bmiles2.jpg Ici Londres ! de Barry Miles. Rivages Rouge
Barry Miles a quatorze ans lorsque paraît Sur la Route et dix huit quand Love Me Do déferle sur les ondes. Il est de ces enfants de la guerre qui a laissé l’Angleterre, et Londres particulièrement, exsangue des sacrifices consentis. Aujourd’hui business man, auteur officiel des Beatles et intime de Sir Paul, Barry Miles est de ces jeunes qui, à la fin des années 50, partiront irrésistiblement à l’assaut du divertissement quand celui-ci devra emprunter les chemins les plus audacieux et les tournants les plus excentriques. Plus peut-être qu’aucune autre métropole, Londres sera de 1945 à 1978 le carrefour de tous les arts, le rendez-vous des dernières modes et la base principale de l’underground mondial (lire la suite...)

rpollock.jpg Le Diable, Tout le Temps de Donald Ray Pollock. Albin Michel
Pour son premier roman, après le salué recueil de nouvelles – déjà sombres – Knockemstiff, Donald Ray Pollock a puisé dans l’ADN du roman américain pour accoucher d’un grand texte gothique où tribulations et infamies sont le lot quotidien de personnages déchus, archétypaux du genre (shérif corrompu, enfant abandonné, tueurs psychopathes..). Le Diable, Tout le Temps, fait partie de cette littérature à l’infinie noirceur recélant tout le fatum et la malédiction sudistes inspirés du grand maître William Faulkner. Mais, Pollock parvient à trouver une belle originalité dans un schéma narratif voisin du polar qui nous lance sur les traces d’un enfant maudit croisant dans sa quête de vérité les pires maléfices et les plus ténébreuses créatures. Enfin, et ce n’est pas négligeable, il nous propose – à la différence de romans de cet acabit - une lecture accessible et haletante.

cunningham.jpg Crépuscule de Michael Cunningham. Belfond
C’est l’histoire d’un homme désespéré. C’est l’histoire d’un homme érodé par le dynamisme et la froideur de la vie, d’un homme en proie à la confusion des sentiments, d’un enfant devenu adulte sans sa permission... Peter Harris, galeriste new-yorkais apparemment comblé tombe sous le charme vénéneux du jeune frère de sa femme, Mizzy, et en voit son existence bouleversée au point d’imaginer de tout quitter pour le bel éphèbe (qui n’est pas sans rappeler le Visiteur de Théorème) jusqu’au jour où il découvre que Mizzy l’a manipulé. On retrouve dans ce superbe roman l’introspection poétique et la liberté narrative de The Hours. Aussi, comme toujours chez Cunningham, ce cynisme désinvolte qui ne fait pas oublier l’humanité de ses personnages ici particulièrement bouleversants. Enfin, rendons hommage à un style enchanté, unique dans la littérature anglo saxonne.

mcguane.jpg Sur les Jantes de Thomas McGuane. Christian Bourgois
Des auteurs de l’école de Missoula (ou du Montana pour les enquiquineurs…) Thomas McGuane est vraisemblablement le plus ethnocentré. En effet, le "grand espace" est davantage – au travers de ses personnages picaresques et désolants – lui-même que les vastes étendues américaines. Sur les Jantes raconte l’histoire d’un médecin équanime et solitaire, marqué par une mère mystique qui se retrouve interdit d’exercer pour avoir laissé mourir une femme. Ironie du sort, non seulement il n’y est pour rien mais il aimait la victime et tenta tout pour la sauver de ses démons. Tout le roman est là – superbe et grave – dans la puissance de la jalousie et de la méchanceté quand on baisse la garde et que l’on vit sans se soucier des balles. Fourmillant de personnages insensés mais vibrants de vérité, au service d’une moralité des faits accablante, Sur les Jantes est un grand roman sur la fin de l’Amour.

