SB1.jpg Les Dernières Paroles des Condamnés à Mort de Stéphane Bourgoin. Ring
Depuis que Stéphane Bourgoin a changé d’éditeur (Après Grasset déjà cinq parutions chez Ring et une à venir…) son style a pris du muscle. De là a y voir l’influence de David Serra (un temps agent et éditeur de M. G. Dantec récemment disparu) personnage controversé et as du marketing littéraire, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir. En effet, cette écriture au couteau qui enchaine les faits divers dans une répétition macabre établissant ainsi un catalogue funèbre rappelant France Orange Mécanique de Laurent Obertone chez le même éditeur audacieux donne au travail de moine copiste de Bourgoin une sombre régularité affichée dans l’inventaire kilométrique dressé de tous ceux passés par la peine de mort et de leurs réactions. Stéphane Bourgoin cite, bien entendu, ses sources qui nous renvoient souvent à des forums et sites spécialisés sur le sujet. A retenir de ce travail unique même si parfois "assommant" nombre d’anecdotes sur la peine de mort et ses à-côtés : condamnation des femmes, professionnalisation des bourreaux, procédés employés, évolution des techniques, ratés technologiques, différences selon les peuples et les civilisations, curiosités anatomiques et médicales, préférences sociétales… Tout est passé en revue ! Rien qui ne fasse question n’est occulté. Mais ce qui justifie le titre du livre réserve des perles noires. Pour combien de convertis de la dernière heure appelant de leurs vœux la grâce divine, il y a d’irréductibles bravaches aux derniers mots dignes d’Alexandre Dumas ou de Gaston Leroux. En vrac : "c’est beau hein, l’agonie d’un homme", "Si vous avez un message à transmettre au Diable, n’hésitez pas à me le dire, je le verrais bientôt" Et celle-ci, pour nous la meilleure : "Je suis trop beau pour mourir !" Avec ce nouvel opus, Stéphane Bourgoin continue de creuser son sillon mortel et reste au top quand il s’agit d’évoquer le pire.

Embareck.jpg Jim Morrison et le Diable Boiteux de Michel Embareck. L'Archipel
Élevé au lait de la culture rock, Michel Embareck fut longtemps collaborateur du magazine Best dans les années 70/80, l’autre mensuel des musiques rythmées et de la contre-culture. Depuis une quinzaine d’années, il s’est reconverti en romancier signant quelques bons titres en Série Noire entre autres. Il nous propose ici une fiction basée sur des faits réels. Procédé littéraire couramment employé de nos jours qui consiste à rendre possibles des évènements probables. Dès lors, toute fiction devient réalité et vice versa. Embareck s’attache au mythe Jim Morrison. Il n’est pas (trop) tombé dans la litanie du chanteur maudit, poète visionnaire et génie trop tôt disparu. En effet, Embareck a le mérite de mettre en lumière fictionnée sa relation avec un autre chanteur décalqué au mythe moins flamboyant mais vivace. Gene Vincent, car c’est bien de lui dont il s’agit, va croiser la route de Morrison quand celui-ci ne veut plus être un Doors mais bien un cinéaste que son modeste diplôme de l’UCLA légitimait à ses yeux. Ces deux animaux blessé, le plus âgé par un accident de moto qui le laissera boiteux, morphinomane et alcoolique jusqu’à sa mort et le plus jeune par une volonté suicidaire servie par un éthylisme des plus rares jamais démentie jusqu’à ses vingt-sept ans, vont sceller une sorte de pacte par lequel Morrison fera un film dont Vincent sera le héros. Le chanteur traqué pour mauvaise conduite devenant ainsi un intellectuel reconnu et le créateur de Be Bop a Lula se refaisant la cerise pour payer les pensions alimentaires et autres exigences de son ex-femme. Tout ça bien sûr capotera car ni l’un ni l’autre de ces magnifiques épaves n’étaient plus en mesure d’ambitionner quoi que ce soit. L’histoire (la vraie) retiendra que, décédés à trois semaines d’écart, ces clochards célestes s’étaient pas mal fréquentés au crépuscule de leurs existences explosées. Morrison voyait en Gene Vincent un des pères fondateurs du blues blanc et un chanteur inspiré à qui le "King Lizard" venait payer sa dette.

Girard.jpg Les Derniers Jours de René Girard de Benoit Chantre. Grasset
Mort il y a un an quasiment jour pour jour René Girard reste pour beaucoup si ce n’est un mystère – au sens chrétien du terme – au moins une énigme. En effet, ce penseur sans école et presque sans élève, n’a trouvé que peu d’écho dans le cercle philosophique de son temps. Benoit Chantre avec qui Girard signa Achever Clausewitz prépare une biographie du philosophe et propose avec Les Derniers Jours de René Girard une sorte de teasing de l’ouvrage à venir. Il mêle souvenirs personnels et interprétation de l’œuvre de cet anthropologue atypique aux vues souvent controversées. Exilé volontaire depuis 1947 aux Etats Unis où il enseignait en particulier à l’Université de Stanford, René Girard s’est fait connaître, pour faire simple, entre autres par deux concepts : le désir mimétique et le bouc émissaire. L’un comme l’autre ont imprimé durablement leur marque sur la pensée contemporaine. Contesté violemment (René Pommier) autant qu’immensément respecté (Serres, Treguer, Chantre…) Girard souffrit de son éloignement laissant ses contemporains (Levi-Strauss, Lacan, Barthes…) occuper le terrain et creuser une philosophie qui se ferait sans lui (structuralisme, pensées prométhéennes…) et de sa faible capacité à promouvoir ses thèses. On peut y rajouter, même si ne ce fut qu’en lisière, sa conversion au catholicisme qui n’eut guère l’heur de plaire aux mandarins parisiens Mauvais débatteur, professeur rigide, maitre énigmatique, Girard n’avait rien pour briller à St Germain des Près. C’est à ces manques que Benoit Chantre pallie en revenant avec précision et talent sur les thèses de celui qui fut tout de même admis à l’Académie Française en 2005. Benoit Chantre tente, plutôt avec succès – pour un ouvrage non professoral – de délabyrinther la pensée de ce philosophe capital et de ce critique littéraire ambitieux et pertinent. Essentiel pour ceux qui voudraient pénétrer l’œuvre d’un théoricien à l’avenir devant lui.

CCastillon.jpg Les Messieurs de Claire Castillon. L'Olivier
Il y a quelque chose du domaine du mépris, du dégout… de la vengeance même dans ce subtil et dérangeant Les Messieurs de Claire Castillon. En effet, la meilleure auteure française livre le long de 21 textes consacrés à des amours décalés (jeunes femmes et vieux messieurs) de petites histoires délavées, ironiques et blessées. Loin d’un Adolphe archétype du roman d’initiation traversé par la douleur, d’un Lolita (ces femmes sont adultes…) et les Messieurs ne sont pas nympholeptes comme Humbert Humbert, ou des péripéties d’un Matzneff, magnifiées dans des romances au sucre pervers. Les Messieurs met en scène des jeunes femmes (autour de 20/25 ans – certaines sont même mamans) attachées (pourquoi ? on ne le saura jamais vraiment) à des hommes finissants, flétris, sans charme. L’auteure prend délibérément le parti du désintéressement, de la froideur, de la narration réaliste où l’amour tel qu’on l’entend peine à trouver sa place. En lisière, ce dernier est subalterne, présent mais maltraité. Il a existé, existe, mais pourquoi, pour combien de temps ? Nul ne le sait. Ne cherchez pas dans ces textes tranchants, féroces mais saturés d’ironie quelque romantisme idéalisé. Ces jeunes femmes sont avec des hommes vieux, parcheminés, mariés parfois et elles en font le rapport comme l’on établit un carnet de santé. Avec humour souvent, elles décrivent leur relation sans donner l’envie de les imiter. Jamais primesautières, ces nymphettes donnent à Claire Castillon l’occasion une nouvelle fois de creuser ce fossé fangeux qui règne entre les hommes et les femmes.

DBF.jpg It's a Tennager Dream de Dominique Blanc-Francard & Olivier Schmitt. Le Mot et le Reste
Au tournant des années 60, le nom de Blanc-Francard était inévitablement associé à ce lunetteux énigmatique qui lançait d’improbables endroits son devenu célèbre "Salut, c’est Pop 2". Patrice Blanc-Francard réunissait en effet devant le petit écran le samedi après-midi les fans de rock sevrés d’images auxquels il proposait les retransmissions de concerts captés au Bataclan à 5 francs l’entrée !! Son jeune frère Dominique qui publie ici avec Olivier Schmitt cet Itinéraire d’un Ingénieur du Son commença de figurer dans les tablettes de 1971 à 1973 à la lecture des "crédits" des albums enregistrés au Château d’Hérouville, sorte de studios Abbey Road ou de Record Plant français. Puis, d’années en années, ce nom revint jusqu’en faire une référence. It’s a Teenager Dream retrace non seulement la carrière d’un grand professionnel mais l’histoire du son électrique en France des années 60 à aujourd’hui. Comme beaucoup, il commença comme musicien dans un groupe yé-yé Les Pingouins mais c’est très vite le son dont l’évolution des techniques était permanente qui le fascina. Il rejoignit le studio Gaffinel où il fit ses armes lui permettant de rejoindre ce vaisseau amiral que fut le Château d’Hérouville. Là, trois ans durant, il enregistra et mixa parmi les plus grands du rock de l’époque (Elton John, Pink Floyd, Cat Stevens…) Hérouville ferma prématurément en 1973 mais la réputation de DBF était faite. Au point qu’il lança l’idée d’ingénieur du son free-lance. Dès lors, il hanta tout ce que Paris et ailleurs comptait de studios renommés. Demandé par les meilleurs (Nougaro, Hardy, Gainsbourg, Eicher…), il finit par créer son propre studio le Labomatic où il enregistra entre autres les premiers disques de Sinclair, son fils cadet. Olivier Schmitt assure la narration de ce livre incontournable émaillée des nombreux souvenirs et anecdotes de DBF. Une phrase de Pascal Colomb, ami et confrère, résume parfaitement le personnage : "C’est une entité humaine et technicienne à la fois"


Gros.jpg Possédées de Frédéric Gros. Albin Michel
Quand on évoque les Possédées de Loudun, on parle à l’instar de Calas ou de Dreyfus, de L’affaire des Possédées de Loudun plaçant cet épisode au rang de la controverse. Laissant ainsi au doute une marge de manœuvre que l’Histoire rétrécit ou grandit à son gré. Frédéric Gros s’empare de cet événement du règne de Louis XIII après plusieurs ouvrages sur la question dont un, mémorable d’Aldous Huxley. En 1971, le réalisateur britannique Ken Russel signa avec Les Diables – sûrement sa meilleure production - un film mémorable, échevelé et lyrique sur cet événement associant politique, scandale et sorcellerie. C’est d’ailleurs de ce film volcanique et palpitant que l’auteur suit au mieux le script. L’histoire des Ursulines de Loudun et de l’Abbé Urbain Grandier connut en ces années soixante-dix un considérable retentissement à retardement, définitivement marquée pour le public français par un haletant Alain Decaux Raconte qui pétrifia ce soir-là les Français spectateurs d’une des émissions phare de la télévision de l'époque. En effet, l’affaire est une bénédiction pour un conteur ou un écrivain. Bien et Mal, Gloire et Déchéance, Culpabilité et Innocence, Pureté et Vice, Vérité et Mensonge… Tous ces concepts apparaissent dans l’histoire de Grandier et la précipitation de sa chute. Jeune abbé de Loudun dans le Poitou, Grandier est conscient de ses qualités d’orateur, de ses finesses de politique et de son charme de séducteur... ''(lire la suite...)''


NMattei.jpg Les Amours Anormales de Noël Matteï. E38
Il est fréquent que nous soyons sollicités par des maisons d’éditions confidentielles ou par des auteurs eux-mêmes pour rendre compte de leur travail. Les plus pertinents se calant sur notre ligne éditoriale. Notre accueil est généralement bon d’autant que souvent les textes sont de bonne facture. Les Amours Anormales de Noël Matteï s’inscrit dans ce type de rencontres. Évitant comme toujours de lire les quatrième de couverture qui feraient passer n’importe quel roman de gare pour du Le Clezio, nous avons donc pris à bras le corps ce long poème amoureux tournant au drame criminel et en sommes ressortis essorés comme exsangues. Qu’en est-il donc pour qu’un critique rompu aux pires situations se trouble comme un jeune copiste ? Matteï met en scène banalement et sans effet de style ni de décor deux collègues de bureau – style dans le numérique – dont un des deux Carol, dévasté par la mort de son jumeau dix ans plus tôt, cherche à retrouver cette gémellité dont on sait qu’elle est proche de l’amour avec Thomas, métrosexuel type dont il partage les pause clopes depuis des années au boulot tout en s’imaginant être son "absurde obsessionnel". Ni ami, ni amant, ni frère, Carol brule que Thomas lui trouve une place inédite dans sa vie, à part. Dès lors, on l’a compris, nous pénétrons le règne de l’idée fixe, le territoire de l’obsession où la manipulation et la folie vont dévaster tout sur leur passage. Le talent de Matteï, musicien de formation, réside principalement dans la création d’un climat très particulier saturé de tension, vidé de toute logique, élégiaque et hanté. Il aime y rajouter une bande son très indé qui affute davantage les sens. Cette beauté cruelle font de ce second roman une pièce de choix dans le difficile exercice des rapports au délire psychologique

Bohringer.jpg Quinze Rounds de Richard Bohringer. Flammarion
La mort plane sur ce livre. Cette mort qui a emporté tant des amis de Richard Bohringer. Cette mort qui avance de travers, en crabe. Le cancer. Il a rattrapé le bouffeur d’étoiles, le voyageur sans bagages, l’homme rempli "d’absences". Sans ce foutu cancer, pas sûr que Bohringer aurait écrit Quinze Rounds. En tout cas pas de cette manière. En retenue, en empathie. Comme s’il regrettait ses emportements et ses brouilles. Quinze rounds comme quinze chapitres de combats, de conflits, de zones de guerre. Contre la filiation difficile d’abord (fils de Boche...), l’héroïne ensuite puis l’alcool. Bref, la marginalité comme on disait à son époque. "Je n’ai pas de génie" écrit-il à tort ou à raison. Il rajoute qu’il a toujours été étonné du succès qu’il a remporté. Pourtant son génie ne doit qu’à cette extrême singularité du personnage. Irremplaçable braillard, griot blanc coureur de savanes hérissées de malheur. Le livre raconte ses rencontres avec les acteurs (souvent aimés), les amis (souvent disparus), les femmes (mal ou top aimées) et les voyages qui constituèrent souvent le seule cachet pour un film improbable. Quand on lit Bohringer, on écoute Nougaro, un peu Lavilliers... Il est fait du même bois que ces insupportables hâbleurs au souffle jupitérien. Cet homme aura été écrivain, chanteur, acteur, voyageur et… humain ! Un des plus beaux hommages qu’il rend dans ce beau livre nonobstant sa famille et sa fille Romane va à Bernard Giraudeau, frère de douleur, et à son film sidérant de beauté Les Caprices d’un Fleuve. Cet homme emporté après une résistance de 10 ans à la maladie apparait sous la plume de Bohringer comme le frère parfait que Richard, le vilain petit canard, aurait voulu avoir.

Lemaitre2.jpg Trois Jours et une Vie de Pierre Lemaître. Albin Michel
Étonnant cette baisse d’énergie, ce souffle court, cette chichiteuse histoire de culpabilité adolescente… Pierre Lemaître nous avait habitué à tellement qu’on reste un peu interdit par si peu. Ces polars et thrillers (Travail Soigné, Sacrifices entre autres…) relevaient de vrais chocs littéraires. Son Goncourt (Au Revoir Là-Haut) était empreint d’une gravité et d’une grâce sans égales. Ce Trois Jours et une Vie semble écrit par un autre, sorte de pale sociétaire des lettres françaises qui hésiterait entre le roman noir et la chronique réaliste. Dans un petit village de la France profonde, un enfant de douze ans tue accidentellement un petit de six. Dès lors, il n’a de cesse de, davantage que cacher sa terrible faute, d’attendre son châtiment inévitable et prochain. Pourtant rien ne survient, nul ne l’accable. La vie et la tempête de 1999 vont le libérer de son horrible fardeau. Mais on le dit, la vie à défaut de la justice vous rattrape toujours. On accompagne donc Antoine les deux jours qui suivent son forfait et le retrouvons douze ans plus tard devenu médecin encore frappé au sceau de son douloureux souvenir. La fin que nous vous dissimulons ne rachète pas l’intrigue qui sans cesse appelle à l’aide. Personnages délavés, descriptions dignes de modestes chromos… On retiendra tout de même la volonté louable de Lemaître de créer un meurtrier de douze ans et de détailler la culpabilité et le malaise enfantins devant l’innommable. Oublions donc. Mais on attend le vrai prochain Lemaître !

DDucret.jpg Lady Scarface de Diane Ducret. Perrin
D’une condition l’autre. De la vie intime des Femmes de Dictateurs aux statuts bafoués des femmes à travers les différentes figures qu’elle ont prises aux cours des siècles, en passant par une savoureuse description de ce que pourrait être "l’homme idéal", Diane Ducret creuse son sillon d’une étude précise, historique et stylée de la "féminitude". Ici, c’est sur les femmes de voyous, les fiancées de la poudre qu’elle porte ses recherches. Précisément sur celles des années trente. Filles de la pègre de Chicago réunies sous l’accrocheur sobriquet de Lady Scarface. On y retrouve tout ce qui a fait la réussite et le talent de ses Femmes de Dictateurs : minutie des recherches, habileté du schéma narratif et efficacité du style. Non seulement, Diane Ducret met en scène ces égéries particulières qui ont pour nom : Mae Capone, Kathryn Kelly, Louise Rolfe, Bonnie Parker ou Virginia Hill, précise leur rôles souvent capitaux auprès des plus grands truands (Al Capone, Juhn Dillinger, Bugsy Siegel ou Clyde Barrow) les aidant à commettre parfais les pire méfaits mais aussi jouant le simple rôle de femme aimante et dévouée. Une fois encore, l’auteure n’oublie pas d’expliquer les causes du mal (envie de mener une autre vie, révolte contre le carcan des bonnes manières et des préceptes bourgeois…) mais aussi de poser les diagnostics prononcés à l’époque par la société sur ces femmes indomptables qui personnifient et incarnent le vice par leurs comportements excessifs et leurs passions mortifères pour de sombres crapules. A bien lire, on est confronté dans ces attitudes délinquantes liées à l’éclosion de l’argent sale, à une nouvelle génération de femmes dont l’émancipation violente annonce quelque part celles que l’on connaitra dans les arts ou les droits civiques. Mae Capone, la plus sage d’entre toutes, incarne à merveille Lady Scarface et sa vie avec Al Capone est un peu le fil rouge de ce livre de passion et de sang. Mae Capone, gentille irlandaise discrète qui aima toute une vie de difficultés un bouillant italien. Dieu reconnaitra les siens !

nanars.jpg 101 Nanars de François Forestier. Denoël
On apprécie François Forestier pour son style percutant et ravageur qui en fait un des meilleurs chroniqueurs de la pop culture. Ce 101 Nanars édité une première fois en 1996 (dont il a gardé la quatrième de couverture qui à l’exception d’un ne parle que de films ne figurant pas dans la présente édition !!) revoit le jour enrichit de nouvelles perles rares. Dans L’Obs François Forestier chassait le nanar comme d’autres la palombe et nous régalait de ses saillies irrésistibles, souvent iconoclastes. Ici, il trie ses victimes – établissant des sous genres dans le noble domaine du navet XXXL. Péplums, comédies, films d’espionnage ou brouets érotiques se font la part belle. Venus de France, d’Italie ou des États-Unis ces splendides niaiseries font notre admiration par l’audace qu’il cultive dans leur incandescente imbécilité. On retiendra entre autres Surf Nazi Must Die,' 'Persée l’Invincible, ou Flavia la Défroquée qui atteignent les sommets du grand ridicule. Pourtant, François Forestier traite chacun d’entre eux avec amour leur consacrant une notice aussi hilarante que les maigres scripts que les films donnent à voir. Ses synopsis sont brillants, décalés et confinent aux meilleurs textes d’un Desproges. On se régale. On réfléchit aussi quand Forestier s’en prend à quelques intouchables, sacralisés en leur temps comme Blow Up, Zabriskie Point (Il prend grave Antonioni !) ou encore A l’Est d’Eden. Les vérités d’un jour en cinéma ne sont pas toujours celles de demain. Le nanar à lire FF est un genre en péril car comme il l’écrit : "Le mauvais film est ennuyeux, le nanar est rigolo"'' Au train où vont les choses, il y a guère de chance que les seconds l’emportent sur les premiers.


Dupouy.jpg Apollinaire et les Femmes'' de Alexandre Dupouy. La Musardine
On ne le savait et ne le disait pas assez : Guillaume Apollinaire fut un génie absolu de la littérature érotique. Passionné très tôt par l’Enfer des bibliothèques, l’auteur des Onze Mille Verges (inspiré du martyr de St Ursule !) ne pouvait concevoir sa vie et son œuvre sans cette écriture jubilatoire qui constituait "une sorte de nécessité libératrice de sa nature" et qui jalonna toute sa bibliographie. En effet, Wilhem de Kostrowitzky devenu Guillaume Apollinaire était habité par le goût des femmes – au sens propre comme figuré – et sa passion ne se traduisait jamais autant que dans les vers, textes et lettres qu’il leur consacrait. Son tableau de chasse fourni nous a laissé une quantité formidable d’écrits érotiques qui variaient selon ses amours du moment. Rendons honneur à Alexandre Dupouy par cette étude savante mais passionnante et des plus documentée de nous introduire dans la partie la plus secrète du plus grand poète du tournant du 19e siècle. Sa marotte, son obsession, son idée fixe fut presque jusqu’à sa mort la reproduction du concept sadien de "dominant dominé" ce qu’il institua dans une folle complicité avec la fameuse Lou. La comtesse Louise de Coligny Chatillon fut en effet une partenaire idéale pour ce maître inspiré : "Le diable lui dit qu’il saura tirer profit de cette rencontre, et pour sa prose et pour son plaisir" S’ensuivra une correspondance enivrée où Lou n’est pas la dernière – loin de là – à se montrer provocatrice et érotomane "J’ai été un peu vicieuse cette nuit et pas très sage". Alexandre Depouy à cet égard nous propose de rares lettres préservées de Lou qui laissent sur les fesses dira-t-on. Jamais le Mal Aimé ne retrouvera une telle égérie où le plaisir physique et l’excitation épistolaire l’emportent largement sur l’amour. Viendront Madeleine et Ruby auxquelles le Maître de la Clé (rapport au texte Les Neuf Portes de ton Corps) adressera encore foule de textes pornographiques mais c’est bien à Lou que l’immense poète destinera le meilleur de son génie érotique.

Nico.jpg Nico Femme Fatale de Serge Férey. Le Mot et le Reste
Au moment où la Philarmonia de Paris revient sur la carrière du Velvet Underground, Serge Féray auquel nous devions déjà Nico in Camera (1997) publie ce Nico Femme Fatale qui apparait déjà comme la biographie ultime en langue française de Christa Päffgen. Celle qui se révéla au monde comme frontwoman du Velvet eut plusieurs vies dans lesquelles elle se réinventa chaque fois faisant trace souvent au péril de sa vie. Que doit-on retenir du parcours de "la plus belle femme du monde" comme l’affirmait Andy Wahrol ? L’égérie collectionneuse d'hommes extraordinaires – sorte de Carla Bruni avant la lettre ! – vue aux bras de Dylan, Brian Jones, Morrison, Delon (dont elle aura un fils Ari que l’acteur ne reconnaitra jamais) ou Iggy Pop ; l’artiste underground qui, du Velvet à ses derniers albums, proposa sans cesse une musique et des textes en décalage des modes et des tendances – des apparitions blanches du Velvet aux concerts liturgiques seule à l’harmonium en passant par les prestations rock crépusculaires et droguées des dernières années ; le personnage extrême, blessé dès son plus jeune âge par un viol, qui se qualifiait d’anarchiste nazi et ne cachait pas son rejet des Noirs (son violeur l’était…) vivant sous l’emprise de l’héroïne qu’elle consommait avec son compagnon (le cinéaste Philippe Garrel) et son propre fils l’obligeant à tourner dans des conditions précaires pour satisfaire son addiction. Difficile de faire le tri tant la Chelsea Girl marqua chacune de ces postures. Le livre, à l’instar des parutions de cette collection, parcourt la biographie de l’artiste en l’émaillant du décryptage de ses albums (et de ses films moins indispensables...) qui se découvrent sous la plume de Féray beaucoup plus importants que l’idée qu’on en garde. L’auteur ressuscite avec brio une artiste maudite, talentueuse, souvent déterminée mais fatale… particulièrement à elle-même.

dor.jpg Les Méduses Ont-Elles Sommeil ? de Louisiane C. Dor. Gallimard
Depuis Confessions d’un Mangeur d’Opium de Thomas de Quincey, il existe une littérature "droguée" qui témoigne généralement de malaises générationnels et de vides existentiels mais aussi de plaisirs assumés. Des Paradis Artificiels de Baudelaire aux romans de Guillaume Dustan (Je Sors Ce Soir), Anne Scott (Héroïne) ou Patrick Eudeline (Ce Siècle Aura ta Peau) en passant par Le Feu Follet de Drieu La Rochelle, ce sont des parcours hantés qui s’offrent à nous. Itinéraires jalonnés du seul besoin du "produit" variable selon les époques et les musiques qui rythment ses prises. Louisiane C. Dor a un pseudo aussi peu convaincant que le titre de son court récit mais si nous avons retenu ce dernier c’est pour l’intensité de sa vérité, la force de sa candeur et la terrible pertinence de son propos délétère. Hélène, la jeune héroïne de ce texte létal, passe de l’extrême bien être – celui que seules la cocaïne ou la MDMA (Ecstasy) peuvent procurer (capacité intellectuelles décuplées, confiance en soi, proximité aux autres…) à l’extrême abandon de soi-même (perte de l’appétit, du sommeil, de l’estime de soi…) On la suit dans ces différentes étapes au cours de nuits électriques lors desquelles règnent la loi de l’oubli et la foi en la jeunesse éternelle. Accompagnée de ses amies lesbiennes et de petits copains aspirés par la drogue, l’auteur ne dissimule rien des bonheurs et des affres, affirme sa confiance dans l’avenir sans oublier de dire que le futur peut finir dans le mur de l’addiction : "Tous les gosses – moi compris – s’imaginent un avenir scintillant (…) Jamais aucun gosse et encore moins moi-même – n’a jamais prédestiné sa vie dans les limbes du rien". La justesse de ce récit consiste principalement dans cette triste et perverse bascule affreusement manichéenne qui conduit du plaisir à la douleur. De la vie à la mort.

begaudeau4.jpg L'Ancien Régime de François Bégaudeau. Incipit
François Bégaudeau est un écrivain élégant et racé. Polymorphe aussi. Réaliste social dans Entre les Murs, nostalgique poétique dans La Blessure la Vraie ou sociologue critique dans Mick Jagger, un Démocrate, Bégaudeau touche à tout avec bonheur. Ces derniers temps c’est au théâtre entre autres qu’il donne son temps et ses mots. Répondant à l’appel de Bertil Scali qui dirige cette petite collection "inaugurale", l’auteur a choisi d’évoquer l’entrée de la première femme à l’Académie Française. Mais tomber dans le journalisme eut été trop simple, l’anecdote prenant racine très loin. Ainsi, Bégaudeau remonte à la création par Richelieu de cette fameuse assemblée qui eut pour premier rôle d’unifier la langue française alors morcelée par les idiomes régionaux. Que les allergiques à l’Histoire façon Bern ne s’affole pas, Bégaudeau brosse cette aventure dans une langue inventée par Paul Morand. Ironie, dérision et créativité sont au rendez-vous. Première femme candidate : la tragique Julie de Lespinasse, premier dictionnaire paru cinquante ans après le début des débats. Quant à l’Occupation, elle laissa la noble institution indifférente au point qu’elle n’envisagea la moindre dissolution. Pour sa part, cette bonne Marguerite Yourcenar qui ne demandait rien à personne, exilée volontaire dans le Maine, elle fut une heureuse caution. Écrivaine homme (homosexuelle...) dans un sanctuaire masculin. Disposant de peu de temps à consacrer aux travaux de vocabulaire, elle apparut à ces vieux messieurs comme l’impétrante parfaite, mettant fin – ils le croyaient – au mythe de la littérature féminine. Décédée quelques années après son intronisation, celle-ci eut le mérite d’ouvrir une brèche incolmatable. En peu de pages on apprend et on s’amuse beaucoup de ces jeux puérils au goût de petite politique.