evenson2.jpg Baby Leg de Brian Evenson. Le Cherche Midi
Nous avons à peine quitté Brian Evenson dans Aliens No Exit que le duo de fins limiers Claro & Hofmarcher, éditeurs de Lot 49, publie ce texte court mais essentiel de l’auteur de Père des Mensonges (cf. archives). Evenson ne croit pas en la réalité. Comme tous les hommes marqués, il sait que seul le mal existe et régit notre intuition et nos destins. Avec une radicalité certainement travaillée dans les cours de techniques d’écriture qu’il prodigue, Evenson nous propulse dans une sorte de faux thriller schizophrénique où Kraus, un homme traqué, est la victime d’événements aussi tragiques qu’hallucinatoires où dominent les présences d’une femme cul de jatte et d’un inquiétant psy. Kraus tourne sur lui-même et voit une à une toutes les portes de sortie se dérober. Est-il fou, veut-on le rendre fou ? Est-ce nous qu’Evenson manipule ? Quand Palahniuk rejoint Burroughs et Ballard !

shiner.jpg Les Péchés de nos Pères de Lewis Shiner. Sonatine
Nous avions découvert Lewis Shiner pour son premier opus Fugues, chroniqué alors dans Rock & Folk, audacieux et passionnant roman qui redonnait vie à des stars du rock disparues. Il y eu l’année suivante une nouvelle production puis plus rien jusqu’à ce gros livre qui confirme le talent de fictionniste de Shiner. Car là est bien le talent de cet auteur atypique très marqué par la contre culture. C’est un inventeur né d’histoires romanesques. Ici, un dessinateur de BD va découvrir, à l’heure du décès de son père, un étouffant drame familial qui le plongera dans un passé tragique et tourmenté. Secrets de famille au cœur des années 60 et de la lutte pour les droits civiques. Lewis Shiner compose une fresque brutale et sombre où les fantômes du sang mêlé de l’Amérique tiennent la première place. Le titre américain Black & White en dit beaucoup…

roth.jpg Le Rabaissement de Philip Roth. Gallimard
Depuis l’illustrissime La Tache, Philip Roth, particulièrement dans ses courts romans, revient inlassablement à la chute. Un Homme, La Bête qui Meurt rendait compte de l’abandon des forces du plaisir, de l’amour et de l’espoir. Le Rabaissement est, à leur égal, une histoire désolée et pathétique : Simon Axler qui fut un des rois de Broadway et une star d’Hollywood se trouve, à 65 ans, dans l’impossibilité de jouer, privé soudainement de son génie. Retiré à la campagne, plaqué par sa femme, il va nouer une histoire passionnelle avec la fille de copains comédiens sachant que le risque encouru par la différence d’âge est un sombre danger. Il le sera ! Avec un merveilleux sujet, voisin de la perte d’inspiration et de la rédemption par l’amour et la force du sexe cher à l’auteur, Philip Roth propose un roman palpitant, tragique mais au final… euphorisant !

braun.jpg Eva Braun d' Heike B. Görtemaker . Le Seuil
Une biographie d’Eva Braun pourrait paraître comme la parfaite fausse bonne idée tant la maitresse du Führer échappe à l’analyse et se dérobe devant l’Histoire. Celle qui fut qualifié de « non personne » ou de « grande déception de l’Histoire » n’était vraisemblablement après tout le seul avatar sentimental possible que pouvait nourrir Adolf Hitler après la mort de sa nièce dont il ne se remit jamais. Jeune, blonde, dévouée, forcément jalousée mais guère enviée – sa personnalité ne lui autorisant pas -, Eva Braun représentait toute l’évanescence délétère de la proximité d’Hitler. En tentant de lui donner corps et de s’interroger sur ses réelles motivations, Heike B. Görtemaker fait revivre avec les portraits de Speer, Goebbels ou Bormann cette galerie de fantômes malfaisants et exsangues qui hantaient le Berghof et, enfin, le Bunker, pour certains, jusqu’au bout.

pizzo.jpg Galveston de Nick Pizzolato. Belfond
Rares sont les auteurs dont les premiers romans ne cherchent pas le couteau derrière la plaie ; où l’histoire racontée n’est qu’une parole donnée au narrateur ; où, enfin, tout serait dit singulièrement mais quand même "à la manière de". Galveston est un roman, comme dit Lehane, «presque insupportable dans son authenticité ». C’est le parcours inattendu d’un truand poursuivi par son gang et condamné à un méchant cancer qui va jeter ses derniers feux dans la protection de deux sœurs prise dans une affaire qui les dépasse. Nick Pizzolatto ne nous raconte pas une histoire, il nous fait vivre au côté de la part sombre et pourtant si intense de l’humain. Rien n’est surjoué quand tout pourtant est pathétique. Marqué par une littérature de grand lignage et après avoir libéré son âme des scories anthropophages qui rongent les grands écrivains, Pizzolatto va devenir un ténébreux conteur d‘histoires.

davis2.jpg Hammer of the Gods de Stephen Davis. Le Mot et le Reste
Il ne faut jamais négliger le gout des dieux pour le jeu ! Led Zeppelin, du haut de son Olympe électrique, n’a passé son temps qu’à ça : s’amuser à profiter d’un pouvoir qu’il s’était construit à la barbe de tous. Jouer aux plus méchants, aux plus cupides, aux plus plagieurs, au plus détestablement bruyants. Enfin, jouer avec le feu dans une quête prométhéenne qui le ramènera cruellement au rang d’humains dévastés. Hammer of the Gods porte en lui sa propre légende. Paru en 1985, il levait le voile sur les frasques du groupe le plus célèbre des 70’s. Disait enfin ce qui se murmurait depuis cette fameuse deuxième tournée américaine. Évoquait filles et animaux, drogues et magie noire, argent liquide et hommes de main. Bien sûr, le gang et son porte flingue Peter Grant nièrent en bloc (les rock stars sont menteurs comme des arracheurs de dents) pensant à leurs fans et surtout à leurs femmes (lire la suite)

bandinelli.jpg Quelques Jours avec Hitler et Mussolini de Ranuccio Bianchi Bandinelli. Carnetsnord
Archéologue et historien réputé, germanophone de surcroit, Ranuccio Bianchi Bandinelli sera "réquisitionné" pour être le guide du Duce et du Führer lors de la visite de ce dernier en 1938. De Rome à Florence, Bandinelli, qui n’accuse aucune sympathie fasciste, suivra ses suiveurs dans leurs réactions prises sur le vif. On y découvre un Mussolini grotesque, ignare impatient et servile à son allié et un Hitler – le peintre du dimanche de Braunau – studieux, faussement savant, pétri de mauvais goût mais sincèrement habité par la conscience de l’importance de la création artistique et de sa pérennité (voir sa collaboration avec Speer). Au final, ce petit texte indispensable extrait du Journal d’un Bourgeois renvoie aussi, en nos temps d’appel à la normalité, à comparer l’homme médiocre comme se qualifiait littéralement Bandinelli à l’héroïsation que symbolisait ces deux monstres.

jacobson.jpg La Question Finkler de Howard Jacobson. Calmann-Lévy
Julian Treslove, quadra londonien à la trajectoire professionnelle et privée improbable fréquente deux amis, Libor Sevcik et Sam Finkler, veufs et juifs tout deux mais du genre plutôt critique à l’égard d’Israël. Fasciné par le monde des "finklers" - c’est ainsi qu’il nomme les juifs – engeance mystérieuse et inatteignable, Julian va, à la faveur d’un incident sans rapport, s’inventer une judéité tardive et vouloir devenir plus juif que juif au péril de déconvenues et d’embarras multiples. Savoureux roman qui commence comme du Will Self et se conclut à la manière d’un Martin Amis, La Question Finkler est le manuel idéal d’humour juif. Mais il est aussi une réflexion aboutie sur l’attachement à une origine, sur la culpabilité et la honte d’être réduit à l’histoire d’un peuple et une fable sur le machisme et les méandres amoureux. Il a obtenu le Man Booker Prize 2010.