Bertin.jpg Retour de Bâtard de Jérôme Bertin. Al Dante
Nous avons créé cette rubrique Border Lignes pour des textes tels que Retour de Bâtard. Littérature de grands brulés et de punks à chiens. De visionnaires et de laissés pour compte... Jérôme Bertin se qualifie de bâtard. Il y a quelque temps, on aurait dit lascar, encore avant rebelle, hooligan, enfin anar ou autonome… Il y a le choix dans le compte rendu du passage technique de sa vie déglinguée. Bertin est un écrivain qui touche l’AAH, auteur handicapé, écrivain pensionné quoi ! Mais n’allez surtout pas lui parler du système. Ni des bobos, ni des poètes (qu’il fut) ! C’est un haineux Jérôme, une boule de nerfs barbelée par la beuh, le Xeroquel et la bibine. Bagarreur avec ça. Dans les soirées mondaines (il y est invité ?) il donnerait du saton. Revenons à l’écriture. La sienne est farouche et mutilée. Entre le Mehdi Belhaj Kacem de 1993 et Antonin Artaud des Lettres de Rodez en passant par le Dantec du Théâtre des Opérations en plus ramassé et punchy. Bref, du style des gens qui ne s’aiment pas mais qui voudraient qu’on les aime. Bertin est un talentueux qui hésite à ce que ça se sache. Son équation est oblique : Vivre comme une merde sous Lexomil et YouPorn – Écrire sur un morceau de carton des textes au cran d’arrêt = auteur maudit à repêcher d’urgence pour ne pas finir avant 50 ans comme Alejandra Pizarnik ou Kathy Acker, ces désintégrées qu’il aime à citer. Pour notre part, on a joui de sa littérature de combat, sa mésestime de soi, ses élans universalistes (un peu consensuels…) et ses lignes footeuses (quelles pages n’aurait-il pas écrit si plus jeune il avait connu George Best ou Johann Cruyff ? ) Seuls ses jeux de mots dignes souvent de L’Almanach Vermot ("je défais ma braguette magique et mon mat gicle") énervent un peu. Mais dans tout ce cloaque, il faut bien se marrer !

DLR.jpg Les Derniers Jours de Drieu La Rochelle d' Aude Terray. Grasset
Pour avoir lu et étudié l’ensemble de ce qui a été publié sur Drieu et son œuvre depuis les années soixante-dix, force est pour nous de constater que le travail d’Aude Terray avec Les Derniers Jours de Drieu La Rochelle représente une pièce indispensable de l’exploration du mythe rochellien. Adoptant un schéma narratif rétrospectif en usant du flash-back cinématographique, elle prend pour appui les derniers moments de sa vie (6 aout 1944 – 15 mars 1945), eux-mêmes peu détaillés jusqu’à présent, pour revenir sur un des destins et des parcours les plus problématiques et mystérieux des lettres françaises. Ami d’Aragon, de Malraux et de Berl avant de se fâcher avec la plupart, antisémite protecteur de juifs, écrivain brillant mais méconnu, collaborateur actif mais suicidé romantique, auteur du Feu Follet et de Gilles mais aussi d’un Journal nauséabond, homme de droite apprécié souvent des intellectuels de gauche (J. Paulhan, B. Franck, D. Desanti…) Drieu restera un cas à part dans notre littérature. Après avoir dirigé la NRF entre 1940 et 1942 et frayé avec l’occupant par son amitié avec Otto Abetz et ses deux voyages "littéraires" (entrepris sans enthousiasme...) en Allemagne, Drieu avait semble-t-il son avenir promis à l’épuration dont fut victime Brasillach entre autres. Aude Terray suit cet homme énigmatique entre deux suicides pris en charge par les femmes de sa vie - seules restées auprès de lui. Une première mort volontaire ratée et raillée et une seconde aboutie et devenue mythologique. L’auteure retrace l’itinéraire d’un intellectuel européen aux indéniables fulgurances, d’un séducteur aux tourments chroniques et d’un écrivain à l’œuvre considérable mais bâclée. Quelques quatre ans après son entrée discrète dans La Pléiade, le livre d’Aude Terray arrive à point nommé pour (re) découvrir cet écrivain maudit.

Kaprielan.jpg Veronica de Nelly Kaprièlan. Grasset
Depuis une vingtaine d’années fictionner les biographies de célébrités de l’Histoire, de l’art ou du spectacle est, davantage plus encore qu’une mode, devenu un genre à part entière. Les stars d’Hollywood en sont souvent les meilleurs exemples. Récemment, il y eu Frances Farmer autopsiée par Mathieu Larnaudie. Un peu plus avant Simon Liberati avait fantasmé sur Jayne Mansfield. Nelly Kaprièlan, quant à elle, s’était pour son premier roman Le Manteau de Garbo essayé avec bonheur à l’exercice. Veronica, marque définitivement l’envol de "l’inrockuptible" comme romancière, essor longtemps retenu par son statut de journaliste littéraire. Entre évocation, reconstitution, illusion et autofiction Veronica nous ramène dans les années 40 à Hollywood où, entre Ava, Lana et Rita la sublimissime "femme cyclope" dont la chevelure cachait un œil créant ainsi le style peekaboo, Veronica Lake essaya sublimement d’exister... jusqu’à 22 ans ! Après tout était plié pour elle. Faute aux mauvais nerfs et aux Mint Julep. En quelques soixante pages, Kaprièlan nous brosse un portrait subliminal de la star aux cheveux fous. S’inspire de son enfance, de la manie de sa mère à l’inscrire aux concours de beauté, de son gout précoce pour l’alcool et de ses films bancals. Et, page 61, la narratrice prend le relais et le je désormais domine un roman noir post-chandlerien. Exutoire et combat de mots. Envoyée enquêter sur la fin de la (d’une..) star, la journaliste va se perdre dans un théâtre d’ombres duquel s’échappe de mystérieuses créatures qui la renvoient toujours vers Veronica. Il y a du Mulholland Drive et du LA Confidential dans ce roman subtil et obsédant dans lequel, telle une mise en abyme de ses propres concepts (Lunar Park), apparait Brett Easton Ellis forcément désabusé.

hargot1__1_.jpg Une Jeunesse Sexuellement Libérée (ou presque) de Thérèse Hargot. Albin Michel
A la suite de Diane Ducret et La Chair Interdite, la maison de la rue Huyghens nous propose une nouvelle réflexion sur la sexualité avec l'ouvrage de Thérèse Hargot, jeune et sémillante sexologue (sorte de clone physique de D.D…) Une Jeunesse Sexuellement Libérée (ou presque) Un nombre croissant de questions reste pourtant en suspens comme vouloir comprendre où nous en sommes depuis la "révolution sexuelle", depuis la banalisation de la contraception, l'IVG, mais aussi l'arrivée d'Internet. Notre société a tellement mutée en l'espace de quelques décennies, la sexualité s'en est trouvée libérée. Vraiment ? L'émancipation nous impose en filigrane de réussir, de prendre les bonnes décisions aux bons moments, d'être sans cesse performant. Comment pourrait-il en être autrement puisque nous avons à disposition bien plus que nous en demandons pour vivre la meilleure sexualité qui soit ? C'est bien là le problème, pourquoi devons-nous être les meilleurs, les plus performants ? Internet et sa profusion de pornographie que commentait déjà Michaela Marzano il y a bientôt dix ans dans Malaise dans la Sexualité, cette facilité d'accès offerte à des jeunes qui veulent s'informer sur ce que doit être la sexualité nous propose une vision totalement erronée de la réalité. Ces soi-disantes "performances" sont celles d'acteurs – ou de phénomènes - où le corps est chosifié et dès lors disqualifié. (lire la suite)


byrds.jpg The Byrds de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Les Byrds (notez l’orthographe !) est un cas unique dans l’histoire du rock. Écouter les Byrds en 1966 c’était cool. Avant le Summer of Love de l’année suivante, ils incarnaient la seule réponse américaine valable à l’ogre Beatles. Constitué d’un line up idéalement complémentaire, le groupe de Los Angeles va enflammer les esprits et les corps le temps de quelques hits (pour la plupart des covers…) avant de poursuivre une carrière chaotique faite de départs, d’échecs et d’ambitions décues, devant davantage leur immense renommée a leur héritage et à leurs descendants qu’ç leur propre production. Une fois encore, Steven Jezo Vannier (California Dreamin’, Creedence Clearwater Revival…) vise juste en livrant ici une étude fouillée et pertinente sur un groupe séminal du rock américain. Configuré par la force des choses (il fut le seul à s’acharner et à se projeter dans l’avenir…) autour de Jim (Roger) Mc Guinn, The Byrds supra influencés par le Dylan électrique de Newport 1965 surent créer une musique rythmée alliant folk, rock et pop naissante avec brio. Doté d’un leader né, Mc Guinn, d’un mélodiste hors pair, Gene Clark et d’un guitariste fantasque mais tout aussi génial, Dave Crosby, The Byrds signèrent en mars 1966 avec Eight Miles High un tube fracassant qui donnait suite à Mr Tambourine Man (emprunté puis rendu au Zim) Dès lors, les Byrds allaient vivre sur une légende. Groupe miraculeux, bien né, il allait donner naissance à une lignée sans égale allant de CSN&Y à Jefferson Airplane en passant par Moby Grape ou Hot Tuna. Le turnover fut considérable comme le détaille SJV, Mc Guinn prenant vite des allures de dictateurs. Les productions restèrent inégales jusqu’à Untitled (1970) live magique qui en fit des légendes. Découvrez et écoutez ce groupe enchanteur qui méritait largement un aussi brillant hommage.


Heidegger.jpg Heidegger de Guillaume Payen. Perrin((/public Bientôt trente ans après le fracassant livre de Victor Farias Heidegger et le Nazisme et les polémiques aussi brutales que nombreuses qu’il avait suscitées en révélant le passé nazi du philosophe, l’imposante biographie de Guillaume Payen sonne davantage comme une fin des hostilités qu’une clôture du débat qui ne s’arrêtera on peut le penser que faute de combattants. A vrai dire, Payen (soutenu en partie par une bourse de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah), philosophe devenu historien, paraissait aujourd’hui le seul apte, autant par sa connaissance profonde du sujet que par le calendrier à livrer une telle somme en n’omettant ni n’oubliant rien. Fort du travail de ses prédécesseurs (Après Fedier, Farias et Faye aux avis contraires viendront Bernd Martin, Domenico Losurdo et Hugo Ott) et des approximations qu’une lutte idéologique sans merci mit à jour, le biographe brosse le meilleur portrait d’un philosophe qu’un engagement malheureux servit davantage que l’hermétisme d’une œuvre promise à l’indifférence. Dans son introduction, Guillaume Payen justifie la nature de son travail, ses préventions, ses doutes, ses colères mais il revient toujours à ce que constitue le travail biographique « sans animosité ni sympathie » En bref, ni réquisitoire ni hagiographie. Martin Heidegger (1889/1976) apparut dans l’histoire de la pensée quand l’Allemagne était au creux de la vague, venant de subir la défaite de 1918 et n’ayant intellectuellement pas eu une vraie relève à la proposition marxiste. Heidegger, promis un temps à la prêtrise, s’inscrivit très vite dans un catholicisme actif, passionné d’ontologie, de scolastique, d’histoire de la philosophie et de lectures antiques (ses chers Grecs auxquels il voulait tant assimiler les nazis…) Bref, ce spiritualiste ardent participait d’un catholicisme orthodoxe mais moderne dont il pensait qu’il était seul capable de réconcilier l’homme avec la Liberté (lire la suite...)


wedemain.jpg WE DEMAIN
Une fois n’est pas coutume, c’est de presse dont nous parlerons ici. Penser le changement. C’est toujours mieux que changer le pansement, disait Francis Blanche. En ces temps de rupture, troublés mais excitants, c’est exactement ce à quoi s’emploie l’excellent trimestriel We demain, "la revue pour changer d’époque". We demain, c’est 200 pages de prospective, d’actus, d’idées, d’actions - en un mot : de solutions – saisies dans le monde. La quarantaine d’articles et d’interviews est ordonnée sur cinq thématiques - Déchiffrer, Respirer, Inventer, Ralentir, Partager - et servie par une maquette et des photos superbes. Mais il ne faut pas s’y tromper : Si We demain est le rendez-vous des visionnaires et des utopistes, ce n’est pas un OVNI pour babas, bobos ou bio-bios. Pour preuve, ce numéro 12 (désolé pour le retard...), attaque sur un édito de François Siegel qui traite de la finance, en passe de se racheter une vertu pour sauver la planète, et propose une itw humaniste du regretté Pierre Berger, charismatique PDG d’Eiffage. Piochés encore au sommaire de cette édition : 140 grands anciens de Sciences Po donnent chacun une idée pour le pays. Forcément du lourd ! Ouvrir les frontières : Toujours une utopie ? Les activistes qui font bouger les lignes et les climats, 50 objets de designers internationaux à réaliser soi-même, l’Arche du goût au secours des produits menacés de la planète, le premier magasin où tout est gratuit, un collège sans classes ou encore la pilule du désir pour les femmes. Avec en bonus We life, le guide life style des consom’acteurs. Le plus bluffant, c’est qu’on n’a jamais l’impression de déjà lu. On voyage, on apprend, on s’étonne, on décolle, on se nourrit, on se régale. On en a pour ses 12 euros. Une Bible post-moderne ! Charles de Villepoix.


Brady.jpg Le Brady. Cinéma des Damnés de Jacques Thorens. Verticales
Pas question de finir l’année sans évoquer Le Brady. Cinéma des Damnés. Cette lecture foisonnante, érudite et cocasse, underground et décalée, douloureuse et insolite compte parmi les meilleurs textes de 2015. Biographie d’un cinéma, il donne à l’auteur dont c’est la première production le prétexte à une plongée hors du commun dans un univers aussi ubuesque qu’effrayant. Depuis toujours cinéma de quartier, le Brady fut mis en lumière dans les années quatre-vingt-dix et deux-mille quand Jean-Pierre Mocky en fut le propriétaire y passant ses propres films orphelins d’une distribution normale. Jacques Thorens en fut un des projectionnistes et nous conte les ahurissantes scènes dont il fut le témoin. Autant qu’un cinéma le Brady fut un repère. De cinéphiles certes – aficionados de série B voire Z – mais surtout (la proportion est criante !) de sans logis, alcooliques, pédérastes et errants de toute sorte. Chaque projection (comptez vingt personnes…) était l’occasion d’un hallucinant défilé d’exclus confondant l’obscurité d’une salle de cinéma avec le répit d’une chambre miteuse mais chauffée. L’auteur, effaré au début, s’habitua à la fréquentation de ces pauvres hères jusqu’à les préférer – parfois ! – à des clients ordinaires. Son livre étrange est aussi l’occasion de revisiter un genre ténébreux et riche que demeure celui du cinéma bis avec un catalogue sans pareil. Aussi, de sourire des comportements d’un Mocky plutôt sympathique collant à son image d’éternel jeune homme aux innombrables projets et aux fièvres incessantes. Un régal.

lacan.jpg La Vie avec Lacan de Catherine Millot. Gallimard
Raconter sa proximité d’avec Lacan est presque devenu un genre si l’on s’en tient aux nombreux témoignages d’analysants du célèbre psychanalyste (Pierre Rey, Jacques-Alain Miller, Gérard Haddad et consorts) C’est aussi à qui aurait eu les faveurs du maître dont il s’agit bien quand on connait le pouvoir de manipulation du fantasque psychiatre. Catherine Millot fut son élève et à l’en croire la principale (l’homme n’était guère exclusif) muse des dix dernières années de sa vie. Elle nous raconte ainsi sa Vie avec Lacan après les dix heures qu’il passait à consulter ou lors de son temps libre et de ses déplacements (Lacan ne supportait pas de voyager seul) Le ton du livre est plaisant, nullement ennuyeux et très peu didactique. On s’y voit confirmer un Lacan passionné d’art, courant les musées italiens avec enthousiasme et entrain. On le suit rencontrer avec bonheur Umberto Eco ou Martin Heidegger et on l’observe manier en permanence ses nœuds borroméens qui marquèrent considérablement les derniers temps de son enseignement. Et la psychanalyse dans tout ça ? Catherine Millot s’y attache finalement assez peu et ce n’est peut-être pas plus mal tant les années soixante-dix servirent à Lacan de théâtre grotesque et d’appui à l’inventions de théories aujourd’hui caricaturales auxquelles il ne semblait pas toujours croire lui-même. Néanmoins, derrière le comportement contestable, les jeux de mots navrants et les pratiques cliniques déroutantes, pointait une intelligence suprême qui dictait à ce savant hors norme une production intellectuelle toujours inégalée.

Aubarbier.jpg Le Testament Noir de Jean-Luc Aubarbier. City Éditions
Depuis la déjà lointaine époque du Da Vinci Code, qui dit thriller ésotérique ou polar maçonnique devient vite suspect au yeux des amateurs de vraies intrigues policières. En effet, ces prétextes spiritualo-fantaisistes furent souvent la calvaire du risque et de l'imagination. Les vrais ! Le Testament Noir de l'excellent Jean-Luc Aubarbier fait partie des exceptions qui confirment la règle. Le thème de ce roman dont l'essentiel se passe dans la Ville Rose est constitué des ineffables connections historiques entre le fascisme et l'islamisme radical (adjectif désormais devenu quasi obligatoire…) Écrit juste avant les attentats du 13 novembre, Le Testament Noir est une plongée dans la connivence funeste qui existe depuis les débuts du nazisme et les fondements des nationalisme arabe. Les uns et les autres visant Israël et plus loin l'Humanité. Au travers d'une intrigue débutant le 11 et le 20 septembre 2001 à New York et à Toulouse (où l'explosion de l'usine AZF est clairement présentée comme un attentat…) on suit le couple Cavaignac et Karadec en lutte contre un commando islamiste menée par une terroriste furieuse, La Veuve Noire, qui a pour objectif de retrouver la lance sacrée de Mahomet et de récupérer ainsi un symbole fondateur et concret de la domination islamique sur la civilisation chrétienne. Histoire, politique et archéologie s'interpolent ici avec intelligence sans qu'aucunement maçonnerie et ésotérisme ne vienne parasiter la narration. Bien au contraire !

Sollers2.jpg Mouvement de Philippe Sollers. Gallimard
Reconnaissons-le, il y a un moment que nous n’avions pas lu Sollers. A bien y réfléchir, ça doit remonter à Passion Fixe qui n’était pas si sollersien que ça après tout… Le triptyque Femmes, Portrait du Joueur et Le Cœur Absolu nous a toujours semblé indépassable. Nous sommes donc venus à Mouvement comme pour payer une dette, ne pas définitivement abandonné un vieil oncle qui nous a tant distrait. Bien sûr Mouvement n’a de roman que la qualification que Sollers a bien voulu lui donner. On est bien plus près de sa chère Théorie des Exceptions où il rendait hommage aux génies de la pensée universelle. Mais ici, tout virevolte, s’interpole, s’inscrit à la hussarde. Pensée, idée, vérité sont donc le mouvement et des lors de s’inviter chez Pascal, Hugo, Lénine, Dante, Heidegger, Bataille les poètes chinois qui à l’instar de Zhuangzi pense que "la perfection c’est la tranquillité dans le désordre" et surtout Hegel (immense idéaliste mais écrivain fatiguant) qui constate que "l’Esprit est très lent même s’il a des accélérations et s’étonne qu’il soit arrivé jusqu’à lui par une chaine sacrée qui passe à travers tout ce qui est passager". Sollers s’imagine – forcément – parler à ces pointures, confronter les points de vue et ressortir de vieux dossiers pour commenter notre triste actualité. Tout cela est fort plaisant. Nullement ennuyeux même si élitiste (on est Sollers ou pas…) C’est superbement écrit par phrases courtes et percutantes. Du d’Ormesson revu par Tel Quel. Érudition et plaisanterie. Anecdote et philosophie. Critique et nostalgie. Prenez ses lignes sur Pascal, elles sont magiques. Dépassé Sollers ? Que nenni, un hussard vous dit-on !

SY.jpg Sonic Youth de Matthieu Thibault. Le Mot et le Reste
Dans l’histoire du rock, Sonic Youth est un réel cas d’école. En effet, un groupe dont la carrière s’étale sur trente ans s’inspirant autant du rock new-yorkais des années 70 que du free jazz ou de la musique contemporaine et devenant à son tour une formation séminale dont se réclama toute la noise music, une partie du grunge jusqu’au shoegaze est assez singulier. S’y l’on y rajoute la précoce acceptation de ne mobiliser qu’un noyau dur de cinquante mille fans et de ne spliter – au bout de vingt-sept ans ! – pour la seule raison que son couple leader finit par rompre on touche bien à quelque chose d’unique. C’est de cette altérité exigeante dont rend parfaitement compte cette biographie de Matthieu Thibault. Par un schéma narratif basé sur le détail des albums, des tournées et des activités solos de ses membres, l’auteur, en musicologue averti, dégage les marqueurs d’un groupe fondamental qui reste pourtant toujours difficile d’accès. Il insiste sur une démarche artistique pointue, programmée et jamais trahie. Puisant dans tous les genres (cinéma, art contemporains, littérature, musique…) Sonic Youth fait ici figure de digne descendant et d’audacieux précurseur. Les dix-sept albums qui jalonnent la carrière du groupe témoignent d’un rock total privilégiant presque autant les sons bruitistes que les mélodies pop, l’environnement des majors que les manières de l’indie rock. Fidèle à ses grands inspirateurs (Velvet, Patti Smith, Television…), les New-yorkais réussirent en même temps, et respecté par tous, à recréer le rock.


AC.jpgCCR.jpg Alice Cooper. Remember the Coop' de Jean-Charles Desgroux & Creedence Clearwater Revival de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Opportunément, les éditions Le Mot et le Reste (rare maison à l’instar de Rivages Rouge, Camion Blanc ou Tristram à publier des textes rock...) font paraître simultanément une biographie d’Alice Cooper et de Creedence Clearwater Revival. La première est parfaitement écrite par Jean Charles Desgroux et sous titrée Remember the Coop' qui résonne comme un avertissement et la seconde est signée par Steven Jezo Vannier, bien connu de nos lecteurs. Deux bio qu’apparemment tout oppose. Pourtant, ces deux mastodontes des seventies et leurs destinées connurent de nombreuses similitudes, qui au final les rapprochent. Tout d’abord, Alice Cooper, né Vincent Furnier en 1948 à Detroit - ville du métal par excellence – repaire des Stooges, MC5 ou autre Mytch Ryder qu’Alice adorera très vite. Le Alice Cooper Group, après quelques années d’errance et un temps sous la férule de Franck Zappa - toujours amateur de curiosités - va devenir en l’espace de quatre albums et en à peine autant d'années une terrible machine de guerre alliant rock lourd, "shock rock" et spectacle provocateur qui très vite enchantera les kids gourmands de transgression. Alice va, avant tout le monde (Bowie, Grand Funk, Kiss, Motley Crue...) produire un hard rock dévastateur, théâtral, et gore(lire la suite...)