walser.jpg Au Commencement la Nuit Était Musique d' Alissa Walser . Actes Sud
Ce roman singulier et envoutant est à l’image de la vie du grand scientifique que fut Anton Mesmer : chaotique et mystérieux. L’écriture est audacieuse et tranchante. Faite de syncopes, de descriptions brèves et précipitées, nourries d’anecdotes effervescentes puisées dans la biographie du plus célèbre des magnétiseurs qui resta malgré tout un paria de la science et un oublié de l’Histoire. Le roman prend pour appui la vraie-fausse guérison de la musicienne aveugle Maria Theresa Von Paradis qui causa gloire et opprobre au médecin autrichien. Maria, qui trouve en Mesmer un père de substitution (le sien n’étant qu’entêtement et intérêt) et un frère en musique (Mesmer en bon Viennois ne jurait que par elle) illumine de sa nuit intérieure et chatoyante ce texte enivrant et délicat.

delillo5.jpg Great Jones Street de Don DeLillo. Actes Sud
Quand en 1973, Don DeLillo publie son deuxième roman Great Jones Street, il a trente six ans et à défaut de se passionner pour la rock musique – elle-même vieillissante - (ce que confirme le livre survolant de très haut cette contre culture), il y voit le creuset de ses bases de travail : manipulation des foules, influence des médias, résistance de l’art, accroissement de la paranoïa et avenir de la drogue. A l’instar de ses références : Burroughs pour la créativité révolutionnaire, Dick pour le complotisme poétique et Pynchon pour la narration sidérante, DeLillo donnait dans ce petit chef d’œuvre un condensé des grands textes à venir. Au travers du retrait achilléen d’une rock star lassée des turpitudes psychédéliques et involontairement mêlée à un trafic de drogue, l’auteur mettait à jour la folie incoercible d’une société du spectacle basée sur le mensonge et le meurtre.

mcgrath.jpg Pink Floyd en Rouge de Michele Mari. Le Seuil
Au moment où Roger Waters repart en tournée et triomphe avec son éternel, obsessionnel et pharaonique The Wall et qu'EMI ressort toute la discographie du Floyd remasterisée, Michele Mari, à qui l’on doit le très remarqué Tout le Fer de la Tour Eiffel, nous propose un des meilleurs textes à ce jour écrit sur l’histoire où plutôt le destin d’un groupe de rock.Car, le rock, et c’est notable, fait désormais partie du matériel culturel du siècle. Comme la littérature, les arts plastiques ou le cinéma, on peut en extraire une logique, une matière et une conscience. Pink Floyd, auquel s’attache Mari, fut le groupe emblématique du rock progressif des années 70 après avoir été un des maillons forts de la pop music underground anglaise. Mais écrire cela est bien sûr insuffisant. Ce serait seulement du domaine de la rock critique basique quand l’auteur nous propose une sorte de Bible orale (lire la suite)

blackwood.jpg Granny Webster de Caroline Blackwood. Christian Bourgois
Caroline Blackwood disparue en 1995 fut la compagne de Lucian Freud et du poète Robert Lowell. Deux grands torturés de l’art du XXe siècle. Elle-même, sujette à la dépression et aux excès, infuse ce Granny Webster d’un désespoir hautain et d’un pessimisme facétieux très victorien. Une jeune fille doit passer une convalescence de deux mois chez son arrière grand-mère Granny Webster. Elle va découvrir une personnalité rugueuse, totalitaire, au courage sans faille et à l’effroyable insensibilité. Ce séjour constituera une sorte d’immunité face aux désordres mentaux des autres membres de sa famille : tante alcoolo dépressive, grand-mère irréparablement folle et grand-père transi d’amour pour cette âme sœur démente. Un décor chaotique de grandes propriétés en décrépitude peuplées de présences fantomatiques rajoute à ce texte élevé une touche irréelle qui témoigne d’un esprit talentueux et singulier.