Covers_2.jpg COVERS. Une Histoire de la Reprise dans le Rock d' Emmanuel Chirache. Le Mot et le Reste
La reprise est l’ombre portée du rock. Initiation, apprentissage, imitation, adaptation hommage, tribute, exportation... Tout est bon pour justifier l’importance des covers. Comme le souligne fort justement Emmanuel Chirache, le verbe anglais to cover dans son sens original de couvrir est plus précis que le "reprendre" français. En effet, une cover a la possibilité de couvrir selon le choix que fait l’artiste toutes les potentialités d’une chanson. Il peut l’accélérer, la ralentir, la parodier, la sortir de son contexte, de sa culture et de sa langue. Si l’on s’en tient au rock – domaine que nous privilégions -, la cover a connu son heure de gloire au début du rock’n’roll inspiré largement du blues et composé principalement par des musiciens afro américains. Dès lors que ce phénomène gagnaient les dance floors, il fallait que les Blancs soient de la partie. Ainsi, le répertoire des grands (Chuck Berry, Muddy Waters, Bo Diddley...) fut pillé par d’autres grands (Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Eddie Cochran...) Ce sera très vite le crossover (le véritable crossover selon Berry Gordy, patron de la Motown étant de populariser chez les acheteurs blancs la musique des Noirs jouée par des Noirs avec des arrangements acceptables pour les Blancs), ce phénomène installa durablement la cover dans la panoplie rock (lire la suite).

ducret4.jpg L'Homme Idéal Existe. Il est Québécois de Diane Ducret. Albin Michel
Après le succès de La Chair Interdite, Diane Ducret explore une nouvelle fois avec L'Homme Idéal Existe. Il est Québécois, l'histoire des femmes mais sous un tout nouvel angle plus personnel. Il est question ici d'une belle histoire d'amour drôle et piquante. Ce québécois est idéal certes mais pas trop non plus, juste ce qu'il faut… Il reste humain. Il est compréhensif, intelligent, mais possède aussi un passé avec lequel il faut faire, sans qu'il ne l'impose trop. Face à cette perle, l'héroïne finit par se comporter à son tour aussi parfaitement que possible. Mais la réalité étant ce qu'elle est, ces amoureux doivent faire face aux tracas inévitables. Le choc des cultures (les pièges lexicaux dont peut être victime une française sont irrésistiblement drôles), l'immersion dans le monde de l'être aimé (la rencontre avec ses proches), son quotidien. Tout est prétexte à sourire. Chacun (e) peut se retrouver dans ce roman. Tous avons connu cette appréhension de la confrontation avec "l’univers" de l'être aimé dès lors que les choses deviennent sérieuses. Tous pouvons comprendre comment un coup de foudre peut entrainer au bout du monde pour retrouver l’être aimé. Même loin, l'amour et ses codes restent les mêmes et une femme amoureuse se pose tant de questions, interprète tout, à tort ou à raison. Cet homme parfait l'est-il vraiment ? On pensera bien sûr que l'exotisme complique et en même temps embellit cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce livre pétillant nous rappelle que les femmes sont des princesses rêvant toutes du chevalier qui viendra les sauver et les séduire. Un régal ! Amaelle Gratias.

Berl.jpg Mélancolie d'Emmanuel Berl de Henri Raczymow. Gallimard
Quand en 1976, Patrick Modiano, futur prix Nobel s'en va « interroger » Emmanuel Berl, c'est bien vers un écrivain charnière du XXe siècle qu'il se dirige. Charnière parce qu'il représentera et côtoiera tous les esprits politiques et littéraires de son temps. Ami de Proust, d'Aragon et de Drieu La Rochelle, mari de la chanteuse Mireille, il sera davantage connu pour ses fréquentations que pour son œuvre. Henri Raczymow l'a bien compris quand il écrit au début de Mélancolie d'Emmanuel Berl : « Les grands hommes m'écrasent (…) les seconds couteau en revanche m'agréent » Tout au long de cette étude affectueuse, Raczymow nous dépeint un homme qui supporta péniblement le poids d'un oncle brillant prénommé Emmanuel aussi et d'un cousin Henri tous deux trop tôt disparus. Déjà la concurrence à laquelle Berl ne voulut jamais se frotter. Pas plus qu'avec le grand ami que fut Drieu. Emmanuel Berl constitua une œuvre – aujourd'hui réévaluée – faite de jolis romans (Sylvia) et de textes autobiographiques (Tant que vous Penserez à Moi. Présence des Morts'') proche de sa personnalité, brillante mais dilettante. Raczymow, davantage qu'à une biographie, nous convie donc à une promenade psychanalytique au côté d'un lettré sans grands diplômes, d'un juif sans religion, d'un humaniste sans censure (il écrira certains discours de Pétain…) et d'un intellectuel sans idéologie. Portait avant tout d'un charmant jeune homme.

Wiazemski.jpg Un An Après d' Anne Wiazemski. Gallimard

Mai 68. Qui s’en souvient ? Qui penserait encore à écrire sur cette période aussi cruciale que fantasmatique ? Anne Wiazemski s’y colle pourtant. En partie. En décor. Pour le contexte. L’auteur à 21 ans en cette année inoubliable et avant de céder la place à la mythique Anna Karina, elle est l’élue du ténébreux et insupportable Jean-Luc Godard, mythe vivant du cinéma underground (art et essai disait-on en ces jours) Petite fille presque modèle, petite fille du modèle François Mauriac, Anne Wiazemsky vivra cette époque au bras énervé de Godard qui se révèle ici sous son vrai jour – caractériel. On vivra donc ce mois de mai fou où le jeu des pavés se déroulait entre la Sorbonne et l’Odéon, où les intellectuels et ceux pensant l’être récitaient un bréviaire marxiste incertain. On pénétrera les coulisses du festival de Cannes boycotté pour l’occasion en appréciant à leur juste valeur les positions de chacun (Godard n’y était même pas...) Enfin, on aimera le style agréablement mélancolique d’une auteure discrète menant sa carrière à pas feutrés et élégants. Un An Après fera vibrer de plaisir les nostalgiques et donnera l’envie aux plus jeunes d’aller creuser une époque et retrouver les protagonistes de ce beau petit livre (Truffaut, Les Stones, Hélène Lazareff et bien d’autres...) Ça bardait au Quartier Latin !

Beauvoir2.jpg Simone de Beauvoir et les Femmes de Marie-Jo Bonnet. Albin Michel
L’écrasante figure de Simone de Beauvoir pèse sur l’histoire du féminisme français et plus généralement sur le commentaire de la condition féminine. Mais en fut-il toujours ainsi ? Le Castor fut-elle aussi légitime à véhiculer cette image qu’on veut bien le croire et sa propre vie auprès de Sartre et dans ses relations amicales féminines porte-t-elle la trace d’un engagement à la hauteur de son héritage ? C’est à ces questions premières que Marie-Jo Bonnet, spécialiste du sujet et militante historique de la cause des femmes répond sans conteste dans cette étude fouillée et passionnante. La parution en 1949 du Deuxième Sexe va consacrer Simone de Beauvoir, en faire un écrivain de premier plan, la dégageant de l’ombre encombrante mais indispensable de Jean-Paul Sartre. Dès lors, Beauvoir va surgir du rang des intellectuelles femmes pour devenir aux yeux de tous une féministe. M. J. Bonnet pourtant lève le voile sur les ambiguïtés d’une telle cause et la force tenace d’un tel mythe. Remontant une biographie lourde d’équivoques, elle nous rappelle que celle qui connut la célébrité grâce la phrase « On ne nait pas femme, on le devient » fit tout par ne pas le devenir ! Niant objectivement son homosexualité ("un chemin condamné"...) récurrente même si "raisonnée", confiant qu’elle ne souffrit jamais d’être femme, acceptant, même livrée aux démons de la jalousie, les nombreuses infidélités de Sartre, Simone de Beauvoir présente un maigre CV de future militante proche du MLF. C’est ce fil d’une tapisserie d’illusions que tire l’auteur avec précision et une certaine affection (elle connue la Beauvoir activiste…) Celle qui se vantait « d’unir en elle un cœur de femme et un cerveau d’homme » en sort exsangue. Les textes essentiels ne font pas de prisonniers. Simone de Beauvoir et les Femmes en fait partie.

Aragon.jpg Aragon de Philippe Forest. Gallimard
Qui lit encore Aragon ? Comme le souligne Philippe Forest, le Fou d’Elsa est entré presque simultanément au Panthéon et au Purgatoire des lettres françaises. En effet, devenu rapidement une figure incontournable de notre littérature, il n’eut qu’épisodiquement un lectorat important. Ce handicap tient bien moins à la qualité incontestable de son œuvre qu’à sa profonde singularité et son épais mystère. Son dernier biographe français en date (après Pierre Daix et Pierre Juquin) insiste sur l’imbrication de la vie et de l’œuvre d’Aragon. Existence de quatre-vingt-cinq ans tumultueuse, feuilletonesque et plurielle. Survivant de la Grande Guerre, amoureux compulsif, pensionnaire incontournable du surréalisme, cadre zélé du PCF et écrivain prolixe et fulgurant tel fut Aragon dont le travail titanesque inspire l’admiration davantage que ses engagements qui brouillèrent à jamais semble-t-il son image. Dans chacune de ses vies, il s’engagea totalement, physiquement, sans jamais réellement se renier. Poète surdoué, écrivain de l’expérience, Aragon symbolise toute une partie des aventures intellectuelles du XXe siècle. Philippe Forest rend magistralement compte de ce destin farouche. Sa passionnante biographie n’est ni complaisante ni condescendante, ce qui constitue souvent l’alternative concernant Aragon. La folie dadaïste, l’attachement indéfectible au parti communiste, son amour légendaire pour Elsa Triolet et sa fin de vie exubérante sont traités avec empathie, érudition et justesse. Le gout de (re)découvrir cet ogre de l’écriture en découle. Surement la partie gagnée pour un biographe.

Moses2.jpg Rien ne Finit de Emmanuel Moses. Gallimard
Roman immobile et requiem farceur, Rien ne Finit d’Emmanuel Moses s’inscrit dans la tradition des romans libres, des textes attentistes à la lente alarme. D’En attendant Godot au Désert des Tartares en passant par Pirandello, on connaît ce schéma qui consiste à faire parler le monde par le biais de quelques protagonistes archétypaux. Emmanuel Moses s’en sort très bien. Comme dans les références citées plus haut, on est un peu partout et nulle part, coincés dans un bistrot comme tous les bistrots. En cherchant bien, on opterait pour l’Argentine ou le Chili, l'Uruguay peut être... Sûrement se trompe t-on ! Le Triumph voit chaque jour défiler, entre autres, Josué, intello déclassé, Feher médecin radié de l’ordre par l’alcool et l’amour perdu, Martin, l’avocat, qui n’a pas l’air de plaider tant que ça et Lucas, jadis policier qui fait des secrets de tout. Rajoutons le patron, le serveur et la femme de ménage et s’imposent à nous une minuscule vie faite de confidences, de non dits, d’alcool et de petits cafés tandis qu’au dehors un semblant de révolution paraît agiter les rues. Le texte est fluide, suffisamment mélancolique pour aimer ces personnages inanimés, mais gais par politesse, jetés dans ce bar par le reflux des existences foutues. Josué incarne parfaitement cette phrase de Don DeLillo « le talent est plus érotique quand il est gâché » Lecture intemporelle et subtile.

Postel.jpg L'Ascendant de Alexandre Postel. Gallimard
Il est de ces livres désincarnés que Camus affectionnait et que Houellebecq pratique avec aisance. Ces romans qui s’attaquent à ce que nous nommons « l’hyper réalité » Celle qui fait dire aux gens « Si je racontais mon histoire personne ne me croirait » Pourtant, combien de drames intimes, défaites personnelles, catastrophes familiales ont lieu ici ou là, dans divers milieux sociaux pour des raisons arrachées à la logique ou par le résultat d’une mauvaise combinaison familiale. Alexandre Postel par une écriture claire et fragile saisit parfaitement ces interstices de la logique et de la décision. Le narrateur n’est pas très famille. Sa mère morte, il s’est éloigné de son père jusqu’à son décès qui l’oblige à revenir dans la maison familiale par lui désertée depuis deux ans. Alexandre est fatigué du voyage, bouleversé sans être ému, confronté à la terrible réalité des disparitions et de leur sale cortèges de démarches. Il préférerait être ailleurs. Il descend dans la cave pour s’enquérir d’un bruit suspect et y découvre une cage avec à l’intérieur une jeune femme apparemment séquestrée depuis longtemps. Trop de questions, trop de manières d’appréhender le problème, Alexandre n’est pas à la hauteur du drame, il s’endort. Trois jours passeront sans qu’il déclare la séquestrée qu’il tuera par accident en voulant la libérer. En prison, il pensera beaucoup à son père. Comme un enfant idiot.

ducret2.jpg La Chair Interdite de Diane Ducret. Albin Michel
Dans une autre époque, Diane Ducret fut sorcière. Aujourd’hui, la beauté du diable en sautoir, elle écrit sur le sort intime des femmes. Après ses captivants Femmes de Dictateurs qui montraient si bien que l’autorité s’exerce parfois quasi proportionnellement sur les épouses que sur les peuples, elle nous revient avec un brûlot qui balaye l’histoire de la sexualité féminine, faite principalement de souffrances et d’interdits. Le travail est considérable, la documentation pléthorique. Chronologique, La Chair Interdite nous remet en mémoire ce que le sexe de la femme entraîna d’incompréhension, de barbarie... et de bêtises ! Simone de Beauvoir, à laquelle se réfère l’auteure avait ouvert le champ d’une littérature clitoridienne après des années de tabous, Deleuze et Guattari avait démontré que nous vivions dans une société de désir davantage que de plaisir. Diane Ducret, brave petit soldat - vite passé haut gradé – monte au front sans honte et les mots réalistes à la main. On sait tout désormais (même si le mystère au sens divin perdure...) sur les conditions d’être femme : physique bafoué, esprit torturé, masturbation tantôt interdite, tantôt encouragée – idem de la contraception. Limpide, Diane Ducret livre cette saga déshonorante désormais sans secrets. Le seul regret reste qu’à se donner tant à son sujet et à compiler le plus, elle sacrifie de son talent d’écrivain - jolies formules et phrases courtes ne suffisent pas toujours - malgré tout largement acté. Ce sera pour la prochaine fois. A n'en pas douter venant de la chère interdite ! (lire l'interview de Diane Ducret)

Subutex.jpg Vernon Subutex de Virginie Despentes. Grasset
C’est une lente et désinvolte descente aux enfers. Vernon Subutex (ancien pseudo de Virginie Despentes sur Facebook...) a du, à l’aube de la cinquantaine, renoncer progressivement à tout : Revolver, son magasin de disques, son appartement faute de loyers acquittés et les maigres avoirs qui constituaient son pécule. Mais, Vernon, enfant des sixties, est un optimiste, insouciant et charmeur qui va nous servir de guide dans un théâtre d’ombres, galerie emblématique des personnages chers à l’auteure. Hébergé chez l’une chez l’autre, retrouvant ex et vieux copains, il permet à Virginie de faire le point sur cette marge qu’elle dépeint depuis bientôt vingt ans. Autant le dire, c’est son livre le mieux écrit, le plus maîtrisé même si l’intrigue est faible. Virginie, à l’instar d’un Houellebecq se fait moraliste d’une époque sidérée par son vide. Elle n’épargne personne, du riche trader cynique au toxico parasite et mytho. Anciens compagnons de trottoirs ou business men rencontrés au cinéma ou dans l’édition, Virginie les aligne tous. Au hasard de ses rencontres, Vernon, précipité de candeur et de belle inconséquence va les croiser chacun leur tour. Tout ces êtres qui font l’époque. Ils vont l’aimer, l’aider, le jeter, l’oublier comme les animaux abandonnés au bord des routes. Au final, il sera rendu à la rue – apocalypse des bobos. Avec Vernon Subutex, Virginie Despentes signe un roman majeur où même la pléthore de personnages ne fait pas perdre de vue la hauteur et la clairvoyance de sa pensée.

Hillier.jpeg A Vivre Couché de Pauline Hillier. Onlit Editions
Oublier la timidité par le rêve et l’imagination... Notre héroïne (si le mot s’applique bien ?) fait partie de ces gens qui vivent mais qui n’existent pas. Sans histoire, sans odeur, sans couleur, ils traversent la vie (en ont ils une ?) en effraction permanente, priant seulement de na pas être pris, confondus, interrogés, passés au gril. A Vivre Couché écrit par une jeune fille très comme il faut (en tout cas dans son écriture...) que l’éditeur a tôt fait de la comparer à Virginie Despentes (il n’a pas du lire les livres de Virginie... ou de sa protégée !) qui s’appelle Pauline Hillier et qui fait partie du mouvement des FEMEN, ce qui lui a valut d’être emprisonnée en Tunisie. En revanche, ne cherchez pas dans cet ouvrage original quelconque manifeste militant. Ça débute comme l’ouverture d’Extension du Domaine de la Lutte en moins sinistre et ça se poursuit par des nouvelles liées les unes aux autres évoquant Palahniuk. Que faire quand on s’emmerde dans une soirée où l’on s’est rendu pour faire plaisir et que les invités vous demandent "ce que vous racontez" ? Et bien, Pauline va leur en donner pour leur curiosité et leur servir onze aventures dignes de Tom Robbins ou Christopher Moore qui débordent d’inventivité et d’humour très yankee. L’effet est immédiat : le lecteur jubile et l’auteur se libère. Quand aux invités curieux, nous n’avons pas pris de leurs nouvelles.

respect.jpg ''Respect. Le Rock au Féminin de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
A peine a-t-il publié California Dreamin', il y a de cela quelques mois, que notre graphomane rock’n’roll préféré enchaîne avec cette très belle idée contenue dans Respect, la place et la revendication féminine dans le monde du blues et du rock. Steven Jezo Vannier (cf. interview) réussit peut être ici son meilleur effort. Il nous invite par un parcours chronologique à retrouver toutes ces voix féminines qui pour la plupart (Big Mama Thornton, Odetta, Nina Simone, Janis Joplin, Chrissie Hynde, Rihanna...) ont fait valoir leur droit et le respect de leur identité. Respect, chanté tout d'abord par Otis Redding et ironiquement repris par Aretha Franklin qui la détournera au profit de la cause féminine dont l’apanage ne sera pas les groupes Kleenex de la Motown (Shirelles, Supremes...). Le livre est certes chronologique mais ils se divisent parallèlement en de grandes périodes habitées par ces divas. Comme toujours, Jezo-Vannier nous sort de petites pépites inconnues de nos oreilles pourtant éprouvées, personnalités oubliées mais qui surent contribuer à l’émancipation de la femme dans un univers particulièrement macho et misogyne. Vinrent les années 70, où être chanteuse et femme devint une attraction (Joplin, Slick, Mama Cass, Suzy Quatro...) qui ne se démentira pas avec les all girl bands et autres Rrrrr Girls (Runaways, Go-Go’s, L7, The Donnas...) des années suivantes. Aujourd’hui, il est banal qu’une femme soit la frontwoman d’un groupe (Gossip, Portishead, Garbage...) où que des groupes 100 % féminins rencontrent le succès (Plasticine, Bikini Kill...). Elles doivent être conscientes d’être les héritières d’une longue lignée de baroudeuses passionnées et entêtées qui voulait hurler contre les loups. Un mystère pourtant dans ce beau livre : l’absence incompréhensible de l’hémorragique Amy Winehouse.


Ferney.jpg Tu Seras un Raté mon Fils. Winston Churchill et son Père de Frédéric Ferney. Albin Michel
On se trompe souvent lorsque l’on vient à évoquer Winston Churchill. A notre décharge, l’homme se plaisait à brouiller les pistes. Comme lorsqu il aimait dire que le secret de son éternelle jeunesse résidait dans sa totale abstinence de sport alors qu’il pratiqua assidûment la natation jusque tard dans l’âge adulte. Winston est un rescapé de l’Histoire, un faufilé entre les événements qui auraient du lui être contraires, un opportuniste que les guerres, toutes les guerres, servirent. C’est ce mal parti privé de confiance et d’amour paternel que Frédéric Ferney veut nous rendre. Et il le fait diablement bien, même si il tarde à trouver son sujet et à honorer la promesse du titre. En effet, les relations filiales difficiles entre un père brillant à qui tout sourit jusqu’à une déchéance inattendue et un fils sans dons et dépressif ne sont pas réellement au cœur du livre. En revanche, Ferney retrace dans un style majeur, viril et très british le parcours ce cet ambitieux – au parcours scolaire laborieux - qui ne voulait rien rendre à personne, qui s’entraînait "à désobéir et à déplaire". On le suit comme correspondant de guerre dans les guerres des Boers, d’Afghanistan puis acteur dans la Grande Guerre cherchant sans cesse à être the right man at the right time at the right place. Churchill est aussi l’homme de toutes les mues, "n’entrant en lui-même qu’armé jusqu’aux dents", espérant le poste que d’autres convoitent avantageusement jusqu’à son acmé de 1940 où il sauvera l’Angleterre. La même Albion qui, ingrate, le renverra par les urnes du poste de Premier Ministre en 1945. Merveilleux virtuose de la politique, tacticien médiocre mais guerrier sans égal, Winston Churchill finira Prix Nobel de littérature et se confondra avec la Grande Bretagne. Pas mal pour un raté sans avenir.

Kraftwerk.jpeg Kraftwerk de Eric Deshayes. Le Mot et le Reste
Arrivé quasi en queue de comète du Krautrock, rock progressif allemand en vogue au début des 70’s, qui alliait musique planante, rock métaphysique et free jazz et dont les principaux représentant étaient Amon Düll, Can, Tangerine Dream et consorts, Kraftwerk fit très vite la différence sur ses confrères (encore marqués au sceau d’une désinvolture post hippie souvent crispante) par la création d’un concept global et d’une vision élargie de la simple rock music. Initiant l’importance de la technologie et de l’électronique dans la musique populaire, Krafwerk était composé d’individus polymorphes aux talents protéiformes (musiciens, designers, graphistes, ingénieurs du son...) Leur premier album, Kraftwerk pointa d’emblée leur obsession pour le modernisme et son écho dans la société. Inspiré par le futurisme italien et le Bauhaus allemand, Kraftwerk développa d’albums en albums un bréviaire de la musique répétitive, industrielle et saccadée qui annonçait une sorte de "cold disco" pour Bowie - qui les portait au pinacle - et d’"after punk" selon d’Yves Adrien. Kraftwerk, pas avare d’innovations, conçu l’idée de "Menschmachine" où l’homme et les machines se mêlaient introduisant bien avant Daft Punk ou mieux que The Résidents l’idée de l’anonymat et de l’approche robotique. Eric Deshayes dans cet excellent ouvrage explique ce parcours bien mieux que nous ne pourrions le faire et s’applique à montrer en dehors du simple parcours musical et des disques culte du groupe de la Ruhr (Kraftwerk 1 & 2 , Radio-Activity, Trans-Europe Express...) l’importance culturel de ce collectif hors normes qui restera peut-être davantage dans l’histoire de l’art contemporain que celui de la pop music..


Criminels.jpg Criminels de P. Di Folco & Y. Stavridès. Editions Sonatine et Perrin
Belle idée que ce partenariat éditorial entre les éditions Perrin, spécialistes de l’Histoire, et Sonatine passées maître en polars et thrillers. Le sujet forcément s’y prête : Criminels. Histoires vraies. Écrit en alternance par Philippe Di Folco au style agréable et coulé et Yves Stavridès, épatant de malice et de formules grinçantes, Criminels ne traite pas des meurtriers en séries de droit commun banals mais bien des seigneurs du sang plongé dans la Grande Histoire. Du XVIe siècle avec Guy Eder à nos jours avec Griselda Blanco ou Dawood Ibrahim, ces sinistres personnages sont les acteurs de forfaits en série qui ont toujours eu une raison, un rapport ou une conséquence historiques. On ne s’étonnera donc pas d’en rencontrer nombre agissant sous des révolutions ou des dictatures avec pour donneur d'ordres Robespierre, Staline, Hitler ou Franco. C’est aussi le problème de la violence avec le pouvoir absolu qui fait question. Certains de ces hommes - fréquentables dans leur vie privée – devenaient de sombres monstres sur leur lieu de travail, auto absous par la conscience professionnelle et les ordres à respecter (Vassili Blokhine, Oskar Paul Dirlewanger, Antonio Vallejo-Nàguera...) Mais rassurez-vous d’autres – grisés par le pouvoir - y prenaient un plaisir permanent (Joseph Le Bon, John Chivington...) Enfin, certains de ces criminels virent leurs assassinats s’interpoler avec l’Histoire voire l’influencer tels Eugen Weidmann ou Bay Vien entre autres. Remarquable et macabre compilation qui réunit le plaisir de la découverte historique et les frissons de l’horreur absolue.

Cointet.jpg Hitler et la France de Jean-Paul Cointet. Perrin
Il n’existait pas à ce jour une étude exclusivement consacrée aux rapports bi latéraux entre l’Allemagne d’Hitler et la France. Ce manque est désormais remarquablement comblé par Jean Paul Cointet, professeur reconnu, spécialisé dans la Seconde Guerre Mondiale. On sait à quel point, la France occupait dans l’esprit d’Hitler une place à part. Responsable – par le traité de Versailles – de tous les maux de l’Allemagne, la France, pensait le dictateur, et sa clique avec lui, devait payer sa dette sans espérer un quelconque "partenariat" comme l’aurait souhaité les dirigeants de Vichy. En effet, c’est bien Pétain qui parla le premier de "collaboration" quand les allemands ne voyait en la France qu’une terre à occuper et à piller. Rapines artistiques, économiques, humaines devinrent monnaie courante et si l’on veut avoir une réelle idée de ce que le Reich destinait à la France, il n’est qu’à reprendre des extraits d’une directive du Führer de 1940 aux organes de presse, qui proclamait que "L’Allemagne ne considère pas la France comme une alliée, mais comme un État avec lequel les comptes seront réglés lors du traité de paix. A l’avenir, la France jouera en Europe le rôle d’une « Suisse agrandie » et deviendra un pays de tourisme pouvant éventuellement assurer certaines productions dans le domaine de la mode". Pathétique et glaçant.