Kazinski.jpg Le Dernier Homme Bon d' A.J. Kazinski. JC Lattès
Thriller polymorphe (ésotérique, médical, scientifique…), Le Dernier Homme Bon couvre un spectre si large qu’il ne peut être réduit au seul polar. Les deux auteurs danois, venus du cinéma (c’est important dans la construction du livre…), réunis sous le nom de A.J. Kazinski nous proposent une intrigue ambitieuse et singulière à la fois : résoudre la macabre énigme de morts similaires éparpillées à travers le monde. Seul point commun, les victimes ont fait le bien dans leur vie. Dès lors, de Venise à Copenhague nous suivrons le négociateur Niels Bentzon et l’astrophysicienne Hannah Lund pour vivre une histoire palpitante, hérissée de suspens, de formules mathématiques et de ténébreuses croyances judéo-chrétiennes. Réflexion métaphysique sur la nature de l’homme et plaidoyer pour les témoignages de morts imminentes. Une œuvre forte à ne pas laisser passer.

trauma.jpg Trauma de Patrick McGrath. Actes Sud
Patrick McGrath nous revient avec ce qui constitue à la fois son viatique littéraire et son génie romanesque : l’étude psychiatrique des sentiments humains. Les splendides Spider et L’Asile l’ont placé au plus haut dans le domaine du roman schizophrénique mais Trauma innove encore. En effet, McGrath traite ici quasi cliniquement du stress post traumatique et s’attache davantage au sort du narrateur – psychiatre bien sûr – qu’à l’intrigue romanesque tant celui-ci condense tout le drame d’un passé indéfectiblement nocif. Pris entre deux femmes qui creusent son échec, obsédé par le souvenir cruel d’une mère qui ne l’aimait pas, hanté par la mort de son beau frère dont il se sent responsable, Charlie devient l’objet de son propre sujet et laisse échapper sa vie dont il ne retrouvera jamais le fil. Sombre et magistral.

munn.jpg Steve McQueen de Michael Munn. Nouveau Monde Editions
Steve McQueen était tout de colère et d’impossibles défis. C’est ce que dévoile cette passionnante biographie signée Michael Munn qui rompt avec ses devancières, entre autres par les révélations sans ambages sur l’usage par McQueen des drogues, sur sa délinquance juvénile, sa séduction compulsive et son narcissisme issu d’une jeunesse outragée. Tout autant, dans son schéma narratif chronologique où chaque film est passé en revue mais riche de détails et de témoignages, elle rappelle que le King of Cool qui savait toujours "laisser faire la caméra" était un perfectionniste insatisfait, un comédien à l’instinct brulant et une star indémodable. L’acteur le mieux payé du monde entre 1968 et 1973 mourut à 50 ans, comme il l’avait toujours prédit, et bouleverse encore avec son éternel sourire d’enfant blessé.

hegemann2.jpg Axolotl Roadkill de Helene Hegemann. Le Serpent à Plumes
A l’image des nouvelles révolutions, la nouvelle littérature débute sur Internet. En publiant Axolotl Roadkill, Helene Hegemann a fait scandale à plus d’un titre. En effet, à peine sorti, le livre, écrit par une gamine de dix sept ans, était taxé de plagiat et de pur produit Internet par la presse allemande qui reconnaissait tout de même à l’auteur des qualités stylistiques hors du commun. Axolotl Roadkill met en scène – c’est la grande force du livre, cette hyper personnalisation de la narratrice ! – Mifti, fille à papa surdouée et gavée de drogues qui n’en finit pas de réinventer sa vie et de peiner à faire le deuil de sa mère alcoolo-toxico-mort soudaine (lire la suite)...

busch.jpg Nord de Frederic Busch. Gallimard
L’œuvre romanesque de Frederic Bush, mort en 2006 à l’âge de 65 ans, incarne parfaitement un pan de la littérature américaine du 20ème siècle. Classique – Busch était professeur de littérature –, elle rend hommage à l’homme américain tel qu’Hemingway ou le cinéma d’action (western, polar…) l’ont popularisé : massif, rassurant, dangereux mais blessé. Jack est de ceux-là. Après la mort de sa femme et de sa fille ainsi que la dégradation de son statut social, il accepte de rechercher le neveu d’une avocate pour laquelle il a le béguin. S’en suivra une sorte de répétition pathétique de son passé récent avec les désastres et les frissons glacés mais aussi les bonheurs éphémères. Dernier livre de l’auteur, Nord est une belle réflexion sur la recherche et sur la perte.

lenz.jpg Le Bureau des Objets Trouvés de Siegfried Lenz. Robert Laffont
Pour un auteur qui fut membre du Groupe 47, Siegfried Lenz donne avec ce Bureau des Objets Trouvés un modèle d’écriture allemande traditionnelle. Ce qui veut dire de la fantaisie mélangée à une éternelle sorte de menace. Un savant mélange de Gunther Grass et Bertolt Brecht en quelque sorte… Henry Neff, atteint d’une espèce de syndrome de Peter Pan, n’aspire à rien. Fils de famille, il échoue au service des objets trouvés ferroviaires et va s’en trouver ravi, développant une fascination pour cette activité (rendre au perdant le sujet de sa perte – Allo Dr Freud !) et un sens aigu de la mise en scène. Roman allègre et intemporel (si n’étaient pas cités une fois l’ordinateur et Claudia Schiffer, on se croirait sous la République de Weimar !), ce bureau est très fréquentable.

patti.gif Just Kids de Patti Smith. Denoël
Quand paru en 1975 Horses, disque échevelé et messianique où l’on découvrait une personnalité inédite dans le monde du rock, c’est bien la photo de l’album signée Robert Mapplethorpe qui tout d’abord imprima les mémoires. Patti Smith était précédée d’une réputation de poétesse rock, fan de Rimbaud et de Morrison. Elle devint vite une rock star et l’on oublia tout ça. Ce livre remarquable retrace sa vie d’avant qu’elle partagea avec le photographe mort en 1989. On y voit sous une plume parfaite le New York encore beat de Burroughs et d’Andy Warhol, les débuts du Max Kansas City et du CBGB. Surtout, on apprend dans cet hommage au compagnon perdu comment Patti et Robert formèrent un duo (couple souvent, ami toujours) digne des légendes.

carver.jpg Œuvres Complètes (6 vol.) de Raymond Carver. L'Olivier
Jusqu’à sa mort, Raymond Carver fut le meilleur auteur français de sa génération, faisant culminer les singularités de notre littérature, autrefois saluée dans le monde entier… Enfin, c’est ce que l’on pourrait écrire si l’auteur de cette œuvre en pointillé mais incandescente n’ait été américain. Amour délavées, quotidiens peu enviables, avenirs bouchés ; ce sont des ambiances très ethnocentriques (donc françaises !) que l’on retrouvent dans ces œuvres complètes pertinemment publiées. Textes brefs qui disent tout, personnages fantomatiques que l’on n’oublie pas. Les vies que nous racontaient Carver avaient dans leur désespoir une vertu cardinale, qui le fit plus grand que Bukowski ou Fante, elles étaient dignes.

kampusch.jpg 3096 Jours de Natacha Kampusch. JC Lattès
Les récits de claustration nous ramènent au plus profond de notre obscurité. Peur de l’enfermement qui nourrit les rêves enfantins. Ce qu’a vécu Natascha Kampusch pendant ces 3096 jours a, bien sûr, tout du cauchemar mais aussi du fait divers hors norme et qui marque son temps, voué à être invoqué des décennies plus tard. Une histoire sombre, paradoxale et sensationnelle qui ne pouvait ne pas être racontée. On sait que Kampush eut du mal à se confier et endossa un rôle très ambigu en Autriche (victime consentante ?...) Ce livre écrit avec assistance permet de la suivre dans cet autre monde qui fut le sien, avec Priklopil, lecteur d’Hitler, bourreau et magister, qui se suicida, la fuite de Natascha prise. Un livre pour la publicité mais surtout pour l’Histoire.