FB3.jpg Oona & Salinger de Frédéric Beigbeder. Grasset
Quand nous avions reçu Frédéric Beigbeder en 2010 pour les cinq ans des Obsédés Textuels, il nous avait confié cette pente qui le menait inexorablement CF3.jpg vers un roman sur Salinger (ou Nabokov...) qu’il citait depuis le début de sa carrière. Fascination pour l’auteur de l’Attrape cœurs, planqué depuis 50 ans, qui ne court pas les soirées à se gâcher la santé. Enfin, la dette est payée, le reportage avorté de 2007 effacé, et Frédéric fait du Frédéric avec de plus en plus de maturité, d’honnêteté et... d’humilité ! A nos yeux, il restera malgré tout, davantage un moraliste qu’un romancier. Les intrigues denses, ambiguës, les foules de personnages, les sagas ashkénazes ne sont pas vraiment son truc. Son affaire, c’est la littérature et en imaginant cette fausse vraie relation entre Oona O’Neill et P.D. Salinger qui nous fait parcourir toute une partie du XXe siècle, il rend hommage aux écrivains et aux femmes qu’il aime tant. Sens de la formule, trésor de l’anecdote, autodérision... Fréderic Beigbeder – qui, entre nous, a inventé un style ! - se rapproche de plus en plus par sa grave légèreté et son amour des vies d’écrivains d’un Jean d’Ormesson ou d’un Paul Morand, plus encore d’un Roger Nimier qui l’auraient certainement adoubé.

donner.jpeg Quiconque Exerce ce Métier Stupide Mérite Tout Ce Qui Lui Arrive de Christophe Donner. Grasset
Décidément, ça n’arrête pas ! Ce que Frédéric Beigbeder appelle dans son dernier opus les « factions », condensés de faits et de fiction. Ce modus operandi a inondé la littérature française depuis... Le Souper de jean Claude Brisville. Ici, Christophe Donner romance néanmoins remarquablement autour du personnage que fut Jean Pierre Rassam, producteur baroque de films qui l’étaient tout autant (La Grande Bouffe entre autres...). Un temps mari de Carole Bouquet, beau frère de Claude Berri, dont il fut très proche avant de se détester, il opposa une personnalité hors normes aux caciques du cinéma des années 65/80 allant jusqu’à vouloir racheter la Gaumont. Richissime par son père, fêtard et drogué notoire, ce chrétien libanais hante tout un pan de la pop culture. Son fantôme est évoqué chez Jean-Jacques Schuhl, Michel Schneider, Alain Pacadis ou Yves Adrien. Christophe Donner retrace ce parcours fulgurant et utopique avec beaucoup de réussite. Le style est vif, alerte – sans ingérence de l’auteur (désolé Frédéric...). Mélange de vérité et d’imaginaire qui prend tout son sens. On comprend mieux les personnalités de Pialat, de Berri ou de Godard. Surtout, on appréhende désormais parfaitement la phrase d’Orson Welles qui donne au livre son titre.


Mouzat.jpg Ménage à Trois d' Eric Mouzat. La Musardine
Ne vous fiez pas à la couverture humoristique de Ménage à Trois, le livre ne fait pas rire. Le sexe radical n’a rien de drôle, la pornographie n’est pas lieu de plaisanterie. Dans un genre aussi codé que le X, fait essentiellement de situations pré établies et de figures imposées, ce texte fait entendre un ton original, vibrant qui, s’il n’avait pas cherché, entre autres - un dénouement abscons, figurerait très haut dans les classements scabreux. Moi, l’héroïne et narratrice, enseignante à la vie sociale sans secousses, ne vit que pour être soumise aux désirs sexuels les plus brutaux et avilissants de son mari boxeur. Instinct sex, humiliation, soumission sans conditions rythment et enchantent l’existence de ce couple complémentaire. Mais Moi n’en est qu’à une étape et la suivante débute par sa rencontre fortuite avec une très bel homme dont elle tombe amoureuse illico. Charme d’une intrigue astucieuse, l’homme, à la différence du cogneur, est un délicat, un amoureux limite docile alors que Moi ne veut en rien renoncer à ses principes de soumission radicale. Dès lors, le soumis va devoir par la finesse de son esprit combler Moi sans se transformer tout à fait. Il engagera un maître professionnel pour combler ses lacunes, écumera les clubs échangistes pour imposer à Moi des relations qu’elle lui aura elle même auparavant soufflées. Par la mise en abyme et un éloge de la soumission vécue comme un délice, on suit avec un intérêt aussi inattendu qu’ imprévisible ce conte immoral où le triolisme se conjugue sous toutes ses formes sans faire l’économie des auxiliaires de vit. Alors, on l’a dit, quelques concessions maladroites font parfois vaciller la belle rectitude du récit, néanmoins suffisamment réussi pour en sortir troublé et à ce point excité qu’on nourrirait la folle envie d’y ajouter son grain de sel.

Genet2.jpg L'Enfant Criminel de Jean Genet. l'Arbalète Gallimard
Événement éditorial que constitue cette réédition, la première datait de 1949 chez un petit éditeur, de L’Enfant Criminel de Jean Genet. En effet, ce texte a une histoire. Préalablement conçu pour être lu à la radio dans une collection, ici bien mal nommée « Carte Blanche », il fut victime de la censure et interdit de lecture radiophonique. Genet en nourri une sourde colère qui ne fit – s’il en était besoin – que renforcer sa haine et sa détestation de toute autorité. Pris au pied de la lettre, Jean Genet était, en plus d’un styliste confondant, un authentique génie du mal. Mal qu’il précise comme « étant cette volonté, cette audace de poursuivre un destin contraire à toutes les règles » Tout Genet est là. L’Enfant Criminel, désormais enrichi de deux photos particulièrement éclairantes (couverture et portrait de l’auteur adolescent p : 11), est un réquisitoire terrible sur ce que l’auteur nomme les bagnes d’enfants et que d’autres plus frileux qualifiaient de maison de correction où Genet séjourna dans celui de Mettray. Véritable ode à la gloire de ces bannis, venin jeté à tout pouvoir, l’Enfant Criminel qui constitue le dernier texte de Genet avant de rester sept ans dans le silence littéraire est un des brûlots les plus puissant, les plus radicaux et les plus majestueux de la littérature du XXe siècle. Sa conclusion fait froid dans le dos « Je veux encore redire ma tendresse pour ces petits gars sans pitié. Je n’ai guère d’illusions. Je parle dans le vide et dans le noir, cependant fût-ce pour moi seul, je veux encore insulter les insulteurs »

eliette.jpeg Un Secret du Docteur Freud d' Éliette Abecassis. Flammarion
Concordance des temps, il y a encore peu, un jeune auteur macédonien, Goce Smilevski (cf. archives) écrivait La Liste de Freud (qui n’écrit pas aujourd'hui sur Freud ?), superbe livre primé qui évoquait la même période que l’ouvrage d’Eliette Abecassis, soit cet inéluctable départ de Vienne pour Londres pour cause de nazisme insistant. Et, fait troublant, on ne lit pas les mêmes choses. La narratrice du livre de Smilevski est Adolfina la sœur de Freud, celle d’Abecassis est Éliette. La même qui nous présente un Freud très « juif » attaché à sa religion au point d’aller visiter des rabbins, de relire régulièrement la Torah... On sait toute la proximité d’Éliette Abécassis à ses croyances mais cela va radicalement à l’opposé de la thèse de Smilevski qui décrit Freud comme un vrai et fier produit de la culture allemande, presque gêné de devoir fuir un pays et une civilisation qui lui conviennent parfaitement. Sa judaïté semble même à certains temps l’encombrer. Nous ne trancherons pas sur cette "judéisation" du psychanalyste, d’autres le feront pour nous mais reconnaîtrons une fois de plus à Éliette Abécassis son merveilleux sens du roman court et haletant. Ce secret, que nous ne vous livrerons bien sûr pas est une belle parabole où l’on retrouve toute la sensibilité de l’auteure.

Eux.jpg Eux de Claire Castillon. L'Olivier
A peine calmée depuis Les Merveilles, celle qui, avec Virginie Despentes et Christine Angot, constitue le trio féminin le plus créatif de nos lettres actuelles, s’attaque au délicat sujet de la maternité. Enfin, est ce bien à cette paroi là que Claire Castillon veut se coltiner ? Toujours chez elle, ce sont les mots davantage que l’intrigue qui ont le dernier mot. Alors, une jeune femme rendue à l’âge des questions procréatices se sent cernée par une vieille civilisation qui, aux travers de ce qu’elle nomme « Les héréditaires », comprenons les principes immémoriaux, la harcèle relayée par sa mère de ce qu’il seront bon de faire ou de ne pas faire... L’age qui passe et la fragilise au yeux du monde... L’homme aussi, baroudeur alpiniste – mort ou vivant ? - (un accident de montagne réel ou fantasmatique ?), sujet de larmes castratrices ou espoir en l’avenir partagé ? Et puis, la narratrice qui veut rester elle face à Eux. Un roman discret, moins sauvage qu’à l’habitude mais où certainement Claire Castillon pose et répond à autant de questions que dans certains de ses précédents opus. Toujours le style...

Viva2.jpg Viva de Patrick Deville. Le Seuil
Le Mexique des années 1930 constitua une sorte d'Atlantide de la révolution prolétarienne où, quand les démocraties européennes, laissaient s'installer mollement le Mal, régnait une ferveur insurrectionnelle et une appétence émeutière exceptionnelle. Patrick Deville, devenu enfin un auteur important et reconnu depuis Peste & Choléra, nous plonge dans cet héritage zapatiste et ce rêve guevariste en suivant particulièrement deux hommes que tout séparaient (ils ne se croisèrent que deux ou trois fois...) sauf leur présence sur cette terre de feu avant les années de guerre : Léon Trotsky, proscrit arrivant de Norvège, fuyant la rancœur assassine de Staline, et Malcom Lowry, écrivain "artiste maudit", vivant sur une courte rente de Papa pour éviter les scandales et titubant pour finir son grand œuvre Au Dessous du Volcan. Ces deux exclus, l'un par sa vision idéologique sans failles, l'autre par la force d'une imagination géniale et mortifère ne seraient qu'anecdotes si Deville n'avait pas eu le grand talent de les situer dans ce "bouillon de culture" que fut le Mexique d'alors. Que d'intelligences défilent dans ces pages : "Un vrai moulin" écrit justement l'auteur qui, au cours de plusieurs voyages suivra la piste de toutes ces figures et imaginera beaucoup des scènes et des situations relatées dans le roman (lire la suite)

Ciment.jpg Une Renaissance Américaine de Michel Ciment. Nouveau Monde Éditions
Dans les années 2000, quand Positif était encore dans le giron des Éditions Jean Michel Place où travaillait notre regrettée Anita Tuyaga, il nous arrivait de croiser Michel Ciment, l’air ailleurs mais jamais très loin... Critique cinéma imparable, il a immortalisait Stanley Kubrick et recherchait plus que tout la modernité dans l’art. Ce recueil d’entretiens montre à quel point Ciment était une sommité et auquel ne répondait pas n’importe qui. Questions pointues comme purement informatives, Ciment savait faire donner le meilleur de son interviewé et du rendu de son travail. Un brin orgueilleux, il ne voulut pas que Peter Biskind emporte définitivement la mise avec son expression devenu fameuse de « Nouvel Hollywood » et proposa Une Renaissance Américaine qui vaut ce qu’elle vaut quand on sait qu’il y a un peu de mauvaise foi à détourner le sens du Nouvel Hollywood. Biskind, évidemment ne parlait pas de lieux où se seraient conçus les films mais d’une nouvelle philosophie ! Quoiqu’il en soit, le travail est de taille, la curiosité permanente et les découvertes à chaque page. Reste qu’il est dommage que dans cette « Renaissance Américaine », pour des raisons sûrement factuelles, on fasse l’économie de la parole de Gus Van Sant, Spike Jonz, Jim Jarmush, John Dahl ou même Michel Gondry. Même dans les repas de rois, il manque un plat. En tout cas chapeau aux éditeurs et à ce travail de collection allant des années 70 à aujourd’hui... ou presque.

Esparbec4.jpg Les Biscuitières d' Esparbec. La Musardine
Depuis sa création, il y a bientôt dix ans, "lesobsedestexuels.com" ont toujours fait la part belle à la pornographie, écrite ou dessinée. Désormais, qu’un chapitre Contre-Cultures s’est ouvert dans notre nouvelle formule, nous ne pouvions négliger d’y intégrer ce genre transgressif et alternatif par nature. Nous connaissons Esparbec depuis longtemps et vantons son travail avec constance. Ce n’est pas ce dernier opus qui nous fera changer d’avis. En effet, Les Biscuitières reprend tous les fondamentaux chers à l’auteur. Pas de portables, d’ordinateurs ni de réseaux sociaux chez Esparbec. On est dans l’intemporalité, dans un quelque part situé dans un mystère ancien, sorte de XIXe siècle décadent, mais surtout dans un âge d’or du sexe, version fantasme masculin, où l’éducation à l’anglaise faisait merveille et la taille des organes référence. Cette fois, une jeune Charlotte sera conduite pour y faire son apprentissage (professionnel au départ...) à la biscuiterie du comte Z (comme zob !) Très vite, elle sera spécialement prise en main par Mélanie, reine des lieux et gardienne du jardin des Délices. Charlotte connaîtra tout. Peu des biscuits, beaucoup des gâteries... Esparbec dans une langue fleurie, charnue et jamais prise en défaut de vulgarité, même si aucun mot du lexique pornographique n’est occulté, nous propose un sublime catalogue du bonheur sur terre. Charlotte en verra de toutes les douleurs (pas méchantes...) et de tous les acabit(e)s, connaîtra le plaisir comme la soumission et, une fois diplômée, sera davantage prête à postuler chez Madame Claude que chez Monsieur Pasquier.

Lefranc.jpg Si les Bouches se Ferment d' Alban Lefranc. Verticales
Que reste t-il de Bernard Vesper (1938-1971) ? Poète élégant, tiraillé entre deux extrémismes. celui, nazi de son père également écrivain - parmi les préférés du Führer – dont il ne réussit jamais vraiment à se départir de l’image, et celui de la Fraction Armée Rouge dans laquelle il n’eut – une fois de plus qu’un rôle mineur et ingrat -, celui d’être le mari de Güdrun Esslin avant qu’elle ne le quitte pour le magnétique et immortel Andreas Baader. Alban Lefranc, s’il s’est intéressé à Vesper, c’est qu’il symbolise parfaitement cette Allemagne d’après guerre encore nazie, vivier du terrorisme. Avec un chancelier Kiesenger, ancien dignitaire du Reich, giflé en public par Béate Klarsfeld et un patron des patrons assassiné comme beaucoup par la RAF de Meinhof et Baader qui seront "suicidés" dans leurs geôle. Lefranc, au travers d’un livre sigfriedien démontre qu’il n’y a pas eu de purge réelle en RFA (en France cela s’appela l’épuration...) mais que les années 60 que l’Allemagne pensait aborder sereine virent s’épancher les fantômes des grands assassinés américains. L’heure était à la revanche. Inutile mais bravache. Allemande, italienne, presque française... Écrasé par sa séparation et le poids du père, Bernard Vesper, venu trop trad après Holderlin, confondit drogue et charisme. Voilà qui ne pardonnait pas en ces années de plomb.

Rolland.jpg Romain Rolland. Stefan Zweig. Correspondance 1910-1919. Albin Michel
En pleine première guerre mondiale, rares étaient ceux qui, d’un côté ou d’un autre du Rhin, rejetaient ce conflit sauvage faisant s’affronter les deux piliers de la culture européenne. Pourtant, Romain Rolland (Prix Nobel 1916) et Stefan Zweig (autrichien suicidé pour fuir le nazisme) ne désarmèrent pas de leur cause pacifiste critiquée par beaucoup. Ces lettres, riches d’enseignements, vont de 1910 à 1919 et montrent avec quelle pugnacité ces grands esprits, même s’ils n’avaient aucun pouvoir politique, mettent leurs génie à tenter de rapprocher les idées et de faire avancer celles d’une culture sans frontière. On notera bien sûr le côté désuet de courriers successifs recrus de politesses et de témoignages d’admiration (Zweig est l’élève, Rolland le maître et quinze ans les séparent) mais en même temps on se demande si les correspondances contenaient une charge créatrice et un pouvoir d’initiative que les moyens d’aujourd’hui ont taris. Livre pointu, il intéressera donc, d’une part ceux qui aiment ces grands auteurs, et ceux qui auront la curiosité de lire ce que deux ennemis jurés "supposés" pouvaient avoir la délicatesse d’écrire en ces temps bombardés

Fenicia.jpg Fenicia de Pierre Brunet. Calmann-Lévy
Il ya bientôt six ans, nous interviewions Pierre Brunet à l’occasion de JAB, son second roman qui nous avait emballé – comme auparavant Barnum – et, quand nous conclûmes l’entretien, nous lui demandâmes, comme il est de coutume, ces projets à venir. Il nous répondu ainsi : “Je travaille sur deux idées de roman. L’un sur le Rwanda et l’autre sur ma mère qui connut une vie et un destin incroyables" Celui qui ne croit qu’en "la violence du monde" fit le bon choix. Fenicia est un roman d’une fébrilité unique doublé d’un regard électrique sur les dégâts que peut provoquer la nature humaine. Dans ce splendide texte, Brunet, qui l’a perdue à trois ans à peine, raconte l’histoire de sa mère Ana (Fenicia est un surnom qui lui fut donné en hommage aux Phéniciens) dont le destin, la personnalité, la puissance de vie comme la force de mort furent uniques. Pierre Brunet aime Hemingway. Il vient de lui payer la plus belles des dettes. Sous fond de fin de guerre d’Espagne et de la sombre Retirada des masses républicaines traitées par l’auteur avec une explosivité digne des meilleurs romans historiques modernes, on découvre Ana, abandonnée dans le maelström de cette guerre terrible et trop méconnue, adoptée par un couple d’irréductibles anarchistes, Conchita et Mateo (lire la suite...)

Jezo3.jpg California Dreamin' de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Nous avions consacré une critique au Sacre du Rock de Steven Jezo-Vannier, il y a moins de deux ans. Depuis, il a écrit... trois livres dont celui-ci, jamais en dessous de cinq cent pages ! Graphomane ou tel passionné du rock qu’il lui faille en écrire autant, il devrait répondre lors de l’interview qu’il va prochainement nous accorder. Ce California Dreamin’ est dans l’essentiel un dictionnaire des groupes et musiciens de cette musique qui constitua le son West Coast. Une présentation très pertinente sur les origines et l’histoire de cette musique le précède.Pour ceux qui l’ont vécu, le style West Coast était entre 1964 et 1972 reconnaissable entre tous particulièrement entre 66 et 70. Pas un aficionado n’aurait pu penser une seconde en écoutant une plage du Dead, de l’Airplane ou des Doobie que ce puisse être des groupes anglais... même des groupes de L.A ou pire de New York ! Musique influencée par les drogues, LSD en vente libre dans ses débuts, la révolte de la jeunesse, le rejet de l’autorité et les valeurs consuméristes, elle laissa libre cours à une créativité très variée allant de la musique planante à un rock plus débridé. Les amateurs verront dans ce California Dreamin une sorte de réponse au gigantesque Waitin for the Sun de Barney Hoskyns (Allia. 2004) consacré à la musique de Los Angeles. Évidemment, Hoskyns disposait d’informations de première main, avait vécu la plupart de ce dont il rendait compte. Toujours est-il que Jezo-Vannier rend ici une excellente copie, avec un travail de documentation remarquable et pour la peine – digne des grands critiques anglo-saxons. Il est allé chercher ce que le temps aurait laissé s’envoler dans la baie de Frisco.


Aknin_110.jpg Les Classiques du Cinéma Bis. Édition revue et augmentée de Laurent Aknin. Nouveau Monde Éditions
Brillante idée de Laurent Aknin et de son éditeur d’avoir donné une suite, même un prolongement original à l’anthologie du cinéma Bis qu’ils construisent depuis deux ouvrages. Cette deuxième édition augmentée est un pur régal car - béotiens que nous sommes -, nous étions passés lors de notre première lecture à côté, non seulement de films essentiels par leur singularité mais aussi de comédiens et comédiennes qui battirent de formidables carrières loin du festival de Cannes mais tout près des cinéphiles de quartier. Comment ne pas citer les divines Barbara Steele, Barbara Bach, Karin Dor, Tura Satana, l’égérie de Russ Meyer, Pam Grier que Tarantino ressuscita en en faisant l’héroïne de Jackie Brown sans parler des deux Emmanuelle, la blonde Sylvia Kristel, la colorée Laura Gemser ou la pulpeuse Rossana Podesta qui vient de nous quitter. Idem chez les hommes, de Steeve Reeves à Klaus Kinski en passant par Richard Harrisson, Vincent Price ou Lee Van Cleef, voilà des garçons pour qui le ridicule n’existait pas, mais l’imagination si. De plus, et souvent grâce au cinéma italien qui reste le maître incontesté du B, des stars modernes virent le jour : Giuliano Gemma, Fabio Testi, Franco Nero ou Terence Hill. Car, en parcourant cet ouvrage déjanté, on mesure à quel point, le cinéma Bis fut un cinéma pétri d’inventivité même s’il ne faisait pas l’économie d’une certaine gaucherie voire d’une crétinerie aberrante. Mais c’est bien dans ce cinéma, que le "vrai" cinéma puisa sa légitimité artistique (lire la suite...)


Fils de Sam de Michaël Mention. Ring
David Berkowitz, vu de France, est un de ces nombreux serial killers comme seule l’Amérique en produit régulièrement. Il faut dire qu’on s’y perd un peu entre leurs Ted Boundy, leur tueur du Zodiaque, Charles Manson et consorts... Heureusement qu’il y a notre spécialiste Stéphane Bourgoin pour faire le ménage dans cette macabre liste. Michael Mention lui s’est attaché à étayer les enquêtes menées déjà sur Berkowitz auto surnommé Le Fils de Sam, en y apportant une contribution à direction sataniste. Astucieusement conçue à la fois comme une narration, une enquête et un journal du tueur, Mention a calibré son livre comme un thriller dont on connaîtrait la fin. Quoique... Les faits ont lieu peu après le mitan des seventies, époque bénie des théories complotistes et diaboliques. l'Église de Satan d’Anton Lavey se dispute la place avec l’église de Set d’Aquino, et nous en passons des pires et des meilleures. Pour Mention, il est quasi certain que David Berkowitz, être fragile et paranoïde, a trouvé dans ces pseudo religions et leurs thèses un soutien à ses actes. Nous disons bien soutien car, à la différence de Ted Boundy qui n’aurait peut-être pas tué sans la présence obsédante de sa mère, il apparaît difficile de croire que Le Fils de Sam serait resté inerte dans la canicule New new-yorkaise de 77. On retrouve dans le livre beaucoup de ces personnages interlopes que les amateurs de cette période connaissent (Crowley, LaVey, Aquino, Radin...) sur fond de Black Sabbath. A noter qu’en plus de l’intérêt de l’ouvrage, son éditeur Ring, au lieu d'être un éditeur de plus, a fait beaucoup d’effort pour la créativité de la mise en page qui n’est pas sans évoquer celle d’un film. Chapeau !

Balandier.jpg Le Silence des Rails de Franck Balandier. Flammarion
Il y eut un camp de concentration sur le territoire français entre 1941 et 1945 : le Struthof en Alsace. Pas uniquement un camp de prisonniers mais bien un camp d’extermination des plus abjects qui soit. C’est au Struthof qu’Étienne, le narrateur échoue en 1942. C’est un triangle rose, un pédé, un moins que rien, un traîneur de pissotières raflé un jour où il voulut sucer... un flic ! Étienne va pendant trois ans vivre l’enfer quotidien. Transporter les seaux d’urine et de défécations de ses co-détenus, vivre dans des conditions inhumaines, accepter l’inacceptable, assister en permanence à l’insupportable. Franck Balandier réussit ici un texte très fort sous l’ombre des grands anciens (R. Anthelme, P. Levi) mais il y rajoute, ce qui avait été pratiquement jusqu’à aujourd’hui occulté, le sort des homosexuels dans les camps. Balandier parvient à nous tenir en haleine malgré l’horreur du sujet. Il s’attache au quotidien d’Étienne, aux rapports qu’il entretient avec ses cerbères dont une femme SS qu’il appelle Madame, personnage trouble entre la dominatrice et la bienfaitrice de chiens perdus. On aurait presque honte de lire si... tranquillement. La littérature sert aussi de cilice. Gardés jour et nuit, affectés au pire des taches, prêts à être exécuté à chaque instant, ces hommes comme les Tziganes particulièrement, leur frères de douleur, payèrent leur penchant au prix le plus fort. Y laissant bien sûr leur honneur, leur vie, et pour les rescapés la mémoire intraduisible de leur condition.

Eud.jpg Je Reprends la Route Demain de Patrick Eudeline. Le Mot et le Reste
Même si notre homme nous précède de trois ans et demi sur l’agenda du Collège Stanislas,nous sommes des enfants des fifties, avons humé le même air montparnassien, vu sa gare se construire, fantasmé sur les nymphettes du Lycée Montaigne. Nous nous sommes souvent croisés sans jamais bien nous connaître et avons surtout découvert la vie dans les années soixante.Celle-ci avait un nom :le rock’n’roll. Patrick Eudeline règle pacifiquement des comptes avec la vie depuis cette époque, honnie par lui, d’une adolescence myope, parentalement incomprise et dont rêves et fantasmes ne collaient pas avec l’avenir qu’on lui avait dessiné. Sans arme ni violence. Avec le seul pouvoir des mots et des nouveaux symboles. De fait, la nouvelle culture (contre-culture...) qui débarquait de Londres ou de Greenwich Village avait tout pour le séduire, lui donner des yeux en les cachant définitivement et lui faire rejoindre les tristes héros romantiques d’une littérature qu’il dévorait déjà. En s’opposant à l’autorité parentale, scolaire et culturelle de ces années pré soixante-huitardes, maussades mais non sans quelques parfums d’interdit, Patrick allait à la suite - mais jamais à la traîne - de certains grands rock critics anglo-saxons ou français (Lester Bangs, Nick Cohn, Yves Adrien, Philippe Paringaux...) inventer une littérature protéiforme et polymorphe qui, à la relecture de ses articles, privilégia toujours la douleur à la joie, l’analyse aux faits, le messianisme à l’incantation (lire la suite...)