spector.jpg Phil Spector. Le Mur de Son de Mick Brown. Sonatine
Dans le sulfureux monde du show-biz, les plus déjantés ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Certes, les musiciens ont la part belle en matière de drogue, sexe & rock’n’roll, mais derrière ces demi-dieux s’agite un monde mystérieux qui est celui des producteurs, loin d’être en reste (Kim Fowley, Andrew Loog Oldham, Malcom McLaren…). Phil Spector pour les plus jeunes est celui qui dort en taule pour avoir tiré sur une starlette récalcitrante. Pour les anciens, l’inventeur du wall of sound a toujours été "le plus fou d’entre tous". Petit lutin complexé, hyperactif et amphétaminé, Spector marquera à jamais par ses collaborations singulières avec les plus grands (Beatles, Dylan, Tina Turner, Ramones…) l’histoire de la musique rock. Ce livre en est le meilleur des témoignages.

delillo4.gif Point Oméga de Don DeLillo. Actes Sud
Dans notre critique de l’Homme qui Tombe, nous insistions sur la place grandissante de l’art dans le travail de Don DeLillo. Loin de nous l’idée de nous congratuler mais notre connaissance du seul auteur culte digne de ce nom nous force à constater que nous étions dans le vrai. Ce dernier opus s’apparente, en effet, à une œuvre d’art contemporain. Scindé en deux sujets (un homme fasciné par la projection au ralenti sur 24h de Psychose, et la relation improbable entre un jeune cinéaste et un fonctionnaire du Pentagone retiré dans sa campagne), Point Oméga, plus que jamais, dépasse ou annule le roman pour définir l’apparence. " La conscience est à bout de force " et " chaque moment perdu est la vie " sont les apophtegmes les plus cruciaux de ce texte magique.

shreve.gif Une Scandaleuse Affaire d' Anita Shreve. Belfond
Un tel livre ne pourrait être écrit en France. En effet, Anita Shreve s’inscrit dans une culture américaine et sa manière générale d’aborder autant la littérature que le romanesque lui-même. Un schéma narratif polyphonique peu pratiqué chez nous (Bégaudeau, Salvayre…) où l’on passe d’un personnage à l’autre et dont le rôle de chacun est de nous faire avancer dans la compréhension de l’intrigue. Celle-ci, représentative de la littérature d’université typiquement anglo saxonne (chez nous ce serait les banlieues…). La cassette d’une scène d’orgie commise par de lourdauds élèves pris d’alcool sur une lolita allumeuse de 14 ans va mettre à jour, en plus des turpitudes étudiantes, les culpabilités des adultes. A rebours d'un Brett Easton Ellis !

gonzales.jpg Au Commencement Était la Mer de Tomas Gonzalez. Carnets Nord
Nouvelle bonne pioche pour l’encore jeune maison Carnets Nord. Après le sur amphétaminé dernier Richard Morgiève, on passe à l’international pour découvrir un subtil auteur colombien, Tomas Gonzales qui signe ici un superbe roman naturaliste et crépusculaire. Cette chronique d’un désastre, sorte de Jean de Florette tropical version seventies, montre comment la brutalité de la nature et de ses lois viennent vite à bout des illusions de ceux qui croient pouvoir s'y réfugier pour s’en faire un alibi et la domestiquer. Dans cet exercice, le héros qui a tout quitté en gai dilettante y perdra amour, raison et vie. Réflexion puissante sur les règles contrariées du monde.