Blasquiz.jpg Au Coeur du Magma de Klaus Blasquiz. Le Mot et le Reste
Klaus Blasquiz fut le chanteur et un membre éminent de Magma, groupe français culte, atypique et encore énigmatique des années soixante-dix. Au cœur du Magma est un « beau livre » doté d’une riche iconographie aux photos souvent inédites. Un peu plus de 230 pages et 35€ pour redécouvrir Magma l'unique. Indiscutablement, le livre est riche d’anecdotes, de précisions, d’explications sur les raisons d’un groupe à géométrie variable où évoluèrent des musiciens aussi brillants, outre Christian Vander, que Claude Engel, Jannick Top, François Cahen ou Didier Lockwood. L’ensemble produit un temps par le légendaire Giorgio Gomelsky qui avait fait ses armes avec les Stones. Toutefois, et c’est là où le bat achoppe, nous sommes déroutés par le fait que Blasquiz, proche parmi les proches, n’est pas davantage insisté sur la personnalité singulière de Christian Vander, fondateur et guru de Magma. Quasi rien sur ce personnage aux talents multiples, batteur parmi les meilleurs au monde et personnage insondable. Pas davantage sur la langue crée par Vander, et qui constituait une des principales originalités du groupe : le Kobaïen. Pas plus de changements de braquet dans le récit quand, avec Mekanïk Destruktïw Kommandöh, Magma devint l’égal des King Crimson, Mike Oldfield et autre Soft Machine avant de sombrer dans des soucis que nombres de groupes rock, français ou non, connurent. Débutant sur une rétrospective récente, Au Cœur du Magma reste un très bon journal de bord, un passionnant carnet de route et le journal intime musical de Klaus mais qui ne restitue en rien le mystère Magma. Pas plus qu’il ne rend compte du monstre Vander. Négligences ou censure du maître ?


Sam.jpg Fils de Sam de Michaël Mention. Ring
David Berkowitz, vu de France, est un de ces nombreux serial killers comme seule l’Amérique en produit régulièrement. Il faut dire qu’on s’y perd un peu entre leurs Ted Boundy, leur tueur du Zodiaque, Charles Manson et consorts... Heureusement qu’il y a notre spécialiste Stéphane Bourgoin pour faire le ménage dans cette macabre liste. Michael Mention lui s’est attaché à étayer les enquêtes menées déjà sur Berkowitz auto surnommé Le Fils de Sam, en y apportant une contribution à direction sataniste. Astucieusement conçue à la fois comme une narration, une enquête et un journal du tueur, Mention a calibré son livre comme un thriller dont on connaîtrait la fin. Quoique... Les faits ont lieu peu après le mitan des seventies, époque bénie des théories complotistes et diaboliques. l'Église de Satan d’Anton Lavey se dispute la place avec l’église de Set d’Aquino, et nous en passons des pires et des meilleures. Pour Mention, il est quasi certain que David Berkowitz, être fragile et paranoïde, a trouvé dans ces pseudo religions et leurs thèses un soutien à ses actes. Nous disons bien soutien car, à la différence de Ted Boundy qui n’aurait peut-être pas tué sans la présence obsédante de sa mère, il apparaît difficile de croire que Le Fils de Sam serait resté inerte dans la canicule New new-yorkaise de 77. On retrouve dans le livre beaucoup de ces personnages interlopes que les amateurs de cette période connaissent (Crowley, LaVey, Aquino, Radin...) sur fond de Black Sabbath. A noter qu’en plus de l’intérêt de l’ouvrage, son éditeur Ring, au lieu d'être un éditeur de plus, a fait beaucoup d’effort pour la créativité de la mise en page qui n’est pas sans évoquer celle d’un film. Chapeau !

Balandier.jpg Le Silence des Rails de Franck Balandier. Flammarion
Il y eut un camp de concentration sur le territoire français entre 1941 et 1945 : le Struthof en Alsace. Pas uniquement un camp de prisonniers mais bien un camp d’extermination des plus abjects qui soit. C’est au Struthof qu’Étienne, le narrateur échoue en 1942. C’est un triangle rose, un pédé, un moins que rien, un traîneur de pissotières raflé un jour où il voulut sucer... un flic ! Étienne va pendant trois ans vivre l’enfer quotidien. Transporter les seaux d’urine et de défécations de ses co-détenus, vivre dans des conditions inhumaines, accepter l’inacceptable, assister en permanence à l’insupportable. Franck Balandier réussit ici un texte très fort sous l’ombre des grands anciens (R. Anthelme, P. Levi) mais il y rajoute, ce qui avait été pratiquement jusqu’à aujourd’hui occulté, le sort des homosexuels dans les camps. Balandier parvient à nous tenir en haleine malgré l’horreur du sujet. Il s’attache au quotidien d’Étienne, aux rapports qu’il entretient avec ses cerbères dont une femme SS qu’il appelle Madame, personnage trouble entre la dominatrice et la bienfaitrice de chiens perdus. On aurait presque honte de lire si... tranquillement. La littérature sert aussi de cilice. Gardés jour et nuit, affectés au pire des taches, prêts à être exécuté à chaque instant, ces hommes comme les Tziganes particulièrement, leur frères de douleur, payèrent leur penchant au prix le plus fort. Y laissant bien sûr leur honneur, leur vie, et pour les rescapés la mémoire intraduisible de leur condition.

Boy.jpg Boy de Richard Morgiève. Carnets Nord
A la fin de l’interview que nous lui avions consacrée à l’occasion de la parution de United Colors of Crime, Richard Morgiève nous avait dit que s’il n’y avait pas l’amour, il n’écrirait pas. Alors, il doit être follement amoureux de son écrivaine psychanalyste de compagne car dans ce dernier opus, IL ECRIT ! Montée encore d’un cran dans la violence, le désespoir et le désordre des sens et des sentiments, Boy laisse partagé. En effet, s’il n’y avait pas le fondateur Sex Vox Dominam (1995) qui l’exempte de tout plagiat ou influence et, avec lequel, sans le savoir, il allait devenir le parrain ignoré de toute une génération d’écrivains libertaires (Despentes, Dantec, Chainas...), on pourrait penser que Morgiève veut faire « jeune » avec son héroïne moitié lesbienne, moitié trans, son intrigue rappelant furieusement Saw révisée par Virginie Despentes. Donc, une jeune femme Boy, videuse de boite lesbienne, joue en vrai – style jeu de rôle guerre d’Indo - les histoires que son père devenu un légume écrivait. Mais, on le sait, la toile est impitoyable et elle s’y fait avec Bill un ennemi mortel, serial killer démoniaque qui tuera tout sur son chemin pour la posséder. Roman, une nouvelle fois, du malheur des filiations fracassées (le drame de Morgiève...) Boy creuse le double sillon de United Colors of Crime, celui de l’amour fou qui ne peut passer que par la folle violence (revoyez High Sierra de Raoul Walsh...) Bien sûr, c’est du Morgiève avec sa narration cassée, ses phrases closes avant qu’elles ne débutent, ses fulgurances confinant au génie. Un peu moins de gore et de références techno rocks pour épater la galerie et Boy serait un très grand livre. A recommander bien sûr.

Eud.jpg Je Reprends la Route Demain de Patrick Eudeline. Le Mot et le Reste
Même si notre homme nous précède de trois ans et demi sur l’agenda du Collège Stanislas,nous sommes des enfants des fifties, avons humé le même air montparnassien, vu sa gare se construire, fantasmé sur les nymphettes du Lycée Montaigne. Nous nous sommes souvent croisés sans jamais bien nous connaître et avons surtout découvert la vie dans les années soixante.Celle-ci avait un nom :le rock’n’roll. Patrick Eudeline règle pacifiquement des comptes avec la vie depuis cette époque, honnie par lui, d’une adolescence myope, parentalement incomprise et dont rêves et fantasmes ne collaient pas avec l’avenir qu’on lui avait dessiné. Sans arme ni violence. Avec le seul pouvoir des mots et des nouveaux symboles. De fait, la nouvelle culture (contre-culture...) qui débarquait de Londres ou de Greenwich Village avait tout pour le séduire, lui donner des yeux en les cachant définitivement et lui faire rejoindre les tristes héros romantiques d’une littérature qu’il dévorait déjà. En s’opposant à l’autorité parentale, scolaire et culturelle de ces années pré soixante-huitardes, maussades mais non sans quelques parfums d’interdit, Patrick allait à la suite - mais jamais à la traîne - de certains grands rock critics anglo-saxons ou français (Lester Bangs, Nick Cohn, Yves Adrien, Philippe Paringaux...) inventer une littérature protéiforme et polymorphe qui, à la relecture de ses articles, privilégia toujours la douleur à la joie, l’analyse aux faits, le messianisme à l’incantation (lire la suite...)

Blasquiz.jpg Au Coeur du Magma de Klaus Blasquiz. Le Mot et le Reste
Klaus Blasquiz fut le chanteur et un membre éminent de Magma, groupe français culte, atypique et encore énigmatique des années soixante-dix. Au cœur du Magma est un « beau livre » doté d’une riche iconographie aux photos souvent inédites. Un peu plus de 230 pages et 35€ pour redécouvrir Magma l'unique. Indiscutablement, le livre est riche d’anecdotes, de précisions, d’explications sur les raisons d’un groupe à géométrie variable où évoluèrent des musiciens aussi brillants, outre Christian Vander, que Claude Engel, Jannick Top, François Cahen ou Didier Lockwood. L’ensemble produit un temps par le légendaire Giorgio Gomelsky qui avait fait ses armes avec les Stones. Toutefois, et c’est là où le bat achoppe, nous sommes déroutés par le fait que Blasquiz, proche parmi les proches, n’est pas davantage insisté sur la personnalité singulière de Christian Vander, fondateur et guru de Magma. Quasi rien sur ce personnage aux talents multiples, batteur parmi les meilleurs au monde et personnage insondable. Pas davantage sur la langue crée par Vander, et qui constituait une des principales originalités du groupe : le Kobaïen. Pas plus de changements de braquet dans le récit quand, avec Mekanïk Destruktïw Kommandöh, Magma devint l’égal des King Crimson, Mike Oldfield et autre Soft Machine avant de sombrer dans des soucis que nombres de groupes rock, français ou non, connurent. Débutant sur une rétrospective récente, Au Cœur du Magma reste un très bon journal de bord, un passionnant carnet de route et le journal intime musical de Klaus mais qui ne restitue en rien le mystère Magma. Pas plus qu’il ne rend compte du monstre Vander. Négligences ou censure du maître ?


Assouline.jpg Sigmaringen de Pierre Assouline. Gallimard
Pierre Assouline est un homme discret. Biographe reconnu, récent membre de l’Académie Goncourt, il poursuit, avec Sigmaringen et après Lutétia, avec le même talent narratif, son histoire du nazisme français. Combien feraient dans l’incantation, la vengeance tardive, l’assassinat d’ambulance ? Assouline s’intéresse peu aux idées et davantage aux hommes sur qui l’Histoire s’abat sans prévenir. Singmaringen, château des Hohenzollern en Pays de Bade, devint l’espace de quelques mois le refuge des français maréchalistes, collaborationnistes, antisémites, néo européens... Tant de nuances pour qualifier une escouade de pro nazis aurait de quoi étonner si ce n’était que pure réalité : un mélange de groupuscules, cohabitant mais d’accord sur rien. Le Maréchal vivant comme un reclus n’adressait pas la parole à Laval regrettant son Auvergne natale et le comte de Brinon devenu président d’une commission gouvernemental fantoche feignant d’avoir l’approbation de tous alors qu’il n’existait pour personne. A mourir de rire si l’époque et les drames qu’elle nourrissait incitait davantage à pleurer. Assouline prend comme narrateur, la réplique (nous fumes soulagés qu’il le précise en fin d’ouvrage) du majordome des Vestiges du Jour (1993), film de James Ivory où Anthony Hopkins incarnait à la perfection un butler au sommet de son art. Servir sans émotions, voir sans regarder, écouter sans entendre et en même temps veiller à ce que tout soit parfait. Julius Stern verra donc défiler Céline, Rebatet, Déat, Doriot et d’autres personnages moins célèbres espérant pour certains jusqu’au boutiste, tel Déat, la victoire de l’Allemagne sous les bombes de la RAF, fuyant pour d’autres (Céline pour récupérer son argent au Danemark, Rebatet pour éviter le sort de son ami Brasillach...) Il échappera au service obligatoire, à deux mois de la fin, imposé par Himmler, et pourra, une fois cette sombre farce finie retrouver Schubert, son prince et leur château de nouveau apaisé. Lecture indispensable pour sa finesse et la documentation d’une période historique méconnue

Valles.jpg Jules Vallès de Corinne Saminadayar-Perrin. Folio Biographies
Bien pertinente idée de Gérard de Cortanze d’inscrire à sa désormais célébre collection Folio Biographies, le méconnu Jules Vallès. En effet, chacun s’y repère un peu en entendant ce nom chantant. Rapidement, la Commune nous revient et puis ce court roman inachevé au titre tranchant comme un sabre L’Insurgé que précédèrent pourtant l’Enfant et Le Bachelier demeurés bien oubliés. Mais pour le reste, si peu. C’est précisément le drame de Vallès, une vie survitaminée à l’action enflammée dont il ne reste guère de faits d’épaisseur. C’est certainement à cet écueil que l’auteure Corinne Saminadayar-Perrin s’est heurtée car elle a, de notre point de vue, raté sa cible en voulant faire trop long d’une suite d’anecdotes journalistiques somme toutes banales en ces temps où une feuille par jour se créait. On se rappelle comment François Taillandier avait troussé un Balzac en moins de 250 pages ! Vallès, c’est l’histoire d’un échec. Petit provincial brillant, fils d’un pion ambitieux (qui deviendra agrégé !), le jeune Jules semble promis à un avenir universitaire éblouissant. Las, il échouera trois ou quatre fois au bac, désespérant ses parents, et se laissera entraîner dans une nomadisation journalistique qui, à défaut d’en faire un écrivain, lui ouvrira quelques portes. Brûlé d’un feu intérieur permanent, la barbe drue, les cheveux longs, le verbe haut, le sens de la formule tonitruante, la passion des opprimés, c’est surtout ça Vallès. Le livre en rend compte, certes, mais nous perd dans des micro aventures, propres à tout jeune homme voulant réussir dans les arts à Paris autour de 1865. L’auteure a aimé son sujet mais n’a pas dormi avec les communards, décidé avec M. Thiers ou saigné avec Louise Michel. Jules Vallès n’existe que par son temps. Drame du journalisme qui n’est qu’éphémère et qui aura empêché un réel talent d’éclore à portée des barricades.

Apo.jpg Œuvres Érotiques Complètes de Guillaume Apollinaire. La Musardine
Riche idée et précieuse édition de l’ensemble des œuvres érotico-pornographiques de Guillaume Apollinaire. En effet, sont ici réunis l’ensemble des textes "vendus sous le manteau "ou " à lire d’une main " du coquin Willy... Illustrations originales, notes soignées donnent à l’ensemble une cohérence qui ferait oublier qu’Apollinaire n’a pas œuvré que dans ce genre. Beaucoup de lecteurs se piquent d’avoir lu, entre autres, Les Onze Mille Verges. Dont acte. Toujours est-il qu’il est désormais donné l’occasion aux petits menteurs de se racheter et de découvrir un auteur érotique d’une modernité confondante. Tout y est : une histoire qui tient debout, des hommes en perpétuel rut et des jeunes filles accortes toujours prêtes à les satisfaire. Traitées avec réalisme, crudité sans tabous et humour en cascade – issu du surréalisme –, ce texte explose de virtuosité et nous ne voyons qu’un Esparbec aujourd’hui capable de tenir ce rang. Un second texte, Les Exploits d’un Jeune Don Juan tout aussi réussi, mais qui a longtemps souffert de sa clandestinité produit sur le lecteur un effet similaire en confortant l’idée que le sexe en littérature peut-être un genre majeur. Nous n’oublierons pas les poésies, domaine privilégié du maître qui clôturent ces œuvres complètes et rappellent qu’Apollinaire était un génie littéraire dont rien ne saura faire pâlir la mémoire.

Forestier2.jpg JFK. Le Dernier Jour de François Forestier. Albin Michel
Il y a du Norman Mailer et du Truman Capote chez François Forestier mais aussi du... Lester Bangs ! Expliquons-nous : encyclopédiste et complétiste maniaque, le critique ne conçoit de raconter un fait historique sans montrer l’importance des personnages, du plus important au plus banal. Chacun a sa responsabilité dans le nœud d’une affaire. Forestier dans ses chroniques cinéma du Nouvel Obs n’aime rien de plus que de faire la part belle aux petits, aux humbles mais sans lesquels certains films n’auraient pas été ce qu’ils sont. Son écriture électrique, forgée aux codes de la pop culture, nous entraîne dans un maelström qui confère à ses dires la toute puissance de l’omniscient. Ce JFK. Le Dernier Jour est parfait de maîtrise et nourri de cette documentation foisonnante sans jamais être pesante qui est sa marque. On est loin du rapport Warren ou d’autres thèses émises sur cette affaire mille fois explorée, Forestier ne plaide pas, il raconte. Certes, les cinquante ans qui nous séparent du 22 novembre 1963 ont un peu desenténébré l’événement mais il n’en reste pas moins que rien n’est sûr dans cette histoire. Alors, Forestier préfère remettre chacun à la place qu’il occupait ce jour là pour voir s'il n'y aurait pas des croisements, des rencontres fortuites... Il nous faire suivre aussi le parcours de "la balle magique" qui entre et sort des corps avec l’aisance d’une ballerine et, ainsi nous laisse nous faire notre idée. On ne pourra pas lui reprocher de ne pas nous priver d’indices.

Seksik2.jpg Le Cas Eduard Einstein d' Eric Seksik. Flammarion
Après Stefan Zweig dont il avait magistralement raconté les derniers jours, c’est vers Einstein qu'Eric Seksik a ici porté son attention. Mais, bien davantage qu’au père, omniprésent de facto, c’est à son fils Eduard, oublié de l’histoire, qu’il nous intéresse. En effet, le génial mathématicien avait deux fils, l’aîné Hans-Albert qui fit Princeton et devint professeur, et l’autre, Eduard qui passa l’essentiel de sa vie au Burghölzli, asile d’aliénés de Zurich. Dès lors, d’une manière très habile- se mettant dans la peau d’Eduard -, il saisit l’indicible malaise de celui qui, non seulement, porte un nom écrasant mais en plus n’est pas assez lucide pour vivre avec, tentant désespérément de croire qu’il aurait, sans doutes, dans d’autres domaines (psychanalyse, médecine, musique...) pu faire aussi bien que son père. Cet aspect du roman traite la partie clinique du cas d’Eduard Einstein mais il y en a une autre, un sous texte effrayant portant sur l’abandon. Einstein resta, en effet, trente trois ans sans voir son fils qui l’attendait comme le Messie. Portrait glaçant d’un homme qui avait déjà abandonné la mère de ses deux fils, condisciple de faculté brillante mais laide et serbe, qui se consacrera - elle - toute sa vie à Eduard, lui préférant une juive allemande comme pour satisfaire sa mère. Eduard, tel le pauvre Gaspard de la chanson, avec ses éternels yeux d’enfants mourra dans la peau de jardinier de sa prison en 1965. Superbe ouvrage sur les filiations difficiles

Faber.jpg Faber : le Destructeur de Tristan Garcia. Gallimard
Faber fait partie de ces livres qu’on a un jour tous écrit. Pour la plupart dans notre tête, pour quelques uns, plus rares, sur du papier publié. Depuis Les Disparus de Saint Agil, le livre de collège est un véritable genre toujours désuet jamais démodé. Entre le roman personnel et le roman initiatique, il est le remède pour ne pas oublier ou l’alcool profond qui permet de s’accepter des années après. Nous avons tous eu un Faber dans notre scolarité, fille ou garçon, un être charismatique, magnétique, aimantant les choses et les gens comme un super héros. Celui ou celle dont on jetait le nom au visage de ses parents quand on était punis ou insuffisamment compris. Tristan Garcia a mixé ces thèmes de fascination, de vassalité médiocre et d’amours éternels dans un roman parfois naïf, jamais ennuyeux. Un grand ancien, Faber, qui hypnotisa toute une génération d’une ville imaginaire de Bourgogne revient dans des conditions floues sur les lieux de ses exploits. Mais l’étoile a pâli. Cheveux rares, teint cireux, physique avachi font de ce fantôme un avatar du lumineux jeune homme. Pourtant ses inconditionnels amis vont l’accueillir comme si le Messie revenait. Mais des failles apparaissent. Au final, on saura que le désir des êtres est vulnérable aux années et à la déréliction des icônes. Faber devait-il revenir ?

Shiffter.jpg Le Charme des Penseurs Tristes de Frédéric Schiffter. Flammarion
Ah, si tous les philosophes et moralistes contemporains écrivaient comme Frédéric Schiffter ! Ce petit livre joliment intitulé Le Charme des Penseurs Tristes est un régal pour qui prise la mélancolie et l’économie de son expression. Schiffter a intelligemment choisi (dans un style qui n’est pas sans nous rappeler celui de Jean d’O dans Une Autre Histoire de la Littérature Française) d’isoler cet attirance pour le pessimisme et la tristesse littéraire par l’étude alerte de certains cas. Pour certains, universellement connus (Socrate, La Rochefoucauld, Cioran...), pour d’autres méconnus ou totalement inconnus (Mme de Deffand, Hérault de Séchelles, Albert Caracco...) L’auteur comme une sorte de grand frère qui s’inscrit dans leur sillage nous instille habilement ce philtre de mélancolie et de vacuité qu’est la vie par de brèves mais passionnantes notices sur les chantres de mal de vivre. Quelques facilités et références escamotées (« Le désespoir épinglé à la boutonnière » est une remarque de Drieu sur son ami. On aurait aimé aussi connaître dans quelles circonstances Cioran rembarra vertement Camus sur ces lectures...) n’enlève rien à ce délicieux petit bréviaire. Viatique essentiel des âmes grises qui en garde, à l’image de la passion de Shiffter pour le surf, malgré tout sous la semelle.


SR2.jpgSR.jpg Pourvu Qu'elle Soit Rousse & Misere-Sexuelle.com de Stéphane Rose. La Musardine
Vous connaissez les Gérard, cette émission programmée sur Paris Première qui, parodiant les Césars, récompensent le pire de la télé. Stéphane Rose est le gros nounours des trois animateurs. Où les deux premiers rivalisent d’esprit et d’inventivité, Stéphane, bon camarade, passe les plats et fait les transitions. Mais, derrière ce personnage décalé se révèle un esprit original et un auteur doué. Maître es porno, Stéphane, assumant parfaitement son physique d’ours barbu, poilu, chevelu, turlututu... publie simultanément deux petits livres (dont une réédition : Pourvu Qu’elle Soit Rousse) dont la toile de fond est l’univers des sites internet. Dans le premier, paru en poche à La Musardine, Stéphane nous narre sa quête obsessionnelle de femmes rousses, seules à pouvoir "l’émouvoir". C’est un mélange de drôlerie, de romantisme trash et de poésie surréaliste. Bien écrit, à l’ancienne - on croirait du Matzneff jeune. Son second opus Misere-Sexuelle.com publié dans la collection Documents du même La Musardine est plus factuel et reprend en l’approfondissant l’aventure sexuelle numérique que Stéphane a vécu pour tenter de trouver ses rousses. L’intérêt majeur du livre, c’est qu’il paraît à un moment où les sites de rencontres ne sont plus tabous et où les rencontres "sérieuses" s’y produisent de plus en plus souvent. Stéphane Rose, néanmoins, montre le côté obscur du procédé, l’aliénation du consommateur et la manipulation de l’opérateur. En utilisateur compulsif, Stéphane Rose a la lucidité des grands blessés et le regard perçant des rescapés.

SP.jpg Mourir est un Art comme tout le Reste d' Oriane Jeancourt Galignani. Albin Michel
Pour un première roman, une biographie romancée et rythmée par la poésie de Sylvia Plath était un réel challenge. Ne tournons pas autour du pot, c’est assez largement réussi. Oriane Jeancourt Galignani paye incontestablement une dette ancienne à la poétesse américaine et tente par ce joli texte de l’inscrire définitivement dans le panthéon des grandes blessées de la littérature. Le grand mérite de la biographe reste de nous faire partager cette bipolarité (maladie "inconnue" à l’époque) de Sylvia, ce rapport disjoint avec la réalité et sa famille et, enfin son incandescente révolte, une fois bafouée, contre son mari/bourreau – célèbre poète - qui en fit une égérie des féministes américaines. Le pari d’émailler le texte d’extraits de Plath est à double tranchant : était-il pertinent ou non ? Car telle est la question, maintes fois posées : l’œuvre reflète t-elle l’auteur, n’y a t-il pas toujours sublimation par l’œuvre d’une vie forcément en deçà. C’est le bandeau qui ceint le livre et sur lequel est inscrit "Le secret de Sylvia Plath" qui détient la réponse. Le secret de Sylvia n’était pas dans sa vie, il était dans sa poésie, singulière, loin des beatniks (Ginsberg, Kerouac...) ou des classiques (Amis, Hughes...). Sylvia Plath dans son approche confessionnelle était à la fois proche d’un Dylan Thomas et de sa brûlante désespérance, d’une Ingeborg Bachman et de son froid dégoût et plus, inattendue, des nouvelles blafardes d’un Raymond Carver. Comme eux, elle n’y survécut pas.

Caligaris.jpg le Paradis entre les Jambes de Nicole Caligaris. Verticales
Nicole Caligaris s’inscrit dans une tradition littéraire underground poursuivant une œuvre tranchée et sans concessions. Ce dernier opus met à jour la fréquentation essentiellement épistolaire qu’elle entretint avec Issei Sagawa, le meurtrier cannibale de Renée Hartevelt en 1981. Coïncidence hier, réalité aujourd’hui, l’auteure était condisciple des deux sombres héros sans les avoir par ailleurs beaucoup fréquentés. A vrai dire, elle ne les connaissait quasiment pas. Pourtant, quand Sagawa fut incarcéré, Nicole lui écrivit comme pour témoigner d’une présence à défaut d’un soutien. Une correspondance s’en suivra. Regret que le livre se perde un peu, dès lors qu’il s’agit d’en faire le sujet principal. L’auteure vire, tourne, raconte sa jeunesse, son altérité et puis revient à Sagawa via Bacon ou Paulhan. Au final, dans une langue souvent magnifique, toujours ambitieuse, Nicole Caligaris vainc ses scrupules et termine son texte par la publications des lettres gardées secrétés du japonais cannibale. Un document littéraire et criminel.

Osmont.jpg Éléments Incontrôlés de Stéphane Osmont. Grasset
La jeunesse affranchie des années 70 avait deux grilles de lecture : l’engagement politique, généralement d’extrême gauche (manifs, conscience de classe...), et la culture rock (musique, drogues...) Les deux pouvaient cohabiter mais elles restaient des croisades distinctes se jetant des regards méfiants.Stéphane Osmont auteur du Capital, récemment porté à l’écran par Costa-Gavras, nous fait revivre au gré d’une histoire d’amour entre une égérie révolutionnaire et un jeune activiste révolté toute l’effervescence militante qui régnait dans ces années d’utopies violentes. Des manifestations lycéennes post soixante-huitardes aux actions radicales de la Bande à Baader, des Brigades Rouges, de Prima Linea jusqu’à Action Directe, nous revisitons une époque à l’urgence prométhéenne, battant en brèche tous les tabous. Beau diaporama à la couleur sépia qui griffe encore le cœur et nos souvenirs de rêves enfouis, de musiques nouvelles et d’amis perdus.


Bonafoux2.jpg Dictionnaire de la Peinture par les Peintres de Pascal Bonafoux. Perrin
Depuis plus de vingt cinq ans, Pascal Bonafoux poursuit, au travers de ses activités d’historien, de critique, de conférencier ou de professeur, une démarche singulière dans la littérature artistique. D’aucun courant, d’aucune école, d’aucun « isme » comme il aime à le dire, il a écrit sur les plus grands avec finesse et style. Ce Dictionnaire de la Peinture par les Peintres est à coup sûr son acmé. Merveilleuse conversation entre géants où chaque entrée révèle un prodige artistique ignoré du profane. A bonne école, Bonafoux eut pour mentors Cocteau et Masson et pour proches Bacon ou Balthus entre autres. Cette indispensable somme pose inlassablement au travers des évocations de Cézanne, Picasso, Monet, Courbet, Velázquez ou Titien, la question de la compréhension de l’Art ainsi que du rôle et la pertinence du tableau. A cela, Bonafoux rappelle la phrase de Picabia : "l’Art est le culte de l’Erreur"

hardy.jpg L'Amour Fou de Françoise Hardy. Albin Michel
C’est surprenant de constater à la lecture (l’auteure, elle-même, préfère le terme) de ce récit, la manière dont on est frappé par l’interpolation de deux faits majeurs liés à l’existence de Françoise Hardy : les amours malheureuses et la pratique de l’astrologie. En effet, comment ne pas penser aux années de plomb que Françoise connues face à l’amour fantomatique et abrasif de Jacques Dutronc. Amour qui la figeait dans un espoir délétère auquel "elle s’accrochait parce que seul son espoir lui permettait de tenir debout" Aussi l’astrologie, comme habitude de lecture. Françoise ne parle pas de l’amour comme un écrivain du genre – un Bobin ou une Castillon -, elle décortique, elle théorise... On sent qu’elle a besoin de trouver sens à tant de malheur, de frustrations et d’isolement. Car, au delà de sa belle émotion, L’Amour Fou rappelle que la passion est bien une guerre dans laquelle on doit lutter contre "ceux qui détruisent l’amour mais que l’amour ne détruit pas"

modiano.jpg L'Herbe des Nuits de Patrick Modiano. Gallimard
Quand en 2005, Patrick Modiano publia Un Pedigree, on pensait qu’il mettait fin à ses récits labyrinthiques concernant plus ou moins ses années de jeunesse. Comme une rock star qui se donne aux fans, il livrait enfin une part de vérité qu’il avait pris soin depuis ses débuts de tordre et de manipuler. On avait, en quelque sorte, une carte d’état major et un road book à peu près fiable du jeune Modiano. Cela contribua-il à apaiser son auteur et ses lecteurs ? Forcément non. On chercha toujours ce jeune homme inconnu errant dans un Paris perdu entouré d’êtres interlopes et lointains, lui-même placé là comme par hasard : "il existe une période de la vie pour cela, un carrefour où vous pouvez hésiter entre plusieurs chemins. Le temps des rencontres..." Ce nouveau roman revient à l’essentiel, à l’os, à l’ADN modianesque où domine "ce sentiment de présence et d’absence". On y retrouve cet éternel garçon diaphane suivant une jeune fille envoûtante et mystérieuse qui disparaîtra dans les griffes du temps.

manoeuvre.jpg Rock & Folk History. 1966/2012 de Philippe Manœuvre. Albin Michel
Philippe Manœuvre, il s’en défendrait sûrement, est, en plus d’être un excellent journaliste, un commerçant bien avisé. Concédons-lui que sans sa charismatique et indéfectible présence à la tête de Rock & Folk plus de 20 ans durant, son éditeur aurait sûrement plié bagages. En effet, depuis quelques années, le rocker, qui rongeait son frein depuis Les Enfants du Rock et quelques déconvenues médiatiques, multiplie les actions - livre de Christophe Quillien sur les 40 ans du titre (lire chronique), compilation de ses Discothèques Idéales, participation à La Nouvelle Star - prolongeant ainsi l’idée que le rock est immortel. Ici, c’est par les couvertures du journal qu’il raconte son histoire. Et ça marche ! Car, chaque couverture est une chanson ou un album dont on se souvient et qui balise un temps de notre vie. Chaque couverture rend grâce à des héros qui nous ont fait rêver. Et n’oublions pas, que pour beaucoup, chaque couverture de Rock & Folk fut le meilleur des antidépresseurs.

Linda.jpg Linda Aime L'Art de Philippe Bertrand. La Musardine
Relire ou découvrir Linda Aime l’Art reste une expérience intellectuelle fascinante. Dans les années 80, malheur à qui n’innovait pas et ne bousculait pas les codes, toutes tendances confondues. Époque réputée fade et pourtant pleine de sève (Le Palace, Façade, Gay Power...) Philippe Bertrand dans ces nouvelles graphiques résumait bien son époque. Désabusée mais créative, ironique mais lucide, criarde mais bouillonnante. C’est par l’érotisme sophistiqué ou le porno intello que Bertrand creusait son sillon. Linda a compris après Gaudier Brzeska que "tout art est sexe" et avec Warhol que le voyeurisme est sans égal. Cloîtrée volontaire, Linda, laissant traîner sa main telle la Marilou de Gainsbourg, regarde son vidéoscope où ses fantasmes prennent vie dans la sexualité de ses voisins. Hommes libidineux, femmes enfiévrées, lascivité émolliente sous un dessin virtuose. Philippe Bertrand faisait dans la modernité quand souvent aujourd’hui règne l’hideux modernisme


Foix.jpg Martin Luther King d' Alain Foix. Folio Biographies
Alain Foix est un écrivain guadeloupéen de talent à l’œuvre polymorphe et engagée. Il a déjà signé dans Folio Biographies, Toussaint Louverture, grand homme méconnu des Antilles. Il récidive ici avec cette biographie "poétique" de Martin Luther King. Au moment où un président américain Noir postule pour un second mandat, il était intéressant d’évoquer celui qui restera comme la figure emblématique de la lutte pour les droits civiques. Alain Foix, sans jeu de mots, fait œuvre de fidèle et de pèlerin suivant le pasteur dans toutes ses luttes en nous éclairant par ses lettres et ses irrésistibles discours. Prix Nobel de la Paix à 35 ans, assassiné à 39, en équilibre instable entre Kennedy et Malcom X, MLK est archétypal d’une époque de bouleversement sociopolitiques cruciaux. Le livre de Foix nous convie au souvenir en évitant au passage toutes polémiques sur les agissements controversés (plagiat, argent, femmes...) de l’énigmatique et visionnaire révérend.


Death.jpg Death is a Star d' Agnès Michaux & Anton Lenoir. Flammarion
Il est de mode, depuis quelques années de dresser des listes, d’inventorier des curiosités, de recenser des insolites. De l’anthologie, on est passé aux miscellanées dont celles du Dr Schott (Allia. 2006) qui firent un tabac. Charles Dantzig se lança plus tard avec moins de succès dans une suite d'inventaires hétéroclites sur le tout et le rien. Le propos d’Agnès Michaux et d’Anton Lenoir est en revanche bien ciblé et s’apparente à un insolent mais passionnant florilège sur le sujet roi qu’est la mort. La Grande Faucheuse dans tous ses états pourrait être le sous-titre de ce bréviaire rock’n’roll. On y apprend beaucoup de choses sur la façon dont la camarde intervient en fait dans nos vies. Derniers repas, aphorismes pessimistes, visions prémonitoires, anecdotes croustillantes et chroniques savantes constituent un savoureux patchwork dont nous extrairons cette saillie de Billy Bob Thornton "J’ai arrêté de prendre l’avion il y a des années. Je n’ai pas envie de mourir avec des touristes"

Bramly.jpg Orchidée Fixe de Serge Bramly. JC. Lattès
Marcel Duchamp est une énigme. Pas tant au plan artistique – ses ready made ont depuis longtemps livré leurs secrets - qu’au plan humain. Domaine où la biographie manque d’épaisseur, l’attitude de poids et les options de panache. Serge Bramly, fin amateur d’art, qui avec son Léonard de Vinci participa à la vulgarisation artistique des 80’s s’attache au court séjour du bonhomme au Maroc avant, fuyant la guerre en France, de rallier New York. Tissant une intrigue soignée prenant prétexte de l’existence de travaux inconnus de l'artiste légués à un ami marocain, Bramly, renoue avec sa jeunesse et nous plonge dans un no man’s land brûlant de soleil où un Duchamp diaphane – très loin du maître de tout l’art contemporain – se livre à ses deux activités favorites : les échecs et la paresse. Mais que faire d’autre sous le soleil méditerranéen entouré d’apprentis résistants ? Beau texte qui aurait sûrement plus à l’intéressé.

Djian2.jpg " Oh..." de Philippe Djian. Gallimard
On a tout dit, tout écrit sur Philippe Djian. Depuis son entrée fracassante au milieu des 80’s dans les lettres françaises, il a été tour à tour comparé aux meilleurs des auteurs américains par son style âpre et viril, vilipendé (pour les mêmes raisons..) comme un vulgaire plagieur sans talent et à l’imaginaire usé. Ce "Oh...", sans l’air d’y toucher, répond à tous. Délicieuse chronique tragi comique narrée par une productrice au bord de la crise de nerfs qui se voit harcelée et violée par son voisin... auquel elle n’est pas insensible, qui observe son fils se laisser dominer par une jeune femme opportuniste, qui doit supporter le démon de midi de son ex mari et qui porte le lourd fardeau d’un roman familial croquignolé. C’est fin, sensible, plus subtil que les productions de tous les mauvais épigones de Sautet (et Dieu sait qu’ils sont nombreux !), et même si Djian s’efface derrière sa narratrice, on en salue que davantage sa capacité d’authentique littérateur.

Jakuta.jpg La Blonde et le Bunker de Jakuta Alikavazovic. L'Olivier
Quand on s’appelle Jakuta Alikavasovic, il est inconcevable d’être et d’écrire comme la première venue. S’acquittant d’un tribut payé à son nom et au mystère qui l’enveloppe, elle se devait de nous surprendre. Mais, il reste qu’entre le roman auto satisfait, arrogant, faussement expérimental et le texte inventif, voluptueusement érudit et perversement labyrinthique, la frontière est étroite. La Blonde et le Bunker n’aura pas le Goncourt... C’est dommage car c’est un texte majeur immergé dans son temps, maniant la langue avec agilité et jubilation. Parmi un jeune dandy qui ne sait pas grand chose, une blonde évanescente qui elle, en sait bien trop, et un auteur qui n’écrit plus, retiré dans son bunker et obsédé par une mystérieuse collection contemporaine sur les traces de laquelle il lance le jeune Gray, on passe par tous les climats et toutes les émotions. Entre Adrien Goetz, Jean Echenoz et Chuck Palahniuk, on découvre une perle rare.

Copie_de_SJV.jpg Le Sacre du Rock de Steven Jezo-Vannier. Le Mot et le Reste
Dans Life, son autobiographie, Keith Richards écrit "Après tout, le rock'n'roll ce n'est que du jazz avec une féroce rythmique." Venant de celui qui constitue un des principaux avatars du « satanisme rock’n’rollien », cette observation renvoyant négligemment « La musique du diable » à une simple toute de binaire accéléré peut déconcerter. Steven Jezo-Vannier, auteur de plusieurs ouvrages sur les marges du rock et de la contre culture, n’entendait pas en rester là. Le Sacre du Rock traite des rapports ambigus d’une musique issue du blues (entre autres...), vite appelée rock, qu’elle entretiendrait avec le Mal. Musique naît dans la fange et le chaudron du Malin pour se voir portée au pinacle et dont les adeptes emplissent les stades pour se prosterner devant les officiants auréolés de lumières célestes. (lire la suite...)


forestier.jpg Un Si Beau Monstre de François Forestier. Albin Michel
François Forestier s’est spécialisé dans une sorte de bio-fictions au goût trash. Après Marilyn et JFK, chroniqué dans ces colonnes, il nous livre sa version de la vie de Marlon Brando en témoignant écrit-il de "la fabrication d’un monstre". A vrai dire, à l’instar de son précédent essai, il ne se foule guère en revenant sur une vie connue et aux distorsions rebattues. Mais, tout le talent de Forestier tient dans le grain de poivre et de potins qu’il sait ajouter. Il nous distrait par son name dropping et ses anecdotes cruelles (nymphomanie de V. Leigh, bisexualité du tout Hollywood...) Sur l’acteur de Sur les Quais, il met à jour ce qui constitue le réel mystère Brando. Comment un un garçon au physique exceptionnel et au talent inédit deviendra un obèse impotent dont le seul génie sur sa fin se résumait à la torture morale qu’il infligeait aux autres et à lui-même ?


bornais.jpg 8 Minutes de ma Vie de Gilles Bornais. JC. Lattès
La littérature sportive a ses lettres de noblesse. D’Antoine Blondin à Denis Lalanne en passant par Hemingway et Mailer, elle chante l’effort et la beauté du geste, instille de l’héroïque et de la noble incertitude dans la valse du monde. La natation, dans cette geste, est rarement à l’honneur. Gilles Bornais – nageur et entraîneur émérite – que l’on connaissait pour ses réussites notamment dans le polar historique nous entraîne à l’occasion d’une vraie fausse biographie de Laure Manadou (ici Alizée avec le VRAI Philippe Lucas) dans le plus dur des piscines où le seul paysage accompagnant les longueurs incessantes se résume à du carrelage. Les huit minutes d’une finale olympique sont le prétexte à raconter ce qu’est vraiment la vie sans merci d’une nageuse. Point d’orgue, le dernier chapitre qui décrit la course avec une force et une précision ahurissantes. C’est Ridley Scott dans les bassins !

richemond.jpg Manifeste Vagabond de Blanche de Richemond. Plon
Comme atteinte de dromomanie, Blanche de Richemont est une voyageuse incessante. Précoce à fuir le monde et ses convenances, cette jeune femme belle et diaphane de trente trois ans n’a cessé de se livrer à des raids lointains, d’aller, munie de ses seuls yeux bleus, au devant de périls insensés et d’épreuves souvent insurmontables. Mais, pour elle, ne pas partir c’est mourir un peu. Le désert est son vice, son alcool puissant et son inspiration littéraire. Ce nouveau texte marque une étape dans son ascèse. Manifeste Vagabond dresse un bilan de son parcours, accepte l’idée d’un tournant et rend surtout compte de la solitude du voyageur face à l’incompréhension de tous. Rejoignant ses maîtres (Hesse, Jünger, Monod, Kerouac…), elle n’est pas en reste quand, comme eux, elle participe par une écriture vive et habitée d’une rayonnante poétique du voyage.

curiel.jpg Génération CV de Jonathan Curiel. Fayard
Incontestablement, il existe une littérature de crise. Aux consonances sociales, sociétales, politiques ou dérisoires. Une littérature qui témoigne d’un échec à vivre mieux que ses ainés, qui atteste de la fin de la course au bonheur. Une littérature qui bat en brèche l'indispensable "estime de soi". Génération CV est une vraie réussite car il aborde tous les sujets que cette crise impose. Décrivant chaque acteur de la vie d’un demandeur d’emploi, il traite de sujets réels, de sentiments authentiques et de situations folles dans lesquelles on peut être plongées. Salué par la critique comme une satire drôle et ironique, nous avons, pour notre part, reçu ce texte comme porteur d’une terrible angoisse où certains de ses chapitres distillent une peur muette. Un venin que l’on trouvait déjà chez Houellebecq et Ellis, que Jonathan Curiel acidule d’une touche proche d’un Beigbeider.

bourcy2.jpg Le Crime de l'Albatros de Thierry Bourcy. Nouveau Monde Editions
Le Crime de L’Albatros marque la fin d’un septennat. Celui de l’épatant Célestin Louise, flic et soldat pendant la Grande Guerre. En effet, c’est en 2005 que débuta avec La Cote 512 cette saga attachante, et que nous reçûmes son talentueux auteur débutant, désormais reconnu et apprécié de tous. Ce sixième et dernier opus – même s’il conserve les codes chers à Thierry Bourcy que sont la fraternité, l’espoir inquiet et la justice trop souvent bafouée – est le prétexte à un passage en revue des personnages ayant croisé les pas de Célestin depuis le début de la guerre. Comme des comédiens venus saluer le public, ils nous rappellent que c’est bien à une tragédie que les populations durent faire face. Célestin, quant à lui, profondément marqué, a changé, son cœur s’est endurci, ses amours se sont délitées. Il quittera finalement les célèbres Brigades du Tigre pour… un nouveau monde.

LK2.jpg Le Sourire de Georges B. de Stéphane Lévy-Kuentz. Kirographaires
Quand nous fêtâmes il y a sept ans lors d’une rencontre mémorable les 25 ans de la disparition de Georges Brassens, ce texte de jeunesse (!) écrit dans la passion n’aurait pas dénoté au milieu des biographies et des confidences consacrées au maître de Sète. En effet, en trente mille signes pour une seconde, titre de l’unique chapitre de ce texte bref, Stéphane Lévy Kuentz par une écriture aiguisée comme on les aime : clinique, poétique, nostalgique, à la morosité solide et au désespoir énergique, évoquant autant Blanchot que Duras, fait revivre à l’occasion du souvenir des adieux de Brassens à Bobino, la profondeur humaine du poète et de sa marquèterie de mots. Belle performance d’être aussi prêt de l’os, de nous mettre au pied de la scène, émus de redécouvrir ce sourire qui cachait les détresses, car même sous la cendre palpitent les cœurs purs.


Ava.jpg Ava. La Femme qui Aimait les Hommes d' Elizabeth Gouslan. Robert Laffont
Après le vénéneux Jayne Mansfield 1967 de Simon Liberati, Elisabeth Gouslan s’empare du mythe Gardner. Pari difficile quand on sait que sur Ava tout a été dit et écrit (superbe bio de Lee Server, il y a trois ans) et que ses histoires recuites avec Sinatra et consorts appartiennent à la Préhistoire. C’est justement tout le talent de l’auteur d’avoir modernisé le scénario dans une langue pop et affranchie. Digérée la doc yankee, Elisabeth Gouslan retrace avec gourmandise et talent le parcours dilettante et magnétique de cette beauté inouïe, sauvageonne sortie d’un roman de Caldwell, qui mit tout le monde d’accord en l’espace de quelques chefs-d’œuvre. Ava n’aimait pas le cinéma ni ses contraintes. Seul le plaisir comptait. Lassée, indépassable, elle quitta Hollywood et partit faire la bamboula en Europe laissant Marilyn, Rita et autre Lana à leurs névroses.

Wendy3.gif La Mère, la Sainte et la Putain de Wendy Delorme. Au Diable Vauvert
Depuis ses débuts fracassants avec Quatrième Génération (2007) où elle abordait certains des aspects les plus mutants de la sexualité, Wendy Delorme (en savoir plus sur l'auteur) poursuit sa carrière de performeuse érotique, d’enseignante et d’auteure. Son deuxième opus Insurrections ! En Territoire Sexuel attestait d’ailleurs clairement de cette volonté polymorphe en mélangeant féminisme de pointe et autofiction. Le roman épistolaire qu’elle livre ici constitue, à nos yeux, sa véritable entrée en littérature. Sans, oh combien, négliger l’épanchement de ses penchants sexuels (certains passages ont la froide crudité des textes les plus radicaux…), Wendy se livre en même temps à un vrai travail de romancière où, écrivant à son enfant et au père de celui-ci, elle met à jour une merveilleuse énigme et réserve à ceux qui la découvriront des surprises de taille.

goetz.jpg Intrigue à Venise d' Adrien Goetz. Grasset
Adrien Goetz aurait voulu être Arsène Lupin. La morale et les études supérieures ont tordu cette ambition. Qu’à cela ne tienne, le professeur d’histoire de l’art, amateur de Maurice Leblanc, a transposé ses chimères policières dans de délicieux romans à énigmes situés dans le monde de l’Art. La conservatrice Pénélope Breuil est toujours l’héroïne de cette troisième Intrigue qui se déroule cette fois-ci à Venise, terre promise des esthètes et territoire privilégié des écrivains. Elle aura justement, aidé par Wandrille, son journaliste de petit ami, à s’interroger sur la lourde menace planant au dessus des « écrivains français de Venise », sur la disparition d’un Rembrandt inconnu… et sur l’empire de ses sens ! Entre Club des Cinq et Agatha Christie, Adrien Goetz réussit une nouvelle fois le tour de force de mêler érudition et suspense dans un style aux accents hussardiens.

marzo2.jpg Les Années De Gaulle : 1958/1969 de J. L. Marzorati. François Bourin
Après C'était les Années 50 paru en 2010 à L’Archipel et chroniqué ici, qui, au travers d’événements et de personnalités de cette décade, donnait à revoir le début des Trente Glorieuses, Jean-Louis Marzorati change de braquet et s’attaque (avec les moyens de sa politique…) aux années De Gaulle. Le livre est donc une riche chronique des années 58/69 et la réussite est largement au rendez-vous. En effet, Marzorati ne se contente pas de l’ahurissante iconographie retrouvée et réunie par (saluons-la) Bernadette Caille, il apporte pour sa part un commentaire très personnel et incontestable sur les grands moments de ce règne républicain. Des événements d’Algérie à ceux de Mai 68, en passant par l’avènement de la TV et la cause des femmes, l’auteur rappelle – en creux - que le Général crut souvent être le moteur de l’Histoire alors qu’il en fut plus qu’à son tour l’instrument.

quetel.jpg Murs : une autre histoire des hommes de Claude Quétel. Perrin
A la lecture de ce remarquable essai qui mêle à la fois histoire, géographie et politique, on se trouve confronté aux séculaires tentations humaines de séparer, d’imposer, de soustraire, d’écarter, de limiter leurs territoires comme leurs contemporains. Par cette histoire universelle des "murs", Claude Quétel nous pousse à une passionnante réflexion sur la place des bornes de vie. A la manière des meilleurs romans, Murs revient sur toutes ces érections politiques, morales ou migratoires, rappelle l’histoire de géants tel La Grande Muraille de Chine, le Mur des Lamentations ou celui de Berlin jusqu’à tous les ghettos mais sort aussi de l’ombre foule de barrières méconnues qui jalonnent l’Histoire. Retenons parmi ces insolites de proscription, de ségrégation ou de peur, le Mur de la Peste, celui de Padoue ou les simultaneum catholico-protestants. Indispensable !


domecq.jpg Cette Obscure Envie de Perdre à Gauche de J. P. Domecq. Denoël
Romancier talentueux (Silence d’un Amour, entre autres) mais malheureux, Jean-Philippe Domecq, en revanche, a bâti une œuvre d’essayiste considérable, polymorphe et atypique. S’y dégagent des essais critiques sur l’art (Comédie de la Critique) qui font autorité et parfois polémique ainsi que des études politiques subtiles. Précisément, c’est vers cet exercice convenant bien à son tempérament fulminant et combattif qu’il revient avec cet opus qui démontre habilement – appelant comme acteur et témoin les États-Unis et l’Italie contemporaines – le tropisme de la défaite propre à la gauche. Domecq pose, après avoir brossé un implacable tableau des raisons de l’échec, la lancinante question de " l’immaturité stratégique de gauche " et constate surtout que ses pires défaillances proviennent le plus souvent de ses propres rangs. Rendez-vous en mai !

castillon.jpg Les Merveilles de Claire Castillon. Grasset
Le fait divers est, pour l’écrivain, un vivier à fantasmes, une usine de recyclage et un laboratoire de langues. L’auteure s’inspire ici du meurtre d’amants terribles. La femme à double vie dézingua son jules de 18 coups de couteaux. On le sait, Claire Castillon à une écriture de feu qui démode à peu près toutes et tous venus avant elle. Mixez Virginie Despentes et Delphine de Vigan et vous aurez une petite idée de la force narratrice et stylistique de l’auteure des Cris. Les Merveilles est une description dramatique et clashy de la folie et du désir ordinaire. L’intrigue – une bipolaire qui préfère faire la pute qu’aller à l’usine et s’amourache d’un intello casse couilles – n’est pas l’essentiel. Tout est dans les mots qui se courent les uns après les autres et que l’on poursuit tel un sidérant suspense. Comme une Bombe aurait dit Virginie.

siguret6.jpg L'Amour en Miettes de Catherine Siguret. Albin Michel
Depuis que Catherine Siguret est sortie de l’anonymat de l’assistant littéraire (cf. interview), elle enchante par son approche audacieuse, inventive et sans concessions de l’écriture amoureuse devenue son rayon et sa marque. Nous avions beaucoup aimé son précédent roman Tout Pour le Mieux (cf. archives) qui témoignait autant d’une connaissance des choses de l’amour que d’un talent de narratrice efficace et rusé. Éternelle a(i)mante, Catherine Siguret dresse ici le catalogue des situations et des sentiments provoqués par un chagrin d’amour. Éclatant de vérité, drôle et terriblement grave à la fois (chacun ayant vécu ce tsunami devrait s’y reconnaître), L’Amour en Miettes (titre habile à double lecture – ruines et aphorismes -), au fil de son recensement, donne tragiquement raison à Christian Bobin quand il écrit : " La fin de l’amour c’est encore de l’amour "

rm2.jpg United Colors of Crime de Richard Morgiève. Carnets Nord
Après le schizophrénique et détonnant Mouton, Richard Morgiève signe ici un livre capital dans son œuvre. Fruit d’un passé retrouvé et de l’imaginaire d’un homme né dans les années 50 quand la mythologie s’enchâssait encore dans les livres et les films, United Colors of Crime est une fulgurante histoire de violence et de passion digne du meilleur Peckinpah. Un porte flingue de la Mafia part avec le magot et se réfugie dans un village du Texas où il s’éprendra d’une Indienne à la peau douce et à l’estomac de fer. Comme toujours chez Morgiève, on est bousculé, ébranlé par ses accès de violence comme par ses torrents de sentiments et l’éclair de ses images. Un peu polar, un peu western, United Colors of Crime est aussi un regard porté sur une période de l’Amérique qui ne charriait pas que des bons sentiments (lire l'interview de l’auteur)

gparis.jpg Au Pays des Kangourous de Gilles Paris. Don Quichotte
Une fois n’est pas coutume dans un "coup de cœur", commençons par ce qui fâche : au vu du titre et de la couverture, nous n’avions pas trop le cœur à lire. Mais nous laissâmes nos préjugés de côté et découvrîmes Simon, petit garçon de neuf ans, assistant impuissant à la dépression de son papa, subissant les absences forcées de sa maman, vivant bon gré mal gré chez sa grand-mère avec pour seule amie Lily, présence éthérée qui lui tient la main. Dès lors, nous comprimes que nous tenions dans nos mains un roman d’une rare sensibilité, bouleversant d’émotions si difficiles à traduire. Gilles Paris réussit là où tant ont échoué : entremêler la triste réalité des adultes avec l’imaginaire fragile et affreusement lucide des enfants. Aux sentiments, l’auteur a ajouté le style, impeccable et sans effets inutiles, et l’intrigue à la douloureuse inventivité.