BEE.jpg Suite(s) Impériale(s) de Brett Easton Ellis. Robert Laffont
Plutôt que d’écrire son roman sur le 11 septembre comme l’ont fait la plupart de ses estimés confrères (McInerney, DeLillo, Updike…), Brett Easton Ellis préfère casser ses personnages comme on maltraite ses jouets pour leur donner une nouvelle apparence. Clay (Moins que Zéro), bringueur, pourri gâté revient à L.A en scénariste à succès et retrouve ses anciens amis furieusement méfiants à son égard. En tombant raide dingue d’une jeune actrice qui va le plonger en enfer, il donne l’occasion à Ellis de nous offrir un de ces romans paranoïaques dont il a le secret. Comme le fut Zombies en son temps, Suite(s) Impériale(s) est un texte laboratoire où se retrouvent tous les thèmes chers à l’auteur. En fait, B.E.E n’écrit pas, il cauchemarde !

sinclair.jpg Guitar Army de John Sinclair. Rivages Rouge
Bien sûr, on peut dire que Guitar Army est un manifeste et un brulot. C’est vrai, mais trop réducteur. Ce livre unique, atypique dans sa construction comme dans sa rage, entre exaltation programmatique, chronique d’une époque et critique rock montre à quel point le rock et certains de ses plus ardents combattants, tel John Sinclair furent décisifs dans la culture des 60’s. Sinclair, révolutionnaire fiévreux, emprisonné 9 ans, fut le créateur du White Panther Party et le manager du MC5 dont les concerts étaient autant des shows que des " zones de combat ". Ce texte atypique de militant irrésistible qui écrit que " le rock a brise le cours de l’histoire " relativise beaucoup l’ardeur juvénile des récents baby rockers.

harrison2.jpg Les Jeux de la Nuit de Jim Harrison. Flammarion
Les trois époustouflantes nouvelles qui composent ce recueil, même hétérogènes, sont dominées par le sexe ou plutôt la lubricité. A l’instar d’un Philip Roth, Jim Harrison y voit sûrement le souvenir le plus près du soleil de sa vie. Hors cette pellicule de sensualité, on retrouve les grands thèmes américains chers au maître de Missoula : courage féminin, culte du plaisir, amour des livres et osmose avec la nature. Le plus réussi des trois textes, si l’on doit choisir, est celui qui donne son titre à l’ouvrage et met en scène les affres d’un loup-garou, car il est à lui seul le flambeau de la littérature américaine d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Harrison fort !

lilin.jpg Urkas !  : Itinéraire d'un Parfait Bandit Sibérien de Nicolas Lilin. Denoël
" La justice des hommes est une horrible imposture. Dieu seul peut juger. Dommage, que dans certains cas, nous soyons obligés de nous substituer à son arbitrage ". Cet adage des tueurs de St Petersbourg éclaire Urkas de toute la sombre et inéluctable violence slave. Un fatalisme cruel qui se différencie des romans de pègres occidentalles où seule la recherche du profit compte. Le style est ici à l’aulne de la quête, la plaie c’est le couteau. Cet épais roman qui ne "débande" jamais, qui puise dans une syntaxe furieuse, pointant des personnages maléfiques finalement sans destin indique une terrible ligne de front, nouvelle zone de combat que le libéralisme même musclée de Poutine ne saura ignorer.

pauls.jpg Histoire des Cheveux d' Alan Pauls. Christian Bourgois
La littérature argentine est aussi énigmatique qu’elle est fascinante. Alan Pauls, en digne représentant de cette école du doute, mêle ici fantaisie, philosophie et romanesque avec brio et légèreté. Qui ne se souvient pas d’avoir été hanté par sa coupe de cheveux dans les 70’s ? C’est au travers de cette obsession " cette malédiction des cheveux ", hantise au départ banale puis compulsive chez le héros qui engendre pour lui " un royaume de la nécessité " que l’auteur nous promène dans un roman foisonnant et lucide, lourd de tignasses remplies d’épis. Tout part des cheveux et de ceux qui les traitent pour comprendre une politique de vie. Indispensable… même aux chauves !