domkiris.jpg Rock Collection de Dom Kiris. Fetjaine
Après Guitares et Guitaristes de Légendes recensé ici en son temps, Dom Kiris, pétulant animateur de Oui FM poursuit son travail d’archéologue du rock avec Rock Collection. Il y étend le domaine de ses fouilles en s’attachant à ce qui a constitué la mythologie du rock depuis les fifties. On le sait, le rock n’est pas qu’une musique, c’est une sub culture particulièrement vivace qui s’est nourrie d’objets cultes, d’attitudes déviantes et de stars sans égales. Dom Kiris, b(rock)anteur obsessionnel nous propose, équipé d’une iconographie de choix, un voyage merveilleux au pays de Presley, des Beatles, de Dylan et d’Hendrix. Jalonné d’autant de totems que le rock compte de tribus et de signes, ce Rock Collection est un témoignage unique sur une aventure culturelle débutée dans un juke box et résonnant aujourd’hui dans tous les baladeurs.

letailleur.jpg Histoire Insolite des Cafés Parisiens de Gérard Letailleur. Perrin
Vers 1830, quand on se demandait qui, en France, faisait l’opinion et autorité en matière littéraire, la réponse jaillissait d’évidence : "les cafés, toujours les cafés" C’est à ces laboratoires de divertissement et de sociabilité que Gérard Letailleur rend hommage dans cette passionnante Histoire Insolite des Cafés Parisiens. Un travail de bénédictin tant on se rend compte du phénoménal héritage que le contingent des estaminets, tavernes et autres caveaux est immense. L’auteur dans un style charnu et fleuri réussi la prouesse de nous entrainer siècle après siècle, quartier après quartier dans tout ce qui fut le repère des idées et de ces créateurs. Tous les littérateurs pratiquement y passent. On connaissait nombre de ces cafés (Procope, Tortoni, Le Flore…), pourtant Letailleur innove par sa capacité à refaire l’histoire de France au rythme des modes et des cafés qui les rythmaient.

bedos.jpg Journal d'un Mythomane (Vol.1) de Nicolas Bedos. Robert Laffont
N’ayant pas pour habitude de nous citer, nous ferons toutefois une exception. Voilà ce que nous écrivions il y a a peu sur S. Guillon : « écriture faite de rapidité, de précision, de fulgurance et de maîtrise, la prose de Guillon est une redoutable machine à rire (…) c’est une écriture disciplinée et libre à la fois, virevoltante et rigoureuse en même temps ». Et bien de Nicolas Bedos, nous pourrions dire presque l’inverse (quoique...) mais pourtant, c’est encore plus sensationnel !! Bedos est un poète maudit, un érudit précoce, un dramaturge américain, un clown triste dont le stylo a fait l’école du rire. Ce recueil est indispensable aux malicieux comme aux ignorants. Ils y mesureront la grandeur de la littérature, le courage d’écrire quand tout vous porte à paresser et surtout, ils comprendront que la radio et la télévision peuvent être – accidentellement - des incubateurs de génies. Faites passer.

banon.jpg Le Bal des Hypocrites de Tristane Banon. Au Diable Vauvert
Comment peut-on imaginer qu’un simple rendez-vous – plutôt un entretien – avec un homme politique connu sur la place tourne au cauchemar le plus sombre et fasse de sa victime une accusée rétrospective ? C’est tout le drame de Tristane Banon et plus largement de notre conscience collective face au sujet de l’agression sexuelle. L’histoire on la connaît. En 2004, Tristane Banon rencontre DSK qu’elle connaît par sa fille, et celui-ci lui fait son numéro d’homme babouin comme elle le nomme. Elle ne porte pas plainte, s’en ouvre d’une manière jugée trop désinvolte chez un animateur branché et client de ces anecdotes. Quand sept ans plus tard, le directeur du FMI est au centre d’une affaire de mœurs digne d’un tsunami, Tristane la diaphane comptera alors, ses amies, ses regrets et ses blessures. Parler non, écrire oui ! Ce livre mise au poing en est le poignant et talentueux procès verbal.

memlouk.jpg Mingus Mood de William Memlouk. Julliard
Le pathos entourant la vie des musiciens de jazz a quelque chose de suranné et de rebattu auquel il manque surtout la flamboyance des fins rock’n’rolliennes. Chet Baker mourant seul à Amsterdam, Bird, impuissant malgré son génie à vaincre ses démons, Miles Davis ou Ray Charles donnant tout pour un fix…. Sombre mythologie d’un jazz où la gloire se payait en addiction cruelle. Charlie Mingus n’échappa pas plus à ces tourments que ses collègues, mais celui qui fit passer la contrebasse au même niveau que le saxophone de Coltrane ou la trompette de Gillespie représenta en plus un être unique, tout de violence, de génie incontrôlé et de mystère romantique. William Memlouk trouve tout au long de ce roman-récit les mots justes pour restituer dans son intégrité et sa singularité le génial créateur de Tijuana Moods

lelorain.jpg Revenants de Patrice Lelorain. La Table Ronde
Nous tenons depuis longtemps Patrice Lelorain pour un de nos meilleurs artilleurs. Et pas seulement parce que nous appartenons à la même obscure confrérie des inconditionnels de Roger Chapman (les amateurs apprécieront, les autres… !) mais pour ce tragique élégant qu’il promène tout au long de ses textes (que ceux qui ne croient pas en la nouvelle en France relisent Quatre Uppercuts !). A l’instar d’un François Bégaudeau dans La Blessure la Vraie, Lelorain part en quête de sa jeunesse qui correspond à la vie de banlieue moyenne (Bois-Colombes) des 70’s. Oisiveté, héroïne, rock’n’roll et séduction maladroite creusaient un sillon noir sur une génération ni bonne ni mauvaise. Revenants, comme tous les livres personnels, vaut davantage pour son écriture virtuose que pour son récit malade. Cultivant tels les bons écrivains une mésestime de soi, Lelorain est peut-être en train d’accéder à l’attention des autres.

beigbeder5.jpg Premier Bilan après l'Apocalypse de Frédéric Beigbeder. Grasset
Il y a les grands critiques littéraires, ceux qui engagent leur destin aux côtes d’écoles et de manifestes, qui trouvent dans l’exégèse l’expression noble d’un talent littéraire. Et puis, il y a les bons critiques (qui peuvent présenter les qualités précédentes !), ceux qui donnent irrésistiblement envie de lire les livres dont ils parlent comme si eux-mêmes les avaient écrits. Frédéric Beigbeder est de ceux là. Le garçon, avant d’être connu, livrait déjà sur Paris Première des avis devenus aujourd’hui incontournables. Ce bilan est son sang. Son ADN et sa biblio-biographie. Mêlant érudition, humour, respect, camaraderie et bon goût, Beigbeder fait œuvre de salut public au moment où tel l’euro - incapable de fédérer – le livre est attaqué sur sa droite. Il salue aussi bien Brett Easton Ellis que Fitzgerald, Gide que Jauffret et n’oublie pas quelques maudits indispensables (Matzneff, Nabe, Pacadis, Miller…) On dit Monsieur !

liberati.jpg Jayne Mansfield 1967 de Simon Liberati. Grasset
Simon Liberati connut un moment de gloire nocturne et policier avec son ami FB quand il fut interrompu par les forces de l’ordre consommant de la drogue sur le capot d’une voiture. De voitures, il est d’emblée question dans ce glaçant et crépusculaire roman. : une Buick Electra 225 bleu qui restera à jamais le cercueil à fantasmes de celle dont la poitrine affolait les compteurs autant que les GI’s. Évocation froide et vénéneuse d’une Marilyn populaire et tonique, récit palpitant et documenté jusqu’à l’obsession, Jayne Mansfield 1967 est une anti biographie puissante et narcotique. Juin 1967 donnait le coup d’envoi du Summer of Love où toutes les icônes du vieux monde allaient passer à la trappe. Lucide, Mansfield, déjà hors champ depuis un moment, en profita pour tirer sa révérence en vrai freak. Cigarettes, whisky et grosse pépée…

devigan.jpg Rien ne S'oppose à la Nuit de Delphine de Vigan. JC Lattès
Delphine de Vigan s’impose au fil des parutions comme une « des petites fiancées des lettres françaises ». Rien ne S’oppose à la Nuit, titre emprunté à une chanson du regretté Alain Bashung, est l’histoire d’une mère. Plutôt d’une famille. Celle de l’auteur. Ingénument, elle commence sa partition par l’aveu qu’un texte de plus sur une mère est un fait bien banal en littérature. Sauf qu’on ne sait pas encore que cette famille est un précipité de drames, de crises et d’émotions. Au travers de la vie de Lucile, enfant modèle et adulte désaxé, morte volontaire à 61 ans, c’est un bateau ivre, une famille marquée par la peine qui nous est raconté. Panorama des années 60 et concentré de vies difficiles, c’est superbe et addictif comme un polar. L’auteur devient ainsi un des conquérants prochains des prix d’automne.

lepen.jpg Le Système Le Pen de C. Monnot & d'A. Mestre. Denoël
Les ouvrages consacrés à la famille Le Pen et à Marine récemment sont rarement, voire jamais objectifs. Sources de fantasmes et de règlements de compte quand ils ne sont pas guidés par la soif pécuniaire. On ne demande pas une bénédiction mais on espère une information sourcée et utile ! Le Système Le Pen répond à ces obligations journalistiques. Il s’intéresse aux connaissances multiples, occultes ou affichées de Marine Le Pen qui justifient, au regard des auteurs, les ambigüités de son discours. On pourrait leur rétorquer que nous ne connaissons pas de politiques de premier plan sans réseaux troubles (Mitterrand, Chirac, Sarkozy…). C’est presque une nécessité pour l’accession au pouvoir. Mais l’ouvrage est étayé, bien écrit, sans fiel inutile et donne de l’extrême droite et de MLP une image beaucoup plus solide que celle qui nous est régulièrement servie. Faites vous votre opinion !

mishima.jpg Mishima de Jennifer Lesieur. Folio Biographies
Quelques semaines après le spectaculaire suicide de l’écrivain, le réalisateur de L’Empire des Sens, l'intellectuel de gauche Nagisa Oshima déclarait après avoir jugé Mishima nul au plan artistique et politique : « L’appel lancé par Mishima nous sera un douloureux fardeau » Pourtant, quarante après, c’est davantage les textes romantiques et enfiévrés que la vie extravagante et sa fin tragique qui attirent vers cet auteur deux fois finaliste malheureux du Nobel. Jennifer Lesieur, habituée des vies sublimes (P. Smith, J. London...) restitue avec force détails (dont certains totalement méconnus) la vie singulière de l’auteur de Confessions d’un Masque. Cet homme qui écrivait la nuit et consacrait ses journées au body building, aux mondanités et à la fabrication méticuleuse de son image restera malgré tout et à jamais une des grandes énigmes des lettres contemporaines.

lesbos.jpg La Comtesse de Lesbos de E. D. La Musardine
Toujours à l’affut de nouvelles sensations fortes, La Musardine fait du neuf avec du vieux… En effet, grâce à cette collection "Libertine", elle nous propose de redécouvrir des textes (cul)tes de l’Enfer des bibliothèques. Cette Comtesse de Lesbos est passionnante à plus d’un titre. On y apprend que le lesbianisme était à la Belle Époque au moins aussi à la mode qu’aujourd’hui et que les fantasmes concernant cette pratique n’ont guère changé. On remarquera également que l’anonyme E. D pourrait aussi bien être Esparbec ou un autre maître du genre tant les pratiques, les obsessions et le style sont du même cru. En cette période estivale, quoi de mieux, mesdames et messieurs, que de vous laisser aller, confortablement installés dans une méridienne, entre les mains expertes de Madame la Comtesse aux plaisirs équivoques. Quelques illustrations coquines épiceront votre plaisir.

mitterand2.jpg 100 Films, du Roman à l’Écran présenté par Henri Mitterand. Nouveau Monde Éditions
L’adaptation littéraire au cinéma est une des grandes questions artistiques. Depuis sa création, le septième art traîne dans son sillage la littérature comme une sorte de compagnon de route inévitable et encombrant. En effet, tant de films ont été réalisées à partir de romans et de nouvelles pour la plupart célébrissimes - et comparés inévitablement à ceux-ci. Avec invariablement, les pour et les contre ! Cette remarquable étude, basée sur l’analyse de 100 films allant du Mépris à Mort à Venise, de Simenon à Coppola, montre bien que tout long métrage est une interprétation mettant à jour les relations complexes entre les deux disciplines. Elle explique parfaitement les niveaux d’adaptation, les degrés de fidélité à l’œuvre originelle et les apports du langage cinématographique à la création écrite. Comme l’écrivit Julien Gracq « L’image ne suggère pas, n’évoque pas, elle est » Reste à s’accommoder de ce principe immuable.

cantier.jpg Pierre Drieu La Rochelle de Jacques Cantier. Perrin
Cette nouvelle biographie de Pierre Drieu La Rochelle marque une étape essentielle dans la littérature drieulienne et l’analyse d’un écrivain controversé. En effet, après les travaux des années 70 de Dominique Desanti ou d’Andreu et Grover, cette contribution, venant après celle de Jacques Lecarme en 2001, s’approche au plus près d’un parcours qui n’a cessé de faire débat et d’alimenter l’actualité politico littéraire depuis la Libération. Évitant délibérément de jouer sur la fibre romantique qui fut le meilleur allié posthume de Drieu, Jacques Cantier dissèque avec précision et par une approche renouvelée l’itinéraire du premier écrivain fasciste français. S’attachant autant à dire le meilleur (œuvre originale, style exemplaire, positions politiques avant-gardistes…) que le pire (dilettantisme coupable, antisémitisme affichée, postures inqualifiables…), Cantier révèle parfaitement en Drieu le paradoxe fatal.

guillon.jpg On M'a Demandé de vous Virer de Stéphane Guillon. Points Seuil
Les vrais humoristes sont d’abord de bons auteurs. Et, il est souvent d’utilité et de plaisir égal de lire une fois leurs textes que de revoir inlassablement leurs sketchs. Stéphane Guillon a souvent fait oublier par ses provocations et sa ferveur militante la qualité de son écriture. En effet, faite de rapidité, de précision, de fulgurance et de maîtrise, la prose de Guillon est une redoutable machine à rire. Calibrée comme un édito, radio oblige, c’est une écriture disciplinée et libre à la fois, virevoltante et rigoureuse en même temps. Surtout, Stéphane Guillon sait être drôle et juste, insolent et visionnaire, dérisoire et sérieux. Cette réédition en poche de ses dernières chroniques de France Inter avant qu’il ne lasse définitivement les puissants est indispensable pour supporter les fâcheux. Sur la plage comme au bureau.

taillandier3.jpg Le Père Dutourd de François Taillandier. Stock
On connait rarement les amitiés littéraires. On ignore souvent, à l’instar de la vie politique, que des opposés s’apprécient, que des voix contraires se rencontrent à déjeuner. François Taillandier fut publié avec le soutien de Jean Dutourd. A un moment où le premier constituait une des promesses (tenue depuis…) des lettres hexagonales et quand le second était l’objet de moqueries et montré en parangon du démodé. Pas ingrat, Taillandier fait coup double. Il paye en premier sa dette et, par là même, rend hommage à un auteur " frondeur " qui savait écrire le français pour quelque chose. Jean Dutourd, en effet, n’était pas un Hussard mais plutôt un Grognard ronchon qui ne se satisfaisait pas du pré-pensé et du vite écrit-vite lu. François Taillandier en profite, en saluant le père Dutourd, pour chanter la langue française de bien belle manière.

pratt.jpg Le Voyage Imaginaire d'Hugo Pratt. Casterman
Hugo Pratt était un seigneur. Comme Visconti put l’être pour le cinéma, Pratt dominait la bande dessinée de son énigme incarnée par Corto Maltese, aventurier insondable et marin dépressif. Hugo Pratt était franc maçon ce qui explique beaucoup son goût pour les symboles dont son œuvre est émaillée. Le catalogue de l’exposition présentée jusqu’au 21 août à la Pinacothèque de Paris rend superbement compte de la densité et du foisonnement d’un travail inégalé. Aquarelliste brillant, dessinateur instinctif et puissamment narratif, Pratt est salué ici autour des grands thèmes qui ont fait la grandeur de Corto. Parmi eux, nous retiendrons ceux où s’exerçaient avec le plus de maîtrise et de grâce le talent du maitre : la Femme et le Militaire. Comme si Hugo avait passé sa vie à éloigner Corto des affres de La Femme et le Pantin d’un autre aventurier, Pierre Louÿs..

ombre.jpg Dans l'Ombre de G. Boyer & E. Philippe. JC Lattès
Un des (rares) intérêts du film La Conquête est qu’il dévoile avec précision la place et le rôle des conseillers auprès des politiques. Dans L’Ombre va plus loin et fait d’un apparatchik le héros d’une campagne présidentielle où l’on retrouve tous les gimmicks auxquels la politique française nous a récemment habitués (primaire truquée, alliance de circonstances, coups tordus inexpliqués…) Écrit par des " professionnels de la profession " (un élu et un conseiller !), ce roman politico policier est une vraie réussite car c’était une réelle gageure de montrer les coulisses sans tomber dans les clichés de la politique spectacle, de suivre ces hommes de l’ombre – sans qui rien ne se fait – sans verser dans l’anti système primaire. Enfin, c’est aussi un récit sombre et crépusculaire sur la dernière frontière de notre civilisation : la démocratie et sa préservation.

mari2.jpg Visage d'un Dieu Inca de Gérard Manset. L'Arpenteur
Henri Michaux écrivait en exergue de son dernier livre " Se montrant, ils se cachent. Se cachant, ils se montrent " Cette énigmatique sentence qui, en l’occurrence, visait le travail artistique d’aliénés s’accorde assez bien avec les postures volontaires ou non d’Alain Bashung et de Gérard Manset. Ce dernier, sorte de Salinger de la chanson française, livre ici un texte fiévreux sur Bashung avec lequel il collabora à la fin de sa vie, autant pour en parler – tant la fascination fut grande – que pour se justifier d’avoir été à ce point absent mais abstraitement présent quand le voisin squattait les médias en imposant une somptueuse discrétion. Tout à cette contradiction, Manset nous propose un long poème illuminé et viril où deux artistes lancés dans les mêmes années attendirent trente ans et la fabrication d’une vie pour se retrouver sur le même parcours.

pivot.jpg Les Mots de ma Vie de Bernard Pivot. Albin Michel
Comme il l’écrit si bien dans sa préface, Bernard Pivot nous livre avec Les Mots de ma Vie un dictionnaire très personnel, constitué de ses mots-valises souvent empruntés aux jalons de son existence toute entière consacrée à l’amour des livres et des mots. Point de nostalgie pourtant quand on apprend que son préféré est "aujourd’hui" comme si le passé et l’avenir appartenaient aux seuls écrivains. Délicieuse promenade en forme d’inventaire à la Prévert ou d’exercices de style à la Queneau, ce dico buissonnier est riche d’enseignements inédits et rares comme Pivot aime à en distiller. On y trouve "épatant" et "ouille" comme "dictée" et "femme"… Très peu sur ses émissions ou le vin – il leur a consacrés à chacun un ouvrage. On saura seulement qu’en animant Apostrophes, Bernard Pivot, à la fois patient et praticien, faisait de "la médecine de groupe"

plantagenet.jpg Nation Pigalle d' Anne Plantagenet. Stock
« Dis moi où tu habites, je te dirai qui tu es » pourrait être un des grands principes de ce très réussi Nation Pigalle. En effet, les personnages superbement campés de ce roman dense et joyeux habitent tous SoPi (comprenez South Pigalle), désormais plus branché que les Abbesses. Pigalle, cœur du récit et géographie intime d’une intrigue élégante et ciselée. Au centre, deux couples accrochés à leur quartier et une passerelle – renversante héroïne – Louisa, beauté solaire, traductrice, mère, épouse, amante et jouisseuse compulsive. A la faveur d’un accident familial, ces personnages en quête d'hauteur vont effectuer la révolution copernicienne de leur existence. Chacun vivra l’improbable, l’inattendu et l’inespéré. Avec ce roman fiévreux, haletant, précipité et extatique, Anne Plantagenet vient de signer une réussite authentique et moderne.

maillet3.jpg Il Ferait quoi Tarantino à ma Place ? de Géraldine Maillet. Flammarion
Nous apprécions Géraldine Maillet. Ses romans sont légers sans être creux, ironiques sans être cyniques. Ses chroniques dans des talk shows culturels tranchaient par la nature sincère et pertinente des propos tenus et la classe indéniable de cette beauté longiligne. Ce dernier opus est une sorte de making off d’un film à venir. Où plutôt qui essaie de venir. On le sait, le cinéma est un océan de rendez-vous manqués. Le livre en apporte une confirmation éclatante. Trouver l’acteur vedette du film que l’auteur veut tourner constitue le fil rouge de ce chemin de croix. Un à un, les pressentis (Biolay, Canet, Destot, Marmaï …) se désisteront pour laisser Géraldine seul avec son film à produire. On découvre ainsi la fragilité d’un projet artistique, la pusillanimité d’un milieu et la valeur de la ténacité. Pour info, Tu Danses ? sortira prochainement avec Julie Gayet et… Raphaël Personnaz.

Paris.jpg Tout Paris de Bertrand de Saint Vincent. Grasset
Quand on s’appelle Bertrand de Saint Vincent et que l’on est chroniqueur mondain au Figaro, on est tenté de croire en la prédestination. Même si celle-ci n’emporte pas toujours le talent dans ses bagages, force est de constater que ces chroniques portant sur deux ans de vie parisienne (arts, actions caritatives, mode…) recèlent de délicieux joyaux. Nul mieux que Bernard Frank ne savait croquer un cocktail littéraire ou Alain Pacadis une fête au Palace, mais de Saint Vincent serait plus proche d’un Jules Renard flirtant avec Agathe Godard. Les événements dont il rend compte avec une sage délicatesse sont bien moins importants que de savoir « qui est avec qui » et comment le monde tourne pour ces people désabusés. Notons un merveilleux portrait d’Adjani, une poétique remise de médaille à Bertrand Burgalat et un hommage sans concessions à Karl Lagerfeld…

Fleischer.jpg Réponse du Muet au Parlant d' Alain Fleischer. Le Seuil
Le feu couvait sous la braise. Quand Alain Fleischer, artiste lui-même polymorphe (auteur, réalisateur, scénariste…), eut en charge de filmer pendant plus de deux ans Godard face à des intervieweurs triés sur le volet (Païni, Labarthe, Narboni…) et de se mettre par le biais de sa caméra au service du maître sans commentaire subjectif aucun, il eut, après le montage qui le faisait « prendre conscience » des propos du cinéaste, le besoin de revenir sur ces morceaux de conversations et certains propos, pour lui, des plus contestables (antisémitisme, mauvaise foi artistique…) de Godard. Cette réponse mérite une attention extrême tant Fleischer s’applique, sans vouloir à tout prix déboulonner la statue, à rappeler la vocation publicitaire et les engagements politiques douteux de l’auteur d’A Bout de Souffle.

rey2.jpg Dictionnaire Amoureux des Dictionnaires d' Alain Rey. Plon
"Les dictionnaires courent après la langue sans jamais l’atteindre" écrit l'auteur du Robert dans une des entrées de ce Dictionnaire Amoureux des Dictionnaires. Et c’est bien de cela dont il s’agit quand – comme lui – on s’attaque à la jungle lexicographique. Le dictionnaire, Alain Rey nous le montre, peut prendre toutes les formes, toutes les langues, varier dans sa politique de l’exemple ou sa stratégie de citations, il reste quand même à la traine de son sujet, comme un brillant greffier. Mais le "livre des livres", objet fétiche des chineurs de mots, des curieux et des érudits a surtout une longue histoire. Avec ses grands personnages, ses vedettes et ses sans grades qu’Alain Rey dévoile avec un talent sans égal, fruit d’un travail herculéen rarement approché dans cette collection remarquable mais parfois désinvolte.

cioran.jpg Cioran. Ejaculations Mystiques de Stéphane Barsacq. Le Seuil
Stéphane Barsacq, par ce savant et lumineux essai nous ramène vers celui dont la découverte quelques années avant sa mort de son compagnonnage avec les idées nazies avait fait redescendre de son Olympe. En effet, Cioran du milieu des années 80 à sa mort fut considéré comme l’ultime penseur, le Schopenhauer des Carpates, le reclus de l’Odéon qu’on visitait comme un monument protégé. L’angle de cette étude est, en plus d’un parfait éclairage sur ce moraliste inégalé, de faire percer le mystique sous le cynique, d’opposer le spiritualiste laconique au matérialiste à la critique baudelairienne. On n’en saura guère plus sur sa science de l’aphorisme – sorte d’économie de la pensée – mais l’on comprendra mieux par cette lecture essentielle la mécanique et les fondements d’une œuvre belle comme l’antique.

esparbec.jpg Frotti-Frotta d' Esparbec. La Musardine
Esparbec, immortel du roman pornographique, académicien des vices et grand ingénieur des dards et fessiers nous transporte ici dans un collège de jeunes filles dirigé par une somptueuse perverse et où la préparation au mariage passe par l’art de la soumission et de la luxure. Destinées à être épousées par de vieux barbons, nos jeunes filles ne s’en déchainent pas moins avec les hommes de service, préparateurs physiques de ces championnes du sexe. Dans un délicieux et érectile jeu de piste ou jeu de l’oie (blanche ?), nous pénétrons dans le plus mystérieux des fantasmes féminins : l’humiliation comme un bel art. Chacune de celles que le maître met en scène disent toujours non pour néanmoins en avoir toujours plus dans leur nature insatiable. C’est le printemps, profitez-en et sortez ouvert !

horts.jpg La Splendeur des Charteris de Stéphanie des Horts. Albin Michel
Authentique exercice de style tout autant que pur plaisir vénéneux, cette Splendeur des Charteris est certainement la meilleure lecture hexagonale de ces derniers temps. Avec Nicholas Colville-Lyon, venu passer le mois de juillet 1936 chez Boy Charteris son condisciple d’Oxford et fils du ministre des Affaires Étrangères britannique, on plonge dans l’upper class anglaise "à la sexualité forcément déviante". Tout commence des plus british, comme chez Forster, par exemple; avant de partir en vrille comme… chez Audiard des Enfants du Bon Dieu. Famille dégénérée, nazisme affiché, garçonnet trucidé, enquête à la Poirot grondement menée et dénouement épatement ficelé sont les ingrédients d’un ovni que Stéphanie des Horts, la capitaine de vaisseau, mène avec une maestria et un style grand air, bien rares sous nos latitudes. A lire d’urgence !

begaudeau3.jpg La Blessure la Vraie de François Bégaudeau. Verticales
L’art de François Bégaudeau est profond, subtil et désolé. Celui à qui le succès vint par le hasard d’une société démontée brille pourtant à ne jamais le chercher. En effet, hormis le sujet brulant et fédérateur de l’éducation traité in vivo dans Entre les Murs, l’œuvre de Bégaudeau est déconnectée des processus de succès littéraire : même modeste et impeccable maison d’édition (Verticales), mêmes obsessions vaincues par la vie (rock, sport, amours adolescentes…). Enfin, mêmes attitudes sans compromis vis-à-vis des médias : parler de cinéma au Cercle de Canal + l’importe davantage que de jouer au critique littéraire (trop de respect pour les livres…) ou au témoin engagé (trop de dégoût pour la real politique…) (lire la suite...)

ducret.jpg Femmes de Dictateurs de Diane Ducret. Perrin
Diane Ducret ne pouvait imaginer meilleure publicité pour la sortie de son excellent livre que la révélation au grand public – via la révolution tunisienne – de la personnalité de Leila Trabelsi, la femme du président déchu. En effet, à sa manière résolument nouvelle, elle éclaire a contrario le projet de l’auteure de montrer comment les grands despotes contemporains (Hitler, Mussolini, Mao ou Bokassa) ont, autant que leur peuple, soumis leurs femmes à leur personnalités tyranniques. Au-delà des combats domestiques, on revit la grande Histoire par l’évocation de ces femmes tantôt dociles, tantôt rebelles mais au final épousant les choix de leur maître. Le temps des favorites est aujourd’hui révolu, il fait place aux reines du pouvoir et de l’argent. L’actualité vient de nous le rappeler.

cosnard.jpg Dans la Peau de Patrick Modiano de Denis Cosnard. Fayard
Denis Cosnard est fou de Modiano. Au point d’y avoir consacré un site, Le Réseau Modiano, véritable commentaire de l’œuvre de l’auteur de Dora Bruder en temps réel. Ce livre a une vocation plus ambitieuse. Celle de mettre face à face l’homme et son œuvre, le texte et l’hyper texte. Pour ceux qui ont toujours pris Modiano pour l’écrivain d’un livre, le chasseur de fantômes dépressif au souffle court, ils en seront pour leurs frais. Cosnard a fait un travail magnifique de recherche et de mise en abyme. On comprend dès lors, bien plus encore qu’avec Un Pedigree, l’autofiction de Modiano – qui gardait ses parts d’ombres – l’extraordinaire labyrinthe de cette œuvre unique marquée du sceau de la disparition d’un frère, de l’abandon d’un père et de la fuite du temps. Quêtes et enquêtes se mêlent dans la brume du souvenir.

jardin.jpg Des Gens Très Bien d' Alexandre Jardin. Grasset
Il y a chez Alexandre Jardin une frénésie que les années ne démentent pas. Elle s’est longtemps appliquée à l’amour avec ses passions nerveuses et ses séparations joyeuses où à l’envie de faire lire le monde entier. Il la met ici au service, disons plutôt au lynchage, de son grand-père Jean Jardin, surnommé Le Nain Jaune qui fut directeur de cabinet de Pierre Laval. Alexandre confie qu’il est hanté depuis des années par une culpabilité sourde en pensant que son grand père ne pouvait ignorer les détestables décisions de son patron. Pourtant, Le Nain Jaune vivra jusqu’en 1976 recru de respectabilité. Alexandre enrage et avec la foi des convertis tire à vue sur le vieux diplomate qui justifie sa phrase "La trahison de mon lignage est consommée". Le style est superbe, les pages enflammées, la vérité… jardinesque !

chevenement.jpg La France est-elle Finie ? de Jean-Pierre Chevènement. Fayard
Celui qui, a défaut de "faire turbuler le système", créa lors de la campagne présidentielle de 2002 un engouement aussi inattendu qu’éphémère revient avec ce livre programme à ses fondamentaux : souverainisme, république et laïcité. Sauf que depuis, ce triptyque est l’apanage de beaucoup, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Jean-Pierre Chevènement a pour lui sa large culture et sa grande précision. A cet égard, La France est-elle Finie ? est une lecture remarquable et instructive en ces temps de flou politique. L’auteur se rappelle des débuts prometteurs de la gauche socialiste jusqu’à son virage (définitif ?) vers la sociale démocratie. Plus largement, l’ancien ministre dresse un constat tonitruant et alarmiste de l’avenir de la France dont, à le lire, on penserait qu’il se laisserait convaincre à la diriger.

angot.jpg Les Petits de Christine Angot. Flammarion
Ce livre est un précipité de douleurs. De souffrances, d’antagonismes, de guerres intimes. Christine Angot signe là son meilleur roman. Une écriture haletante, sans trêve, frémissante et habile qui nous emporte au cœur du cyclone d’une vie de couple basée sur le sable du désir et la conséquence dramatique d’enfants pris en otage. Angot s’invite en fin de récit dans l’histoire comme on entre dans un tableau... Elle veut témoigner de ces unions où rien ne marche parce que rien n’est vrai. Femme blanche qui veut homme noir " un étalon… " mais qui en a honte en fait. Tout se dégrade, tout fait violence, irritation, désespoir. Descente aux enfers d’un père, hystérie d’une mère... Les "petits", au centre, nous rappellent qu’on ne joue pas avec la vie. Ou elle ressemble vite à la mort.

geraldine.jpg Larguée en Périphérique de la Zone Politique... de Géraldine Beigbeder. Albin Michel
A vrai dire, nous étions circonspects devant cette parution : titre à rallonge, « parente de », parisianisme affiché… Mais la curiosité paye car nous trouvâmes dans cette lecture un plaisir des plus authentiques. L’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 constitue la toile de fond et le catalyseur de cette histoire attachante. Géraldine Beigbeder, sans y toucher, joue les moralistes jusqu’à atteindre parfois des saillies fortes et sincères. On savait notre société aux abois, notre relation à l’autre désaxée, nos amours et nos amitiés fragiles, nos jobs incertains et fuyants mais nous n’avions pas encore trouvé un texte idéalement représentatif de ces maux d’amour et de ses conséquences. Sorte de Robinson découvrant la vraie vie, Léa comprendra vite que « nos actes nous poursuivent ».

suty.jpg Les Champs de Paris de Yann Suty. Stock
Etrange et passionnant roman que ces Champs de Paris. L’affaire commence moyen, le style est hésitant, l’intrigue paraît convenue (roman à quatre voix de trentenaire parisien : deux hommes, deux femmes aux vies banalement post modernes). Mais, au fil des pages, changement d’ambiance : une musique se fait entendre, les mots s’imprègnent davantage en nous et le récit des protagonistes de cette fable cruelle nous prend à la gorge. Yann Suty réussit là où beaucoup ont échoué. En effet, les livres de copains et de couples en déroute ont fait florès, mais, ici, l’auteur rajoute une dimension quasi fantastique, un décalage rusé et terriblement habile qui va concourir à nous faire vivre une aventure littéraire excitante et alerte. L’histoire, découvrez là, elle en surprendra plus d’un.

ardisson.jpg Dictionnaire des Provocateurs de T. Ardisson, J. Vebret & C. Drouhet. Plon
De ce dictionnaire - il ne s’en cache pas - Thierry Ardisson a eu l’idée, la charge de la préface et de la 4ème de couverture. Pour le reste, il s’en est remis à Joseph Vebret pour le texte et Cyril Drouhet pour la documentation. Judicieuse répartition des rôles qui fait de l’ouvrage une lecture non seulement inédite mais parfaitement renseignée et livrant des anecdotes pour certaines encore méconnues. Quelques grincheux regretteront certaines présences et quelques absences. C’est le jeu d’une liste ! Pour nous, c’est une passionnante lecture qui enchaîne les entrées disparates (l’écrivain suit l’artiste qui précède le tueur en série…) et entraîne le lecteur dans un univers de révolte, de créativité et d’insoumission. Qualités rares dont notre époque a sacrément besoin.

mauriac2.jpg Francois Mauriac. 1940-1970 de Jean-Luc Barré. Fayard
Avec les années 40/70, Jean-Luc Barré clôt son époustouflant travail sur François Mauriac dont le 1er tome avait été unanimement salué par la critique. Cette biographie intime, unique en son genre, tant par son contenu (que d’inédits et de découvertes !) que par la narration agréable et précise (tant de biographes pêchent sur ces aspects) révèle - encore davantage ici - les contradictions d’un écrivain et d’un homme que le souvenir scolaire avait enfermé dans une posture "chrétien progressiste". On suit ces années "bloc-notes" du Figaro à L’Express et assistons au Nobel. Mais, Mauriac, c’était bien plus ou bien différent que ça. Homme de passions, d’admirations, de sentiments et de sensualité, il a su être un écrivain ambigu, inclassable et diablement énigmatique.

decaunes.jpg Dictionnaire Amoureux du Rock d' Antoine de Caunes. Plon
Cette passionnante collection des Dictionnaires Amoureux a trouvé en Antoine de Caunes un parfait représentant. En effet, l’amour, la passion et la fièvre donnent le ton de l’ouvrage. Antoine, qui fut un des grands artisans du développement du rock à la télé (malheureusement vite retombé…) passe en revue nombre d’anecdotes jusqu’alors méconnues du temps de Chorus (la venue de Nina Hagen !!) et s’attarde (parfois un peu longuement pour des notices…) sur ces artistes préférés (pour Springsteen, il pourrait écrire une encyclopédie en 17 volumes…) Car c’est aussi là l’originalité de ce livre : rien d’exhaustif, tout de subjectif. Et écrit par De Caunes, c’est la garantie de l’érudition, de l’électricité et de l’humour associés

bardolle.jpg Petit Traité des Vertus Réactionnaires d' Olivier Bardolle. l'Editeur
Placé sous l’égide du désormais incontournable Philip Muray (ah, mourir méconnu !), ce Petit Traité des Vertus Réactionnaires (le titre n’est pas à la hauteur du contenu...) est un remarquable précipité d’identité réactionnaire (fatum, sens du tragique, nostalgie d’un âge d’or…) et de critique anti progressiste (angélisme coupable, politiquement correct démissionnaire, vocation "munichoise"…) mêlées à un regard aigu et sans pitié sur les dangers qui nous menacent (islamisme conquérant, Europe à genoux, krach démographique…). Olivier Bardolle écrit comme parle un tribun, enchaînant les arguments comme d’autres des longueurs, citant avec talent, touchant juste. Non seulement ce livre n’est pas petit mais il pèse comme un couvercle.

aslan.jpg Pin-Up d' Aslan. La Musardine
Daniel Filipacchi ne s’y trompa pas (Daniel Filipacchi ne se trompait jamais !) quand, dans sa fièvre de réplique de la presse américaine, il fit appel en 1964, soit un an après le colossal succès de SLC, à Aslan pour son magazine de l’homme moderne, Lui. Aslan, par un trait de génie définit à jamais la pin-up à la française comme Kiraz le fit des Parisiennes. Cet album étourdissant (ce n’est rien de le dire…) suit l’évolution du travail d’un artiste délicieusement érotomane au fil des ans et du lest de la censure. Superbes créatures dont les seins, les fesses, les vulves, les bouches et les cheveux transfigurent l’idéal féminin. On ne se souvient pas des mannequins dénudées de Lui tandis qu'on est toujours hanté par les affolantes sirènes d’Aslan.

american.jpg Vintage America de Patricia de Gorostarzu. Albin Michel
C’est un bien beau projet que Patricia de Gorostarzu et son éditeur ont mené à terme. En effet, reconstituer le temps d’un "beau livre" l’Amérique telle qu’elle nourrit l’imaginaire de chacun demandait d’en extraire les signes les plus forts et ses totems incontournables. Photographe, Patricia a su saisir l’éternité d’un fantasme qui a hanté tout le 20ème siècle. Ce pays-continent qui envoyait ses films, ses déesses de papier glacé, ses acteurs et ses actrices inaccessibles au monde entier qui ne voyait que par lui. Paysages, voitures, rails ou néons fatigués encadrent cinq nouvelles de qualité (recommandons celle de Richard Lange) qui participent de ce voyage initiatique et mélancolique à la fois. Car après tout, l’Amérique c’est surtout un rêve !

marielle.jpg Le Grand N'importe Quoi de Jean-Pierre Marielle. Calmann-Lévy
Dans ce délicieux abécédaire personnel, mélange d’anecdotes, d’aphorismes et de commentaires, Jean-Pierre Marielle écrit qu’il "préférera toujours les perdants aux triomphateurs". En effet, cette figure incontournable du cinéma français a toujours été en retrait, à l’inverse de ses copains de conservatoire ( Belmondo, Crémer, Fabian…) ou de ses amis comédiens (Rochefort, Noiret…), et n’a jamais cultivé le sens de la présence. Une interview de Marielle est rarement bonne, elle donne du mauvais Serrault. Normal, cet homme est tout en retenue, timide, seul occupé par son métier – d’artisan écrit-il – ses rêveries et son goût du regard de la vie et des autres, lui qui dit "n’avoir une tête de rien". Très recommandé si on aime l’acteur et… Vialatte.

puljiz.jpg Andy Warhol. Vies Multiples de P. P. Puljiz & J. M. Vecchiet. CNRS Editions
Peinture, pub, photo, cinéma, rock, presse, clubbing… Andy Warhol était un continent. De dérives en éclats, il restera le représentant éternel du Pop Art, chantre d’une société de consommation qui le fascinait. Sans avoir le génie de certains de ses contemporains (Johns, Lichtenstein, Rauschenberg…) Warhol était un artiste né, personnage auto-fabriqué qui fut l’observateur retors d’un monde en décomposition. Ce bel album (interview, photos, fac-similés) rend bien compte par les témoignages de nombreux proches "culte" (Ultra Violet, Gérard Malanga…) de cette mystérieuse personnalité qui pourrait trouver refuge dans ce pied de nez de Malanga : " Cynique ! Je ne pense pas qu’Andy l’était… Il n’avait pas la finesse suffisante pour être cynique. " On laissera le lecteur apprécier !

pepin2.jpg Ceci n'est pas un Manuel de Philosophie de Charles Pépin. Flammarion
Au moment où l’Education Nationale envisage de faire débuter l’étude de la philosophie en seconde (sage idée qui permettrait enfin de ne pas découvrir en fin de cursus une discipline totalement singulière !), Charles Pépin propose un ouvrage didactique et réjouissant. Cet oxymore prend toute sa valeur quand on se retrouve un soir à favoriser sa lecture contre celle d’un polar pourtant chaudement recommandé. Traité par thème et utilisant sur papier toutes les pratiques du net (FAQ, commentaires, tags…), cet anti-manuel peaufiné par un agrégé de philo (quand même…) donnera pour ceux qui ont vu passer leur année de philo comme un stage de chinois l’envie de s’y replonger. Pour les autres, la voie du savoir et de la sagesse leur est tracée.

villepin.jpg L'Esprit de Cour de Dominique de Villepin. Perrin
C’est une particularité française. Les hommes politiques croyant à leur avenir national se fendent toujours d’un livre avant le grand rendez-vous démocratique. Dominique de Villepin n’échappe pas à la règle et le fait avec un beau talent. Il décrit habilement ce que fut l’esprit de cour tout au long de notre histoire. Fustigeant cet exercice comme l’empêcheur cardinal de l’exercice efficace du pouvoir. Style à l’aune du personnage : brillant et déclamatoire, connaissance de l’histoire et des institutions en énarque averti et, enfin, leçon politique quand, en fin d’ouvrage, il passe en revue les derniers présidents distribuant les bons et mauvais points. Au passage, il s’absout de la dissolution de 97 et brosse un portrait sibyllin mais féroce de Nicolas Sarkozy.

serrano.jpg Prison de Craie de Jean-Louis Serrano. De Borée
Avant d’en venir à ce roman énigmatique et dérangeant, un mot de l’éditeur De Borée. En effet, cette vaillante maison auvergnate déploie de gros et beaux efforts pour se faire un nom dans un univers impitoyable… Prison de Craie, inscrit dans son catalogue Littérature est un huis clos surréaliste mettant en scène deux détenus, enfermés nus dans une cellule blanche et crayeuse à l’air libre. Tels des personnages de Beckett, ils attendent de connaître le sens de cet emprisonnement inédit à défaut de la raison qu’ils assument. Mais, plus près des protagonistes de Jean Genet, c’est aux thèmes de l’altérité, de la soumission et de la trahison qu’ils nous confrontent. Une curiosité d’un auteur polymorphe.

marzo.gif C'Etait les Années 50 de Jean-Louis Marzorati. L'Archipel
Les années 50 ont vu la France passer des grilles de l’Enfer aux portes du Paradis. A la sortie d’une guerre qui étouffa tout un peuple, se multiplièrent les raisons de croire au bonheur, à la civilisation, au progrès et à l’optimisme. Jean-Louis Marzorati propose ici un délicieux ouvrage que sa modestie minore dans son introduction quant à sa volonté d’avoir juste voulu tracer un simple panorama. Bien davantage, à travers ces chroniques racontant avec talent les événements et les personnages saillants de cette période (les vacances, le Tour de France, l’existentialisme, Europe 1, Bardot…) qui inaugurait les Trente Glorieuses, il rend superbement hommage à une époque souvent occultée par " les impatientes 60’s "

houel.jpg La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq. Flammarion
C’est ahurissant l’engouement que provoque un roman de Michel Houellebecq quand il ne s’inquiète pas de la montée de l’Islam, de la fin de l’humanité ou de la faiblesse des journalistes et autres clercs. En effet, La Carte et le Territoire apparait comme un roman pacifié de notre plus grand moraliste. En apparence car, au travers de ce portrait d’un jeune artiste contemporain (subtil approche de l’auteur du concept) qui côtoie un Houellebecq solitaire et en bout de course, on reconnait toute la subversion de l’écrivain qui stigmatise à sa manière le goût des critiques pour l’inoffensif et rappelle que les personnages n’existent pas. Dans un roman truffé du meilleur de l’auteur, émerge une fois de plus la déception, moteur du génie houellebecquien.

siguret4.jpg Tout Pour le Mieux de Catherine Siguret. Robert Laffont
Après avoir été un des "nègres" les demandés de la place pour des biographies ou des documents (voir interview), Catherine Siguret, outre son activité de chroniqueuse, œuvre désormais dans le roman amoureux. Pas sentimental, non amoureux ! Les règles sont différentes… En effet, après Je Vous Aime, elle livre une sorte de conte sur la capacité de l’amour à transcender les vies sans les rendre meilleures. Entre comédie amère et tragédie légère, on sera, à sa lecture, enchanté par l’aspect narratif du texte, truffé de surprises qui fait ainsi d’une romance un peu décalée un jeu de piste amoureux complètement perché, et fasciné par Marilyn, victime de l’amour : "cette matière ésotérique de série télévisée américaine"

despentes3.jpg Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. Grasset
Comment continuer d’avoir du succès, de donner du sens à des textes, de s’emparer de la syntaxe et d’en faire jaillir des paradoxes et des frissons ? Comment imaginer, alors que l'on est sa propre ennemie, envisager une œuvre ou un travail littéraire en soi ? Enfin, comment continuer d’écrire après Baise-Moi ? Ce grand roman séminal paru en 1993 et, qui pour la première fois s’emparait de la langue pour en faire une arme à feu doublée d’un garage à scandales (lire la suite...)

bauer.jpg Dictionnaire Amoureux de la Franc-Maçonnerie d' Alain Bauer. Plon
La soirée que nous avions consacrée à la Franc-maçonnerie en avril 2009 avait connu un succès retentissant. Auteurs pro et anti maçons avaient pu débattre dans un climat que nous avions souhaité apaisé. Ce Dictionnaire Amoureux de la Franc-maçonnerie est écrit par un expert et un brillant esprit . Alain Bauer fut, en effet, Grand Maître du Grand Orient de 2000 à 2003, et a su depuis installer sa stature et sa compétence dans le débat public. Ici, il vagabonde au gré des symboles et des personnalités qui fondent la maçonnerie. Lecture passionnante dont nous retiendrons, entre autres, cette phrase : " L’initiation est la recherche d’un équilibre particulier entre dimension intime et citoyenne "

arnaud.jpg Qu'as tu Fait de tes Frères ? de Claude Arnaud. Grasset
La rentrée dernière avait été marquée par le très beau roman personnel de Jean Michel Guenassia, Le Club des Incorrigibles Optimistes. Dans une veine proche, Claude Arnaud, quant à lui, regarde ses années de jeunesse (20 ans en 1975) avec beaucoup plus de gravité. Issu d’une famille bourgeoise conformiste, il verra, en même temps que l’apparition du rock et des idées révolutionnaires touffues, la bouleversante périclitation de sa propre famille. Figure aussi d’un père impuissant devant l’évolution pathétique de deux de ses fils qui courront à leur perte faisant définitivement partie du contingent des victimes de cette époque magique et sombre à la fois. Stylé et poignant.

abecassis.jpg Une Affaire Conjugale d' Eliette Abécassis. Albin Michel
Eliette Abecassis à l’art consommé de traiter des problèmes " courants " mais essentiels de la vie : la maternité, les rapports mère/fille, l’identité culturelle... Elle s’y penche toujours avec une belle et profonde humanité. Ici, c’est le vertigineux sujet du divorce qui l’occupe et plus particulièrement la figure du pervers narcissique qui s’instaure de plus en plus dans les plis des séparations douloureuses. Comment vivre et faire face à un danger aussi insidieux ? Une Affaire Conjugale est un texte protéiforme, douloureux sans être austère, sensible sans être triste. Capital en tout cas pour pointer du doigt un des sombres périls de la réalité conjugale et de la société moderne.

bart.jpg L'Homme Qui M'a Donné la Vie de Virginia Bart. Buchet Chastel
Beaucoup de premier roman sont autobiographique. Ca peut être aussi bien leur tombeau que leur grandeur. Virginia Bart a écrit sans ambages un livre sur " un père " qui est peut-être le sien – laissons sa chance à la fiction ! – et elle le fait avec modestie et talent. Comment une jeune fille peut accepter les défections et les déroutes d’un père profondément marquée par le mouvement hippie débarqué en France au début des 70’s et davantage influencé par Jack Kerouac que par Régine Pernoud ? C’est tout le sujet de ce petit roman bien balancé qui montre comment l’amour filial ne se départit jamais d’un mystère ineffable et touchant où les racines ne meurent jamais.

sprenger2.jpg La Veuve du Christ d' Anne-Sylvie Sprenger. Fayard
Nous avions parlé à l’occasion de Vorace, 1er texte d’Anne-Sylvie Sprenger de texte " protestant ", tant il était déjà révolté et fiévreux. Ce troisième roman bref poursuit une œuvre blême et intense. Lena enlevée enfant par Victor, pharmacien mystique et affolé va céder, non seulement au syndrome de Stockholm, mais surtout à l’amour fou porté à cet homme qui se plait à se crucifier. Quand, telle Natacha Kampush, on la découvrira, c’est là que son vrai calvaire débutera. Internée, loin de son maître aimé, Lena, bien sûr incomprise, perdra toute raison, goût à la vie et l’enfant qu’elle attend. La Veuve du Christ est un psaume aux résonances cruelles et magnifiques.

rockcritics.jpg Rock Critics présenté par Pierre Lescure. Don Quichotte
Dans le sillage du Rock et la Plume paru chez Hors Collection en 1999, Pierre Lescure, éternel enfant du rock (c’était le producteur…) rend hommage, au travers d’un florilège de textes choisis, à une littérature qui apparut aux USA et en Angleterre dans les 60’s et qui bouleversa une certaine manière d’écrire. On retrouve ici des grandes plumes issues de Rock & Folk, Best, Actuel ou Les Inrocks, chroniquant chacun à leur manière la vie du rock et de ses acteurs dans cette langue unique, érudite, inquiète et excitante. Présent dans l’ouvrage, Philippe Garnier confia un jour : "Nous sommes les seigneurs du château, ce sont nous les premiers qui écrivirent comme tant aujourd’hui"

football.jpg Histoire du Football de Paul Dietschy. Perrin
En pleine Coupe du Monde FIFA en Afrique du Sud, le football retient toutes les attentions et déchaîne les passions. C’est donc le moment idéal pour lire ce passionnant document qui n’usurpe pas son nom tant il se pose en témoin de l’histoire d’un sport plus que tout autre mêlé à l’histoire du monde. On y découvrira, outre les origines et les prémices du jeu, les implications internationales, politiques, économiques et sociales dont le football a toujours du subir les effets. Guerres de palais, jeux d’influences, vitrine des dictateurs, le football a réussi, par bonheur, a changé quelques hommes en divinités et ceci souvent contre le cours de l’Histoire.